Histoire politique de la France contemporaine
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rection ait eu un caractère spécifiquement prolétarien, ni même socialiste. Mais un manifeste du. 23 mars 1871, œuvre commune de l’Internationale et de la Chambre fédérale des sociétés ouvrières, détermina beaucoup de syndiqués à combattre pour la Commune. Cinq des dirigeants de la Chambre fédérale siégèrent au comité central de la Commune : c’étaient Varlin, Theisz, Avrial, Langeron et Pindy, également membres de l’/nlernationale. Dix-huit autres chefs de celle-ci y siégeaient également. Il n’est pas téméraire de dire qu'après les semaines de mai 1871, la plupart des chefs et des militants du mouvement ouvrier étaient morts, emprisonnés ou en fuite.
De là vient que, pendant les premières années de la troisième République, l’action syndicale est singulièrement anémique. Le gouvernement lui est d’ailleurs peu favorable.Dufaure fait voter la loi du 15 mars 1872, qui punit de trois mois à cinq ans de prison et de 50 à 2.000 francs d'amende l’affiliation à l’Internationale. Il n’est pas question de soustraire à l’article 291 du Code pénal les syndicats professionnels, du moins les syndicats ouvriers.
Quelques-uns ressuscitent pourtant.Le 23 mai 15972 ils sont neuf à fonder le Cercle de l'Union syndicale ouvrière, auquel seize autres s’affilient peu après (x).
1. On en trouve la liste dans la grande publication de l'Office du Travail : Les Associations professionnelles ouvrières. Paris, Imprimerie Nationale, 1899. V. t. I. p. 236.
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Mais les statuts font preuve d’un esprit modéré. On lit à l’article premier : LA
Le cercle de l’Union syndicale ouvrière a pour but de chercher à réaliser, par l’étude, la concorde et la justice, et en vue du progrès moral et matériel des travailleurs, toutes les améliorations qu’ils sont susceptibles d'obtenir et de servir d'école pour apprendre à toutes les corporations et syndicats à faire eux-mêmes leurs propres affaires. Et à l’article 4 : Toute discussion politique ou religieuse est formellement interdite.
Les syndicats qui s’unissaient ainsi méritaient bien, par leur sagesse, une tolérance égale à celle dont profitaient les associations patronales groupées dans l'Union du Commerce et de l'Industrie. Mais le 22 octobre 1852, la préfecture de Police procéda à la dissolution du cercle.
Peu après, le député Tolain demanda à l'Assemblée Nationale le vote d’un crédit de 100.000 francs pour lenvoi d’une délégation ouvrière à l'Exposition universelle de Vienne. Tolain avait été un des fondateurs de l’Internationale,fondée en 1862 à la suite de
Penvoi en Angleterre, par le gouvernement impérial, :
d’une délégation analogue.Le crédit fut refusé(24 mars 1873). La presse républicaine ouvrit une souscription. Il fut décidé que les délégués de chaque profession seraient élus non par l’ensemble des ouvriers, mais par les syndicats. Ce fut naturellement un stimulant pour la création de nouveaux syndicats.
A leur rétour de Vienne, les délégués rédigèérent un rapport où ils examinaient «les moyens employés
soit pour améliorer la condition des salariés, soit pour la transformer ». Ils condamnaient la grève, et aiaient même la valeur utile du syndicat « Basées » écrivaient-ils « sur le dévouement et le sacrifice, les Chambres syndicales favorisent l’abdication du grand nombre et l'indifférence des égoïstes qui ne voient rien au delà de leurs intérêts matériels. » Il est bon de signaler que si l’on discréditait ainsi le syndicalisme, c'était pour mieux faire ressortir l'efficacité de l'association coopérative, jugée plus conforme aux traditions françaises. Il n’en est pas moins vrai qu’un observateur impartial aurait pu croire passé pour jamais le temps de l’{nternationale et des grandes grèves.
En 1856, une souscription fut encore ouverte dans la presse pour envoyer une délégation ouvrière à l'exposition universelle de Philadelphie. Cette sous cription, qui coïncidait avec une souscription nationale en faveur des inondés de la Garonne, ne produisit qu'une quinzaine de mille francs. Le conseil municipal y ajouta une subvention de 30.000 francs. Puis le Parlement vota, le 27 juin 1856, un crédit de 100.000 franc. Mais comme Dufaure, auteur de la
loi contre /’Internationale, faisait partie du ministère, la commission ouvrière d’organisation refusa les présents de l'État.
Il y avait quelque chose de changé dans létat d'esprit ouvrier.
