E. — LE PEUPLEMENT RURAL
Les habitants des campagnes s’établissent-ils, comme les habitants des villes, dans les endroits les plus avantageux pour l’époque et les plus susceptibles d'acquérir avec le temps de la plus-value ou une rente? L'ordre de succession dans les cultures est-il, au Canada,
(1) Le roi, qui voulait que l’on rapproche les villes entre elles, voulut aussi aue, dans l’intérieur d’une même ville, les maisons fussent près les unes des autres. Le 15 juin 1712 il témoigne de sa surprise que Montréal est d'une grandeur prodigieuse : il y a plus de terrains vides ou en jardins que bâtis (AC. B. 33. 13). Dix-huit ans plus tard, le Conseil de Marine écrit à MM. de Vaudreuil et Chazel: « Il ne convient pas que les communautés religieuses nuisent à la construction et à la beauté des lieux en exigeant de ceux à qui ils vendent de ne bâtir qu'à un seul étage, afin de n'avoir pas vue sur les terrains ou de ne pas poser des fenêtres aux maisons qui donnent sur une rue. M. de Chaussegros, l'ingénieur du roi, s'est plaint de cela, et prétend que le résultat de ces restrictions abusives est que les gens ne veulent pas acheter, de sorte qu'il existe au cœur de la ville de vastes espaces non bâtis, avec ici et là quelques maisons basses qui sont loin de contribuer à l'embellissement de la ville >» (AC. B. 48. 849). Sur « Les premières rues de Villemarie » ou Montréal, consulter un article de L.-R. de Lorimier paru dans la Revue Can., 1017, pp. 401 ets. Sur « Les rues de Québec », J.-M. Lemoine, ibid, 1895, pp. 260-288.
en opposition ou bien en conformité avec la célèbre loi de Ricardo?
Avant de bâtir leurs demeures, les colons interrogent à la fois les alentours et le sol, car ils cherchent à se fixer aux lieux qui ont la plus grande valeur d'emplacement et la plus haute productivité. La valeur d'emplacement est fonction du paysage, des communications et des villes. A travers les vieux pays, le sol rural se présente sous deux principaux types de « vêtement »: l’un est paysage de champ: la surface semble à première vue exclusivement occupée par des cultures distribuées en damiers; les arbres sont rares; les maisons ne sont point dispersées parmi les terres rayées de sillons, mais groupées en bourgs. Aïlleurs, au contraire, le paysage est d'arbres, en multiples bouquets et bosquets, mais non en vraies masses forestières, surtout en rangées disposées comme de longues clôtures entre les champs: c’est pays par excellence de dissémination des habitations: chaque groupe familial vit chez soi, en des fermes isolées, qu’enclosent encore des rideaux d’arbres. Le Canada, à l’inverse, apparaissait sous une unique vêture d’épais massifs coupant l’horizon de leurs panaches feuillus. On y était en forêt impénétrable. [ n’y avait pas d’autres voies de communication entre les grands ormes et les hauts peupliers, que des sentiers indiens. Pour leurs besoins personnels, les colons en créèrent de nouveaux, à très peu de frais. On se contentait de marquer de temps en temps, en enlevant d’un coup de hachette un morceau d’écorce, les arbres le long desquels il fallait passer. Sur des sentiers de ce genre, on ne pouvait circuler qu’à pied ou à cheval. Les seuls moyens de communication pratiques entre l’intérieur et la côte étaient les rivières. C’est par les rivières que l’on pouvait recevoir les produits manufacturés indispensables, qui venaient presque tous de France; c’est par les rivières également que l’on pouvait transporter les produits du sol.
Aussi est-ce en lisière de la mer, des rivières et des forêts que la colonisation se propage tout d’abord en minces franges vers l’intérieur. Le pays se peuple suivant les fatalités géographiques. Contournant la forêt, les hauts massifs, suivant le lit des rivières, les pentes douces qui aboutissent aux hauts plateaux, les populations clairsemées quoique grossissantes, suivent la ligne de moindre résistance et s’écoulent vers les zones et vers les chenaux ouverts entre les barrières. Ce n’est qu’à regret que les colons consentent à s’écarter des fleuves. Le fleuve, c’est l’eau potable, c’est la pêche, c’est le lavoir, c’est un panorama magnifique où descend la lumière recueillie des
crépuscules. Le naturel français demande que l’on puisse entretenir des rapports sociaux, et la voie accessible, l’hiver comme l'été, qui les rend faciles, c’est le fleuve. Il y a encore nécessité d’être proches, voisins les uns des autres afin de se porter secours à la première alarme. « Les Iroquois nous tiennent resserrés de si près, écrit Pierre Boucher, qu’on ne peut labourer les champs et encore moins faire les foins qu’en continuel péril, car ils dressent des embûches de tous côtés. Une femme est toujours dans l'inquiétude que son mari, qui est parti le matin pour son travail, ne soit pris ou tué et que jamais elle ne le revoie » (1). Chaque lot aboutit au fleuve.
