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D. — LE PEUPLEMENT URBAIN

Le mouvement de pénétration vers l’intérieur est caractérisé, fait capital, par une progression rapide et continue vers l’ouest. La première habitation fut bâtie à Québec en l’année 1608; en 1670 il y avait des missions, centres d’un commerce actif, à l’entrée des lacs Supérieur et Michigan, et même plus au sud-ouest, au fond de la Baie des Puants (aujourd’hui Green Bay). Ni les embüches de l’Indien, ni le silence des froids hivers, ni les rapides des rivières, les tempêtes sur les lacs, les portages marécageux, deux mille milles de trajet, rien de tout cela n’a suffi pour arrêter la marée montante roulant vers l’ouest.

La raison de cette avance vers les Rocheuses, qui s’est poursuivie pendant trois siècles avec la régularité d’un phénomène de la nature, nous l’avons déjà signalée, nous n’y revenons pas. C’est l’ambition d'atteindre la fabuleuse « mer de Verrazano » qui attira Champlain sur les plages de la « mer douce » ou Géorgienne, qui fit découvrir le lac Supérieur à Nicolet, les sources du Mississipi à Radisson et Des Groseilliers, les bouches de ce fleuve à La Salle et les steppes herbeuses du centre nord américain à la Vérendrye.

Sur les pas des explorateurs marchèrent les trafiquants en fourrures, attirés par le recul des castors, et les missionnaires, brülant de convertir au Christ de nouvelles nations. Les comptoirs, les missions

(1) Lescarbot, IIT, 614.

(2) Champlain, IL. 151 (éd. de 1830).

se multiplièrent, le dernier servant de point de départ à de plus lointaines explorations.

Un rôle essentiel, dans l’histoire de la colonisation de l’Amérique a été rempli par ces hommes que l’on peut désigner d’un mot: les « coureurs », les coureurs d'horizons. Ils circulaient au milieu des tribus indiennes, souvent jusqu’à une très grande distance des lieux habités par les Européens, connaissaient les routes, les rivières, les passages des montagnes, la richesse ou la pauvreté des terres, et rapportaient de temps en temps à la côte une moisson de renseignement: précieux.

Ordinairement les « coureurs > eurent pour successeur le « pionnier ». En un court espace de temps quelques milliers de Français s’échelonnèrent sur une ligne immense, de Québec à la Nouvelle-Orléans. Le génie des peuples de la Nouvelle-Angleterre était de travailler à bien cultiver la terre et de pousser les établissements de proche en proche: il n’y avait pas de grand fleuve pour les attirer dans l’intérieur du continent; ils étaient contenus par les Alleghanys. Ils agrandirent leur domaine jour par jour, lentement, et ne perdirent jamais de vue les côtes de l'Océan. Les habitants de la Nouvelle-France, au contraire, voulaient aller toujours en avant sans s’embarrasser des établissements de la côte.

Mais cet esprit aventureux, cette expansion incroyable du petit peuple Franco-Canadien, s’ils sont étonnants, n’étaient pourtant pas sans danger pour sa vitalité. Il s’éparpillait sur un territoire immense. Son emprise sur le pays ressemblait à celle des petites tribus indiennes disséminées de toutes parts, dont il en vint à imiter les fa çons de vivre et l’économie rurale. Qui dit population éparse dit culture extensive, superficielle et partant faible attache au sol. Les colonies anglaises étaient plus peuplées et mieux établies que les colonies françaises. À part ce qui leur venait de fourrures par les rivières Mohawk et Hudson, tous leurs revenus étaient tirés de la terre, des pêcheries et de l’industrie, particulièrement de l’industrie du bois. La Nouvelle-France pouvait être facilement détruite par toutes sortes d'accidents. Les établissements compacts des Anglais fournissaient une meilleure base aux opérations militaires que les postes éloignés les uns des autres de la France.

En 1642, de Maisonneuve, Jeanne Mance et un parti de soixante colons s’avisèrent d’aller fonder Montréal, en dépit des conseils du Gouverneur, qui les pressait de s’établir à portée de Québec

sur l’île d'Orléans. En voulant aller trop vite et trop loin, ils mirent en péril toute la colonie. Ils se jetèrent au milieu des Iroquois et leur fournirent une proie, Ils menèrent de longues années une existence précaire, sous leurs palissades, labourant les champs au risque de leur vie, souvent mis en pièces et réduits en captivité. Leur acte chevaleresque mais inopportun rendit nécessaire l’holocauste (1660) de Daulac et le massacre de Lachine (1689). Ils fournissent la preuve à l’ennemi que l’homme blanc manquait de force, qu’il n’était pas en mesure de porter secours à ses amis les Hurons ni à se protéger eflicacement lui-même. En outre la jalousie alluma son flambeau entre le chancelant Montréal et le relativement fort Québec, entre les coimandants et les ecclésiastiques. Et tandis qu’un temps précieux était ainsi perdu à jamais pour la France en bravades et en querelles, les Anglais, multipliant non les héros ni les martyrs, mais les pères de famille, s’enracinaient solidement dans le sol américain, et poussaient en paix le soc de la charrue le long des routes de colonisation (1).

