L'ÉTENDUE DES SEIGNEURIES
II n’est pas indifférent de savoir si les possessions terriennes ainsi dispensées sont d’aire moyenne, grande ou petite. Les :biensfonds sont-ils distribués d’une main parcimonieuse, la société nouvelle souffre des maux d’un Etat ancien et surpeuplé, elle supporte en plus l’inconvénient qui procède de la nature sauvage du pays. Elle ne peut choisir les endroits les plus fertiles ni les sites avantageux; elle ne peut se livrer à la culture extensive, qui seule compense la pénurie de la main-d'œuvre, la grossièreté des instruments aratoires et le faible rendement des terres en bois debout. Inversement, prodigue-t-on le territoire avec une imprévoyante profusion, des maux d’une autre nature se font jour. De vastes étendues deviennent la propriété de particuliers qui les laissent en friche et inhabitées. Des déserts s’interposent entre les colons diligents; la difficulté de communiquer augmente; les habitants ne sont pas seulement dispersés sur un espace immense, ils sont encore séparés les uns des autres par des massifs impraticables; l’agriculteur n’est pas à la portée des halles où il pourrait écouler ses produits, les plus grands obstacles s’opposent au travail en commun, à l’échange, à la division des tâches, aux services généraux, au culte, au gouvernement et à l'instruction, à la formation des villes, à la diffusion des nouvelles, à l’acquisition d’un esprit national et même aux influences civilisatrices des simples rapports sociaux et des réjouissances publiques.
Au Canada, les seigneuries sont d’étendue inégale. En moyenne elles couvrent dix milles carrés. Les personnes qui peuvent se targuer de quelque noblesse, dont le mérite est éclatant ou la fortune au-des-
sus de la moyenne, sont traitées avec plus de munificence. On leur adjuge de véritables principautés. Olivier Morel de la Durantaye est nanti de 70.000 arpents. Le baron de Longueuil s’est rendu maître de 150 milles carrés de la meilleure terre, Le 10 avril 1684, le roi met à propos le gouverneur en garde contre la multiplication de latifundia (1). Les seigneuries affectent la forme de parallélogrammes ou de trapèzes qui s’enfoncent au loin dans l’intérieur et s’évasent, tandis que le côté donnant sur le fleuve est relativement étroit. La longueur et la largeur sont généralement dans le rapport d’un à cinq. Les titres de seigneuries énoncent les « tenants et aboutissants », mais c’est d'ordinaire en termes vagues, faute d’arpentage préalable.
De tous les patrimoines, c’est celui de l'Eglise Catholique qui occupe le plus d’espace. Ne sommes-nous pas en pays de mission? En 1760, Rome détient au Canada par ses prêtres et ses religieux, les deux-septièmes de toutes les terres concédées. Les couvents possèdent entre eux plus de deux miilions d’arpents; les laïques s’en partagent moins de six millions. L'Eglise tient, d’une façon générale, en francheaumône; elle n’est astreinte à d’autre obligation que d’avouer tenir les terres de qui les lui a fournies; les particuliers laïques paient la dime. Et c’est juste. « La considération de la Foy et Religion Chrétienne mérite bien que l’on octroye quelque chose à ceux qui employent leurs vies et fortunes pour l’accroissement d’icelle, et en un mot, pour le public » (2).
Le Séminaire de Saint-Sulpice a, pour sa part, au moment de la conquête anglaisse, un quart de million d’arpents. Ce domaine ecclésiastique comprend l’île entière de Montréal, la seigneurie de Saint- Sulpice et celle des Deux-Montagnes. Des 16.000 âmes qui peuplent la Nouvelle-France en 1706, trois mille portent le cens à Messieurs de Saint-Sulpice. Ce n’est pas pour ceux-ci une source de revenus considérables, puisque le roi leur donne tous les ans une gratification de deux mille livres.
L'évêque et le séminaire de Québec sont plus riches en terres que les Sulpiciens. En 1760, ils ont fini par actumuler entre leurs mains, par dons, legs et fondations, 700.000 arpents. C’est dans leur domaine que l’on retrouve les deux belles seigneuries de la côte de Beaupré et