On fut obligé, pour empêcher l’accaparement, de limiter la longueur du terrain que l’on pourrait obtenir en bordure d’une voie navigable. Aïnsi, les cours d’eau, qui déterminèrent la direction des établissements français commandèrent encore les dimensions des concessions terriennes. Les « côtes » étant en faveur, les fermes étaient très étroites, se mesurant au mètre dans le sens de la largeur et au kilomètre dans le sens de la longueur. Les maisons faisant toutes face à l’eau, les habitants étaient proches voisins, à gauche et à droite ei vis-à-vis. D'un canot on pouvait voir tous les logis campagnards (2). De Québec à Montréal, on avait le plaisir de faire soixante lieues entre deux villages (3) ou, plus exactement, au sein d’un bourg bâti sur une seule rue se prolongeant indéfiniment (4).
Cette disposition toute en longueur, en franges et rubans, contribuait à la faiblesse de la colonie. On aurait dit une fougère démesurée des tropiques ou des temps tertiaires, creuse et sans consistance. Les colons ayant assis leurs maisonnettes à des distances trop grandes, on ne pouvait leur venir en aide en cas d’alerte, ils ne pouvaient non plus se porter secours. L’administration de la justice, des sacrements et des soins médicaux souffraient des retards; la surveillance en commun du bétail, l'ouverture de chemins et la formation de centres commerciaux étaient rendues difficiles, sinon impossibles.
La Cour, alarmée, s’empressa d'intervenir et de faire entrer les villages et les villes dans la formule du peuplement rural. Pour les
, (:) Sur l'obligation de faire le guet (1653), 4 RAQ 379; de se rendre au
travail avec des armes à feu (1654) ib. 286.
(2) Parkman, The Old Regime in Canada, p. 207.
(3) La Hontan, pp. 35 et 37.
(4) Kalm, IL. 61, 68-60.
besoins de la défense et dela vie en société, il fallait combattre le trop grand éparpillement des rustres, les grouper « en des corps de paroisses ou bourgades et les faire défricher leurs terres de proche en proche, afin de s’entresecourir au besoin » (1). L’intendant eut comme mot d'ordre de faire à Québec une ceinture de bourgs, en sorte que les villageois puissent fournir aux citadins les produits maraichers et recevoir en retour les marchandises du royaume, afin aussi de servir de bouclier à la citadelle. En vue de réaliser ce tassement, Colbert (1665) et, après lui, Richelieu (2) demandèrent aux administrateurs locaux de faire préparer des terres et des habitations chaque année dans les lieux les plus favorables. En donnant ces ordres, les ministres s’inspiraient du système romain des praedia militaria, qui consistait à faire défricher par les soldats pour établir ensuite les familles qui viendraient. Peut-être aussi avaient-ils lu et se proposaient-ils d'appliquer ce passage de l’Utopie de Thomas Morus (1478- 1535):
« En dehors des villes, dans les campagnes, il y a des maisons confortables destinées aux citadins où chaque famiile patriarchale envoie régulièrement vingt de ses membres afin qu’ils s’exercent pendant deux ans à l’agriculture. La première année, ils s’initient et s’habituent à l’économie rurale et l’année suivante, ce sont eux qui dirigent les nouveauxvenus, afin que le pays ne souffre pas du manque de vivres qui pourrait se produire si l’agriculture se trouvait entre les mains de gens inexpérimentés.. Tout ce qui est nécessaire à la population rurale et que celle-ci ne peut pas obtenir par son propre travail lui est fourni gratuitement par la ville. Tous les habitants d’Utopie sont initiés à l’économie rurale, mais, en outre, chaque habitant connaît en outre un autre métier. »
(NS EOR:
(2) Cf. art. 1 de la charte de la Cie de 1à Nouv-France: « Ordonnons aux associés, faire passer hommes de tous métiers. les y entretenir de toutes choses. pendant trois ans. lesquels expirés les dits associés seront déchargés…, en leur assignant la quantité de terres défrichées suffisante pour ieur subvenir, avec le bled nécessaire pour les ensemencer la 1" fois et pr vivre jusqu’à la récolte lors prochaine... ».
