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B. — LA POLITIQUE AGRAIRE

Les colons ont besoin d’avances; le roi les leur procure, Il « prétend faire la dépense entière pour former le commencement des habitations » (1). Les colons reçoivent chacun cent francs, des provisions pour une année, — « quand on peut avoir une année d’avance en ce pays, on peut défricher et se faire un fond pour les années suivantes » (2), — des hardes et des instruments aratoires, des bestiaux. Quelques-uns prennent des fermes prêtes à être labourées et reçoivent à titre gratuit des grains en quantité suffisante pour ensemencer deux acres, tandis que d’autres sont rémunérés par l'Etat pendant les deux années qu'ils déblayent leurs concessions (3). En retour, les bénéficiaires sont tenus de mettre deux arpents en état de culture, dans les trois ans de leur arrivée, au profit des familles à venir de France (4). Le roi attribue d’importantes gratifications aux gens de qualité, pour favoriser leur établissement (5). Il leur vient en aide à toute occasion (6). Il dote leur femme (7).

Un disciple de Linné, Pehr Kalm applaudit en 1749 au zèle que Jon déploie en la Nouvelle-France pour l’avancement de l'Histoire naturelle. « [1 y a peu de pays, constate-t-il, où l’on fasse d’aussi bons règlements dans le but de généraliser les observations ». Par règlements il entend le « mémoire du gouverneur de la Galisonnière sur

(1) V. projet de règlement fait par MM. de Tracy et Talon sur la distribution des terres, 24 janvier 1667, AC. CII. A. 2. 234. — Marie de l’Incarnation, II. 260. — Mémoire de Talon sur le Canada 1673, AC. CII. A. 3. 77; — Relations des Jésuites, 1668, p. 3. — AC. CII. A. 2. 334. — Mémoire de Talon, 1670, AC. CII. À. 78. — Projet de La Galisonnière pour coloniser Détroit, 5 octobre 1740, AC. CII. A. 093. 31. — La Jonquière et Bigot, Règlement qui concerne les familles qui montent au Détroit pour s’y établir, 2 janvier 1750, AC. CEMA OS 7 = Kalm 013-160 (1740).

(2) Marie de l'Incarnation, IL. 260.

(3) Projet de MM. Tracy et Talon cité plus haut.

(4) Ibid.

(5) V. AC. Canada, registre des expéditions, 27 (1760);, — ib., 110 (26 mars 1669).

(6) AC. CIL. A. 2. 199 (5 avril 1666).

(7) 26 mars 1669, AC. Canada, registre des ordres du roï, 1663-1669, fol. 110; — Talon à Colbert, 27 octobre 1667, AC. CII. A. 2. 306.

les arbres et plantes de la Nouvelle-France » (1). L’écrit était une liste des arbres et des plantes de l’Amérique septentrionale dont il était bon de faire la collection et la culture à cause de leurs propriétés utiles. Il y était fait mention des lieux où elles croissaient. Quelques espèces étaient décrites. De même en était-il des minéraux et des curiosités du règne animal. On y demandait des échantillons de toutes sortes pour en faire l’envoi au Jardin Royal de France (2). La manière de-faire des observations et des collections y était aussi enseignée. À ces recommandations, on ajoutait celle de s’enquérir, par tous les moyens possibles, de l’usage que les Indiens faisaient de certaines productions de la nature, plantes ou minéraux. L’écrit se terminait par une injonction aux officiers de transmettre au gouverneur général les noms des simples soldats qui auraient apporté le plus de diligence dans la découverte et la collection des plantes et autres curiosités naturelles; Son Excellence se proposait de leur donner de l'avancement ou de les récompenser d’une manière quelconque (3). Quand le savant Suédois est mis en relation avec le marquis de La Galissonnière, son admiration ne connaît plus de bornes. « Son savoir est vraiment étonnant, s’écrie-t-il, et s’étend à toutes les branches de la science, surtout à l’histoire naturelle, dans laquelle il est si versé, que, lorsqu'il commença”à discourir sur cette matière, je crus entendre un autre Linné » (4). Kalm généralise; il fait ce parallèle tout à l’avantage des Canadiens: « J’ai trouvé ici que les gens de distinction ont, en général, beaucoup plus de goût pour l'Histoire naturelle et les lettres que dans les colonies anglaises, où l’unique préoccupation de chacun semble être de faire une fortune rapide, tandis que les sciences sont tenues dans un mépris universel » (5).

