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À. — LE PROBLÈME

Une fois qu’il a pris possession d’un héritage « en y arrachant des herbes et en y jetant des pierres >» devant témoins, le Canadienfrançais s’installe et il en vient à l’ordre des faits d’exploitation: « n’y a rien plus juste que celui qui habite une terre jouisse du fruit

d’icelle » (4). Le colon, en faisant de la culture nourricière l’objet principal de son activité, entre dans les vues du gouvernement. De Champitin à Maurepas, les administrateurs poussent « au labourage de la terre avant toutes choses » leurs ressortissants. On se flatte qu'ayant sur les lieux le fondement de la nourriture, tout le reste viendra par surcroît, que « cela estant le pays fournira avec abondance tout ce que la vie peut souhaiter, soit pour la nécessité ou pour le ‘plaisir » (2).

Mais avant que le soc resplendisse frotté par le sillon, il faut « faire la terre >». Une terre de bonne dimension n’échange le gland contre le gras épi, en pays neuf et boisé, que trois générations n’ait arrosé la glèbe de ses sueurs. Une première abat la forêt sur quelques hectares; elle édifie la maison et quelques dépendances. La deuxième arrondit l’héritage et l’« améliore », tandis que des routes s’ouvrent et que des voisins défrichent les aboutissants. Mais ce n’est qu’à la troisième ou même à la quatrième génération que les temps difficiles sont passés. La race pousse vague après vague sur la falaise verte,

(1) Lescarbot, I. 405.

(2) Champlain, éd. de 1830, I. 5, IL. 14; — dans le même sens, AC. B. 05 27 (10 mai 1752) et 1b., 07. 15 (8 juin 1753).

avant que la falaise ne cède un modeste champ à la civilisation. C’est la destinée du pionnier de s’éteindre avant d’avoir contemplé de ses yeux les nappes de froment entrevues en rêve. Ecoutez la complainte de Samuel Chapdelaine attristé par la mort de son épouse: « J'ai clairé bien des arpents de bois, et bâti des maisons et des granges en me disant toutes les fois qu’un jour viendrait où nous aurions une belle terre, et où ta mère pourrait vivre comme les femmes des vieilles paroisses avec de beaux champs nus des deux bords de la maison aussi loin qu’on peut voir. Et voilà qu’elle est morte tout de même dans une place à moitié sauvage, loin des autres maisons et des églises. » (1). Pour entreprendre de transformer la. forêt vierge en « champagnes » riches de cultures, il fallait croire d’abord, croire aux destinées du pays.

Le bûcheron doit compter avec le temps; il doit compter avec l'hiver et l’Iroquois. Au Canada, l'hiver dure six mois. « L'hiver commence incontinent après la Toussaint, c’est-à-dire les gelées et, quelque temps après, les neiges viennent qui demeurent sur la terre jusqu’au quinze d’Avril pour l’ordinaire » (2). Le froid est rigoureux. Le fleuve « prend » à pouvoir le traverser en voiture (3). L’habitant de ces frimas ne peut élever d'animaux qu’en autant qu’il a du fourrage pour les nourrir et des étables pour les protéger pendant la moitié de l'année (4). Il a à se barricader lui-même contre les intempéries, à calfeutrer les fenêtres et les portes, à amasser le bois de chauffage, quand les feuilles tombent mordues par la bise. A la chute des neiges, ies éléments se liguent contre la hutte isolée dans une auréole de bocage. Alors c’est l’inaction, ce sont les maladies loin des médecins, c’est la mort au milieu d’une nature brutale, rude et perverse. L’Iroquois n'est-il pas là à l'affût d’un « scalpe » ? Il « resserre » le colon « dans un petit coin et l’empêche de s’en écarter » (5). L'hiver a cet inconvénient de réduire le nombre des jours où l’on peut travailler, à une époque où les fêtes chômées sont déjà trop nombreuses, au gré du

(1) Louis Hémon, Maria Chapdelaine, p. 230.

(2) P. Boucher, Histoire véritable, 1663, ch. II.

(3) Bougainville, Mémoire sur l’état de la Nouvelle-France, 1757, 3 RAQ 42-70.

(4) Id. ibid.

(s) P. Boucher, op. cit, ch. XIII.

peuple qui murmure. Près de quarante fêtes religieuses s’ajoutent aux cinquante-deux dimanches. On « fait le pont » les lundis et mardis de Pâques et de la Pentecôte. Le patron de la paroisse a son jour de prières d'obligation. Il ne reste que quatre-vingt-dix jours ouvrables dans la belle saison. L’ingénieur Catalogne attribue pour une bonne part à ces solennités l’abandon du sol pour le négoce du castor (1).

Pour combattre la nature et l’Iroquois la masse des premiers colons n’apporte avec elle d’autres moyens que son énergie et son amour du travail. « Quand ils se mettent à eux (après trois ans de service), d'ordinaire ils ont peu de chose. Ils se marient ensuite à une femme qui n’en a pas davantage... » (2). « Il (leur) faut deux ou trois années avant que d’avoir de quoi se nourrir, sans parler du vêtement, des meubles, et d’une infinité de petites choses nécessaires à l’entretien d’une maison... » (3). Les seigneurs eux-mêmes «n’ont communément pour tout capital que la maigre dot d’une fille d’habitant ou d’une orpheline qui a reçu le présent du roi » (4). « Les trois premières familles de la colonie » (Les Repentigny, les Denis et les d’Aïlleboust) vivent dans la misère; elles font trop d’enfants (5).

Beaucoup n’ont pas le courage, faute de moyens, de mettre leurs concessions en valeur. Les uns se contentent de léguer leur nom à une solitude. D’autres (Laubia en 1673, Chambly en 1679) cèdent leurs droits fonciers à la première occasion. D’autres obéissent à leur humeur inquiète et nomade; au lieu de déposséder la forêt et semer des moissons dans les clairières conquises, ils quittent les rives du bas Saint-Laurent et partent vers l’ouest, à la recherche des fourrures. D’autres enfin, ne se résignent pas à circonscrire, à limiter leur effort. Ils entreprennent au-delà de leurs forces. Simon Denis laisse sa concession en face de Montréal en friche pour aller faire la pêche sédentaire et se ruiner à Canseau, vers le Cap-Breton (6). Il n’en est pas qui n’ait la manie de faire son pré carré. Le Canada en est à la phase de la culture extensive.

(1) Catalogne, Mémoire sur les seigneuries, 9 nov. 1712, AC. CII. A. 33.

(2) P. Boucher, op. cit., ch. XIV.

(3) Marie de l’Incarnation, IL. 313-314.

(4) Salone, 233.

(5) Frontenac au roi, 6 novembre 1670, AC. CII. A. 5. r2.

(6) Talon au roi, 2 novembre 1671, AC. CII. À. 159. — Frontenac à Colbert, 6 novembre 1679, AC. CII. A. 5. 8.

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