Quoi qu’il en soit, on ne peut être que frappé de la similitude que l’économie en Utopie offre avec les projets que l’intendant Talon exposait ainsi:
« Après avoir réservé dans ces nouveaux villages ou bourgades les habitations nécessaires aux familles qui seront envoyées dans la présente année, il semble que la distribution de ce qui restera devra se faire à de vieux hivernants; capables d’informer les chefs de famille nouvellement venus et établis, de la manière de cultiver plus utilement la terre en la travaillant dans ses saisons, soit de vive voix, soit par l’exemple de leur application au travail; et j'ajoute que s’il se trouve des gens de différents métiers servant ordinairement à fournir quelque chose de leur profession qui soit utile à l’usage commun des habitants de ces bourgades, comme charpentier, maçon, savetier et autres, il sera très à propos de les introduire en icelle, afin que sans sortir du bourg, toutes les choses nécessaires, tant à la nourriture qu’au logement et vêtement de l’homme se trouvent pour la commodité de celui qui l’habite » (1).
L'administrateur veut donc que chaque nucléus de la nébuleuse qui enroule ses anneaux autour de Québec forme en soi une unité et vive, si besoin est, d’une vie complète et indépendante.
L’alignement même des bourgs en formation n’est pas laissé au hasard; il témoigne de beaucoup d’ingéniosité et de sens pratique. On trace les circonscriptions en triangles et on bâtit les maisons au sommet antérieur, Par cette sage disposition, les feux se trouvent rapprochés et leur file va aboutir à l’église, bastion de refuge en cas d’attaque. Plus tard, on tirera à une faible distance du premier pâté de maisons un trait sur lequel on fera un chemin qui portera le nom de Trait-Carré. La seconde vague des immigrants érigera ses demeures sur ce front élargi et couvrira de sa protection les premières lignes concentriques.
Mais ces projets ne furent pas vigoureusement amenés à exécution et des maïtheurs s’ensuivirent., Le premier mai 1689, l’année de grand
(1) AC. Cir À. 2 334 (mai 1667).
massacre à Lachine, le roi, singulièrement ému, enjoignit à MM. de Denonville (le gouverneur) et de Champigny (lintendant) de convoquer les notables du pays et de passer des ordonnances pour rassembler en villages les habitations qui étaient, au mépris de ses ordres les plus formels, répandues dañs toute la colonie du Canada (1). Les métairies n’en continuèrent pas moins à être dispersées, comme il arrive toujours en pays de forêts. C’est en vain que M. de la Galissonnière passa, quelques années plus tard, un règlement obligeant au moins les habitants de certaines régions particulièrement exposées — Détroit, lac Champlain — à s'établir en hameaux autour du poste, pour subvenir aux besoins de la garnison et se garder de l’ennemi (2).
Pour obtenir uné plus grande densité de la population, l’administration se refusa à accorder des concessions de terre en dehors des limites du semis fondamental, c’est-à-dire en amont de Montréal. MM. de Vaudreuil et Soulanges, M. d'Argenteuil et le comte de Créquy virent ainsi repousser leur première demande de seigneurie aux lacs Saint-Louis, Saint-François et des Deux-Montagnes (3). A plus forte raison, « Sa Majesté ne voulut point accorder au sieur Jolliet la permission qu’il demande de s’aller establir avec vingt hommes dans les pays des Illinois » (4). Car, Colbert l’avait dit, « il valait mieux se restraindre à un espace de terre que la colonie était elle-même en estat de maintenir, que d’embrasser une trop vaste quantité dont peut estre on seroit un jour obligé d'abandonner une partie avec quelque diminution de la réputation de Sa Majesté et de cette couronne » (5). La règle prescrivant la culture intensive souffrait une exception: « s’il est vrai, comme dit M. de la Barre, que les terres s’épuisent, l’intendant de Meules devra conseiller de nouveaux défrichements » (6).
Les terres défrichées d’avance ne tardèrent pas à manquer et il fallut s'attaquer à la forêt. Il existait, il est vrai, sur certains points, des parties dépourvues d’arbres, ou seulement couvertes d’une végé-