Le roi de France s’alarma à la vue de cet éparpillement de forces prématuré. Tout le long du régime il réitéra l’ordre de concentrer davantage l’élément colonial. Il faut procurer la réunion des habitations, disait-il. Il est préférable d’occuper moins de pays et de bien peupler, de former des établissements compacts et accessibles, que de s’étendre au loin et avoir des colonies faibles. Il mettait en parallèle l’œuvre colonisatrice des Anglais et celle de ses sujets de Québec. Les édits devinrent de plus en plus sévères à l’égard des coureurs de bois de tous genres. Il fit défense de rayonner davantage du côté d’en haut, afin que la colonie puisse se fortifier dans ses limites, au-dessous

-de Québec plutôt qu’au-dessus, et particulièrement en Acadie. Cette

règle souffrait toutefois des exceptions: tout d’abord les nécessités de la traite, puisque le castor était le soutien de la colonie; puis la menace d’une occupation par une nation étrangère; enfin l’à-propos de soutenir le sieur de La Salle au Mississipi (1685) et de développer le poste de Détroit dans l'intérêt de l'influence française (1702) (2).

(1) Cp. C. P. Lucas, À Historical Geography of the British Colonies, vol. V, Canada, partie I, pp. 84-86, Oxford, MDCCCT.

(1) Consulter: AC. CII. A. 208 (12 mars 1658); AC. B. I. 75 (27 mars 1665), 5.22 (1674), 7.15 (1676), 10.18 (1684), 11.6 (1685), 19.72 (26 mai 1696), 19.236 (28 avril 1607), 221 (27 avril 1697), 23.101 (14 juin 1702), 52.409 (24 mai 1728).

Les missions-comptoirs, qui devaient prendre bientôt la physionomie de villes, ne tachetèrent pas au hasard le sol de la Nouvelle- France. Dans la masse forestière qui s'élevait de toutes parts en barrages d'horizon, il n’y avait qu’une trouée pratiquable, la trouée des cours d’eau. Attirées par cette unique facilité de la circulation, les agglomérations se postèrent sur l’axe longitudinal du Saint-Laurent encadré comme de longues tapisseries vertes ou cloisons.

Mais les groupements urbains ne se lièrent pas à la circulation tout court. Ils se mirent dans la dépendance de certains faits précis de circulation. Un premier fait fut le fait distance. La distance par elle-même est un obstcle qui oblige à tracer des limites d’étapes. Les villes jouèrent le rôle de relais et s’espacèrent à des intervalles presque égaux.

Les villes d'étapes furent naturellement établies au voisinage des lieux où s’imposaient des points de repos: aux croisements de routes. Elles jalonnèrent les routes, à leurs points de plus important passage. Quels sont ces points? Là où la circulation est aisée, facile et rapide ou bien là où elle est ralentie avec menace d’interruption? De préférence là où ces deux qualités étaient réunies. De la présence de rapides ou d’une chute, il peut résulter une différence décisive dans les modes de circulation: le voyageur doit passer de la navigation à la circulation terrienne. D'autre part, c’est ordinairement à ce même endroit et pour cette raison que les rives du cours d’eau se rapprochent et il en résulte des facilités de passage d’un bord à l’autre. C’est le lieu des villes-ponts.

Sur la ligne longitudinale de l’ouest, les villes furent de préférence établies là où il y avait des changements de direction possibles, soit grâce à un coude du fleuve, soit en raison des confluents. Les zones marginales sollicitent l'établissement de points permanents d'échange. Les agglomérations vivantes sont presque toujours le lieu de routes qui divergent en étoile dans un certain: nombre de directions.

Etapes, ponts, foires, les villés de la Nouvelle-France furent en plus des villes-forteresses. Comme on était à une époque d'insécurité les centres prirent une signification de commandement, une fonction protectrice, Québec et Montréal donnèrent la clef du Saint-Laurent; Frontenac (Kingston), Niagara, Détroit, Michilimakinac et Sainte- Marie gardèrent l’entrée de chacun des grands lacs; Saint-Xavier surveilla la première et la meilleure route commerciale conduisant: au

Mississipi; le Fort Duquesne (Pittsburg) défendit l'Ohio supérieur, Vincennes la Wasbah, le fort Crèvecœur les Illinois, Louisbourg les pêcheries.

Peu à peu se sont développées, au cours des ans, les chances de fortune de chacune d’elles, s’est révélé le potentiel qu'elles apportaient en naissant. Les villes n’ont pas connu à leur origine tout l’avantage de leur situation; c’est le plus souvent dans la suite qu’elles ont pris conscience de la valeur complète de leur site et de leur type. Le plus grand nombre ne sont pas nées villes du premier coup; c’est à titre d’exception que certaines furent créées de rien; presque toutes ont été d’abord villages, ou forteresse, puis bourgs; la croissance d’une ville est un phénomène essentiellement complexe, et non le résultat fatal d’un simple facteur historique ou géographique initial. C’est grâce en partie aux chemins de fer que la petite station néolithique d’Hochelaga est devenue la grande région, la « nodalité » d’un million d'habitants qu’est Montréal; c’est grâce en partie à l’automobile que le poste de Lamothe Cadillac est devenue une non moins grande ville (1).

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