Mouvement socialiste du 15 septembre
Is tâchent d'élaborer des notions pratiques précises
et nettes. Ils s'efforcent de parvenir à la compré-
bension suffisamment claire de ce que peut être un
mouvement ouvrier révolutionnaire qui, dans la réalité des faits quotidiens, doit lutter contre l’État et le patronat jusqu’à leur disparition finale. » (1) Voilà les réflexions que la méditation sur l'activité syndicaliste inspirait aux théoriciens avides d'une rénovation des thèses socialistes révolutionnaires. Si l’on songe que ces théoriciens accueillaient,attiraient parmi eux les meilleurs des militants ouvriers, que la collection de la première série du Mouvement socialiste contient des articles de plus en plus fréquents de MM. Briat, Pelloutier, Guérard, Yvetot, Pouget, Griffuelhes, et que lelien personnel était d'ores et déjà établientre les intellectuels théoriciens et les militants de l’action, on ne s’étonnera pas de voir le syndicalisme aller bientôt jusqu’au bout de son affirmation révolutionnaire, et devenir le corps de doctrine que l’on peut résumer ainsi : il appartient aux syndicats ouvriers, et il n'appartient qu’à eux, de détruire la société capitaliste par une grève générale, et de la remplacer par une organisation fondée sur l’association libre des producteurs.
1. Les principaux articles de M. Lagardelle ont été réunis en volume en 1911, sous le titre le Socialisme ouvrier (Giard et Brière, éd.).
Ce sera l'œuvre des congrès confédéraux de Bourges en 1904, et d'Amiens en 1906.
Le Congrès de Bourges de 1904 constitua les premières assises de la nouvelle Confédération générale du Travail, représentant l’ensemble unifié des forces syndicalistes. Elle groupait alors plus de 1.800 syndicats répartis entre 53 fédérations de métier ou d'industrie et 110 bourses du travail (1).
Mais quelles étaient, dans cet ensemble, les forces respectives du syndicalisme réformiste et du syndicalisme révolutionnaire. À ne consuller que tous les votes antérieurs, les révolutionnaires avaient la majorité. Pourtant les réformistes contestaient la valeur indicative de ces votes, faisant remarquer que la représentation des syndicats dans la confédération n'était nullement proportionnelle à leur force numérique ou financière, chaque syndicat disposant d’une voix aux congrès, chaque fédération d’une voix au Comité confédéral, uniformément, et quel que soit son effectif.
C'était vrai. Ce mode curieux de représentation
avait toujours été usité. Au comité confédéral, le
1. Pour le compte rendu, se rapporter à l'ouvrage de M. Léon de Seilhac, p. 168 à 226, et au numéro spécial du Mouvement socialiste (1° nov. 1904).
Syndicat national des chemins de fer,55.000 hommes,
n'avait qu’un vote, comme la Fédération lithogra-
phique (3.000 hommes). Aux congrès, le Syndicat des mineurs du Pas-de-Calais, avec 25.000 membres, ne pèsera pas plus que le Syndicat des mouleurs d'Albert qui en compte une quinzaine.
Or,ce sont les syndicats peu nombreux et pauvres qui, n’ayant pas d'encaisse à perdre, et ne groupant que les ouvriers les plus ardents, sont les plus fanatiques du sabotage, de la grève générale expropriatrice, de l'insurrection en temps de guerre et de la violence en tout temps. Les grandes fédérations, les chemins defer (55.000 hommes),les mineurs (60.000), le textile (20.000), ou le livre dont les ressources annuelles dépassent 300.000 francs,sont réformistes. Fatalement, dans l’unité ouvrière, la direction appartient à des violents qui ne représentent qu’une majorité fictive. De là les efforts répétés des réformistes pour établir la représentation proportionnelle, et de la minorité dirigeante pour la refuser.
Il semblerait paradoxal qu’à la fondation de la Confédération générale du Travail les ouvriers eussent choisi un mode de scrutin si peu démocratique, sinous ne savions déjà, par l'étude des premières affirmations théoriques du syndicalisme révolutionnaire, que syndicalisme et démocratie ne doivent pas être considérés comme synonymes, au
contraire.
Les intellectuels qui, depuis quelques années, sont devenus les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire — MM. Georges Sorel, Hubert Lagardelle, Édouard Berth— ont mis leur point d'honneur à montrer les divergences profondes du syndicalisme et de la démocratie :la démocratie mèle les classes dans les partis (y compris les partis socialistes), où les adhérents ne voient d’autre objet à conquérir que la « société politique » exprimée par l'État; tandis que dans le syndicat, la classe ouvrière est seule représentée,et qu'il s’agit pourelle de conquérir la « société économique », d’être maîtresse non pas dans l’État, mais dans l'atelier. C’est pourquoi l'effort du syndiqué ne peut être comparé à celui du citoyen.
Le citoyen ne peut agir sur la société politique qu'indirectement, par l'intermédiaire d’un représentant qu'il choisit Ce choix accompli, écrit M. Lagardelle, il reste inerte. Le syndiqué, au contraire, dans sa lutte contre le patron, maître actuel de la société économique, agit directement, force contre force, et surtout par la grève. Le rôle du syndicat est d’abord une préparation à la grève. Participation aux délibérations, paiement régulier des cotisations, renonciation éventuelle au salaire, acceptation disciplinée des résolutions prises, telle est cette préparation : un effort à la fois intellectuel et moral, et permanent. La force des organisations, on ne doit pas la supputer par lenombre, mais par l'intensité qu'y atteint ce
7 goût de l’effort, cette « conscience de classe ». En | outre le syndicat étant l'héritier désigné du capitalisme, les syndiqués doivent s’élever à la hauteur de cette mission, développer en eux toutes les qualités du producteur. L'action syndicale se résume en une « création de valeurs» et comme ce ne sont jamais les masses qui créent les valeurs nouvelles, mais les minorités vigoureuses, les élites, la meilleure organisation ouvrière ne sera pas celle où la majorité gouvernera. ;
Il y a là une sorte de nietzchéisme prolétarien qui a frappé l'attention de bien des observateurs du mouvement syndicaliste révolutionnaire. Dans une conférence faite à l’Union du Commerce et de l'Industrie le 29 avril 1908, M. Maurice Spronck, rendant compte des Réflexions sur la violence de M. Georges Sorel, en rattachait expressément la doctrine à la pensée de Nietzche (1). L'exégèse qui s’est, depuis cette époque, poursuivie autour de l’œuvre de Nietzsche, achève de rendre la chose non douteuse. Dansson ouvrage sur la vie de Frédéric Nietzsche (2),
1. Voir le compte rendu dans le Monde économique du 9 mai 1908. M. Charles Benoist répondit à M. Spronck : & Vous rattachez très justement au nietzchéisme la doctrine de la violence prêchée par M. Georges Sorel, mais ce nietzschéisme n’est nullement une doctrine moderne. Ce qui me frappe en lui, c'est son absence d'originalité : le surnomme de Nietzsche, c’est ni plus ni moins que le prince de Machiavel, l'individu qui, fort par lui-même, s'impose aux hommes. »