A peine la délégation ouvrière libre fut-elle partie pour Philadelphie, un journal d'opinions avancées, la Tribune, proposa de réunir en France un Congrès ouvrier analogue au Congrès italien qui venait de se réunir à Bologne.
Un comité d'initiative fut constitué, par des conseillers prudhommes, d’anciens délégués à l'Exposition de Vienne,des militants des syndicats parisiens. Le premier appel fut lancé le 19 juillet 1856. T1 stipulait que le Congrès serait tenu en réunions privées, et que les ouvriers authentiques y auraient seuls accès. «En vue d'éviter des abus que tout le monde devine, nul ne pourra prendre la parole au Congrès s’il n’est ouvrier et s’il n’est recommandé par sa Chambre syndicale ou autre société, et à défaut de sa Chambre syndicale ou autre société, par un groupe de travailleurs ». Dans la pensée des organisateurs, les «sociétés ouvrières autres que les syndicats » et les « groupes de travailleurs» dont les délégués pourraient avoir accès au Congrès, étaient les sociétés coopératives, et non les groupes politiques. Une circulaire ultérieure l'indiqua. «Grâce à ces restric-
tions nécessaires, le prolétariat sera sûr d’être en
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famille et chez lui et de n'avoir pas à encouric la responsabilité des utopies que des bourgeois plus ou moins bien intentionnés viendraient expliquer en sa présence », Les questions placées à l’ordre du jour par le comité d'initiative étaient toutes, sauf une, strictement professionnelles. C’étaient: 1° le travail
des femmes ; 2° les Chambres syndicales ; 3° les conseils de prudhommes; 4° l’apprentissage et l’enseignement professionnel; 5° la représentation directe du prolétariat au Parlement; 6° les associations coopératives de production, de consommation et de crédit; 7° les caisses de retraites, d'assurances et des
invalides du travail ; 8 l’association agricole et l’uti-
lité des rapports entre les travailleurs agricoles et les travailleurs industriels.
Le programme était vaste. Il n’était pas révolutionnaire.
Le Congrès eut lieu à Paris, à la satle des Écoles, et dura du 2 au 10 octobre 1876. 350 déléguès, dont 279 pour Paris et le département de la Seine, représentaient 94 groupements, dont 76 de Paris. Deux délégués seulement n'étaient pas ouvriers; c’étaient M. Desmoalins et M. Barberet, qui devint plus tard directeur de la Mutualité au ministère de l'Intérieur, et qui s'était fait connaître par ses publications sur les questions ouvrières et par la part qu'il avait prise à la fondation du Cercle de l'Unionsyndicale ouvrière. Bien que mandatés régulièrement par des associa-
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tions ouvrières, ils eurent beaucoup de peine à se. faire admettre. Un des délégués, M. Feltesse, était d’origine belge et ne s'était pas fait naturaliser français ; ilavait fait la guerre comme engagé volontaire pour la France ; le Congrès, par scrupule patriotique, lui refusa la parole (1).
Le Congrès fut calme, et les vœux modérés. On
demanda : la limitation à huit heures de la journée
de travail des femmes ; l’organisation des retraites. ouvrières par les Chambres syndicales ; la création d’un conseil de prudhommes dans chaque canton;
l'enseignement professionnel gratuit ; la liberté.
d'association et la personnalité civile pour les syndicats professionnels, sans contrôle administratif et policier. Ce dernier vœu traduisait les inquiétudes soulevées par certaines dispositions de la proposition de loi sur les syndicats que M. Édouard Lockroy avait déposée devant la Chambre des députés le 4 juillet 1896, et dont l’article 5 prescrivait de déclarer les noms et les adresses des syndiqués. Pour son attitude modérée, le Congrès fut salué dans la presse avec une faveur unanime. Le Figaro
1, Pour les références, consulter : Séances du Congrès ouvrier de France, session de 1876; Sandoz et Fischbacher, éd. Paris 1877 ; Léon de Seïlhac: les Congrès ouvriers en France, 1876- 1897; Armaud Colin éd.. Paris, 1899; Léon Blum : Les Congrès ouvriers et socialistes français, 2 vol. de la Bibliothèque socialiste, Société nouvelle de librairie et d'édition, Paris, 1901; Zévaès; loc. cit.
le disait « dirigé par des hommes bien sages ». Le
Moniteur le trouvait « presque terne à force de
modération et de sagesse ». Le Pays écrivait: «les choses se passent fort convenablement, entre gens qui discutent paisiblement leurs intérêts et sont animés d’intentions pratiques » ;et la Défense: & on se sentait au milieu de bons, braves et honnêtes gens ». Voilà pour l'opinion conservatrice. Dans les Droits de l'homme, journal radical, publié de concert par MM. Yves Guyot et Jules Guesde, ce dernier, vantant l’importance du Congrès, insistait sur ce que « la première parole des délégués, leur premier acte, avant même, qu’on me passe l'expression, de parler et d’agir, a été pour se séparer, pour se distinguer de tous les partis politiques existants, en excluant de leurs délibérations tout ce qui n'était pas travailleur manuel, délégués de travailleurs également manuels ».
Les seuls détracteurs du Congrès furent les blanquistes réfugiés à Londres. Leur groupe la Commune révolutionnaire publia un libellé daté de Londres, le 14 octobre 1876 et intitulé: les Syndicaux et leur Congrès (1). J’en extrais les lignes suivantes:
« Le Congrès ouvrier vient de terminer ses séances
1. Reproduit intégralement dans les annexes d’un ouvrage de M. Zévaës, le Socialisme en France depuis 1871, Fasquelle éd. Paris, 1908.
comme il les avait commencées,au milieu des bravos bourgeois. Dans la ville de la Révolution, cinq ans après la lutte de la Commune, sur la tombe des massacrés, devant le bagne de Nouméa, devant les prisons pleines, il semble. monstrueux que des hommes aient pu se trouver, osant prendre le caractère de représentants du prolétariat, pour venir en son nom faire amende honorable à la bourgeoisie, abjurer la Révolution, renier la Commune. Ces hommes se sont rencontrés, ce sont les syndicaux... . Ce n’est pas d’aujourd'hui qu'ils datent, ces étireurs de formules filandreuses, embourbés dans les doctrines informes des charlatans économistes et qui se croient grands hommes parce que, comme leurs modèles, ils couvrent le vide de leurs idées du galimatias de leurs discours. Nous les connaissons,nous les avons déjà vus à l’œuvre,alors qu'après la Commune, comme des crapauds après l'orage, ils émergeaient de tous les points de l'horizon et, libres par leur insignifiance, préludaient dans leurs réunions syndicales aux prouesses du Congrès. »
Ce groupe de la Commune révolutionnaire avait, en la personne de M. Edouard Vaillant, un adhérent qui, trenie ans plus tard, en 1907, au Congrès socialiste de Nancy, a préconisé l'indépendance des syndicats de tout contrôle politique. Alors M, Jules Guesde, qui réclamait au contraire la soumission
des syndicats au contrôle politique du parti sacia-
sé
et dns. à
= diste, n’a pas manqué de rappeler le contraste entre
les attitudes de 1876 et celles de 1907. « Si Vaillant et ses amis dénonçaient en 1876 le Congrès corpora-
tif ou syndical de la salle d'Arras comme une espèce
d’incorporation du prolétariat français à la société bourgeoise, moi, au contraire, je voyais et je saluais dans ce premier Congrès ouvrier le point de départ ou l’embryon d’une organisation de classe. Je n’ai pas voulu me séparer des syndiqués d’alors, quoi qu'ils en fussent encore au balbutiement et quoique, prisonniers de la coopération bourgeoise, ils allassent jusqu’à proscrire la grève (1) ».
Le Congrès de Paris avait décidé qu’un second congrès aurait lieu à Lyon en 1857. Il en avait confié l’organisation aux syndicats lyonnais. En raison de la crise politique du 16 mai, le congrès ne fut réuni qu’en 1878. Il siégea à Lyon, au théâtre des Variétés, du 28 janvier au 8 février (2).
Les questions inscrites furent les mêmes qu’au
1. Voir Le Parti socialiste et la Confédération du Travail, n°5 de la Bibliothèque du Mouvement socialiste. Marcel Rivière, éd. Paris, 1908.
2. Consulter : Séances du Congrès ouvrier de France, 2° session, Trichet, éd., Lyon, 1878, et les ouvrages précités de Léon de ‘Seilhac, Léon Blum et Zévaès.
Congrès de Paris, plus deux autres : les crises industrielle et le chômage, le vagabondage et les mœurs dans les centres industriels.
L'appel des organisateurs était inspiré d'idées modérées. On y lisait : & Il est nécessaire que le congrès soit imposant par la sagesse et le calme de ses délibérations... Nous devons surtout ne pas perdre de vue que l'intérêt de la question sociale est tout dans la justesse des arguments employés au développement des idées économiques et de travail, et que les solutions doivent être sensées et pratiques. »
Au congrès, cette tendance modérée prévalut encore par de grosses majorités. Mais déjà une minorité révolutionnaire se révélait.
Lorsqu'on aborda le débat sur la représentation directe du prolétariat au Parlement, un représentant de cette minorité révolutionnaire, M. Ballivet, vint combattre les candidatures ouvrières. (Ne sommesnous pas convaincus », disait-il, « que la société actuelle repose sur une injustice économique et sur une tyrannie politique ? Ne savons-nous pas que la cause véritable de notre misère est l’accumulation dans quelques mains de toute la richesse sociale... Ve savons-nous pas, en outre, que ce qui maintient cette injustice économique, c'est l’organisation politique centralisée, autrement dit l'État, et ne devons-nous pas étre antiauloritaires et antiétatistes ?» Et ïl proposait de « se tenir le plus possible en dehors de
se
toutes les manifestations dela société bourgeoise ; sur le terrain des corps de métier, poursuivre activement la formation des syndicats; ces syndicats ne devraient pas seulement se proposer la défense des Sälaires, maïs l'abolition du salariat par l'appro- priation collective de tous les moyens de production ; créer partout des cercles, comités d’études sociales pour la propagande de nos principes; fédérer de bas en haut ces syndicats et ces cercles, étendre le plus possible leurs moyens d’actions intérieurs et “extérieurs, tâcher de nous mêler à ce qui est le produit de l’activité populaire, en nous inspirant directement du peuple et en tâchant de donner à ses efforts un but large ethumain, en un mot, provoquer dans le sein même de la société actuelle l'organisation de la société libre de l'avenir, de sorte que, le jour où le développement social amènera la mort de la société bourgeoise, la société nouvelle soit à côté toute prête pour la remplacer. »
De telles idées, qui sont celles, actuellement, de la majorité des syndicats affiliés à la Confédération du Travail, étaient neuves alors. Le système des candi- -datures ouvrières, avec sa signification réformiste et « légaliste » fut adopté par le congrès.
M. Ballivet déposa ensuite, d’accord avec M. Dupère, le projet de résolution suivant :
Considérant :
Que l’émancipation économique des travailleurs ne
sera un fait accompli que lorsque ceux-ci jouiront du produit intégral de leur travail.
Que pour atteindre ce but il est nécessaire que les travailleurs soient les détenteurs des éléments utiles à la production, matière première et instrument de travail.
Conséquemment, le Congrès invite toutes les associations ouvrières en général à étudier les moyens pratiques pour mettre en application le principe de la propriété collective du sol et des instruments de travail.
Mais le délégué Pessey traduisit l’hostilité du congrès. « Nous sommes venus ici pour tâcher d’amélicrer le sort des travailleurs par des moyens immédiats, honnêtes et pratiques, non pour entendre de ces discours incompris qui ne peuvent avoir d’autre but que d’égarer nos intérêts en dehors du programme ».
La jroposition Dupire et Ballivet fut rejetée à
l'unanimité moins huit voix.
Le Congrès de Lyon avait décidé la réunion de deux nouveaux congrès.
Il avait donné mandat aux Chambres syndicales parisiennes d'organiser un Congrès international à Paris, pendant l’automne de 1878, à l’occasion de l'Exposition universelle.
Il avait chargé les syndicats marseillais d’organiser à Marseille, en 1859, le troisième Congrès des associations ouvrières françaises.
Le Congrès international fut convoqué pour le mois de septembre 1878.
Le président du Conseil des ministres était alors (1) M. Dufaure, auteur de la loi contre l’Znternationale. L'annonce du Congrès lui parut présager la résurrection en France de cetteassociation,et il résolut de se mettre entravers. Fidèle à ses principes de libéralisme, il fit d'avance avertir les organisateurs de son intenlion, par des notes de presse et pas une communication directe de la Préfecture de police (2).
Cette interdiction déconcerta d’abord les organisateurs, et ne tarda pas à les diviser. Le plus grand nombre, les syndicaux et coopérateurs modérés, fidèles aux idées de prudence que leur avaient transmises les Congrès de Paris et de Lyon, s’inclinèrent et renoncèrent au Congrès international.
Mais, depuis la guerre et la Commune, une nouvelle génération de propagandistes socialistes s'était éveillée, jeune et ardente en ses doctrines et en ses méthodes d’action. L’interdiction du Congrès international lui proeura l’occasion d'entrer en scène, et elle le fit avec éclat.