L'administration ne fait pas seulement œuvre de science, elle vise à des résultats pratiques. Elle encourage les colons à rendre leurs! terres le plus productives possible en y développant tous les genres

(1) Voir ce mémoire, 2 BRH, 102.

(2) Le Dr Michel Sarrazin, médecin en chef du roi à Québec et membre correspondant de l'Académie Royale des Sciences de Paris, avait fait l'envoi de plantes à Paris pour le Jardin Royal (AM. B. 2. 141. 02 (1690), ib., 3. 243. 440 (1717), 251. 274 (1718), AM. B x. 20 (1718). C’est lui qui découvrit la Sarra cène, genre de plantes marécageuses, à fleurs éclatantes.

(3) Kalm, IL. 4-6.

(4) Id., II. 182-183.

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de culture. Elle ne se borne pas en ce point à donner des conseils généraux: elle indique comment la culture doit être conduite, comment le produit doit être préparé; elle-même fait les expérimentations nécessaires, assure le débit aux produits nouveaux soit qu’elle crée des débouchés extérieurs, notamment aux Antilles, soit qu’elle en achète toute la récolte pour l’usage du royaume, rend enfin obligatoire la construction de moulins à farine à aménagement moderne (1).

Colbert (2) et Pontchartrain (3) enjoignent aux intendants de détourner ies colons de la chasse du castor, qui fait négliger la culture des terres, et de les pousser vers l’agriculture, la pêche, le commerce et l’industrie, base d’un établissement stable. Le roi (4) et ses ministres (5) sont aises d’observer que les années où les Iroquois paralysent les opérations de comptoir sont celles où lés habitants s’attachent avec le plus de succès aux travaux de la ferme (6).

Mais alors, il y a des gens, ennemis de linaction, qui, sachant tout faire, travaillent toujours à quelque chose. « Buchage », labour, semence, récolte, « batage », ils font tout ; ils font le « train », le « radoub » des harnais et des instruments aratoires, ils « échouchent », ils clôturent, ils « lèvent » des bâtiments. Ils font tout et ils le font tous les jours; les jours de la semaine ne suffisent pas à éteindre leur ardeur: il leur arrive de rompre le repos dominical. L’administration doit, sur l’instance du clergé, sévir contre les perturbateurs (4). En revanche, l'Eglise doit reporter au dimanche, la célébration de dixsept fêtes non-ouvrables., Elle s’exécute d’ailleurs à contre-cœur: « La

(1) Nous verrons ci-après de nombreux exemples de cette politique. On en trouvera quelques-uns aux chapitres de l'industrie et du commerce. (2) Le 10 août 1688, AC. Crr. A. 10. 63; 4 juin 1672, AC. B. 4.:50.

(3) 10 juin 1705, AC. Cri. G. 2. 58.

(4) Instructions au sieur de la Jonquière, AC. B. 83. 25 (21 mars 1746).

(s) AC. B. 29. 25 (30 juin 1707); 1b., 16 (6 juin 1708) et 66 (30 juin 1708).

(6) Sur la politique agraire en général, voir le jugement favorable de Munro, dans son étude du Seigneurial System, 1907, 126.

(7) Voir une Ordonnance de M. de Boyvinet (Trois-Rivières) sur le travail du dimanche, 22 8R4 160: le 5 mai 1708 l'Intendant Raudot rend une Ordonnance défendant aux habitants de la colonie de travailler avec leurs harnoiïs, les fêtes et dimanches, sans la permission de leur curé, AC. Cri. À. 30. 338; dans Île

même sens, AC. F3. 136 (1700).

colonie, observe Mgr de Pontbriand, ne peut avoir dans le ciel trop de protecteurs » (1). Au reste, l'Eglise seconde l'Etat; le plus grand propriétaire foncier de la colonie use de son autorité ecclésiastique et de la discipline religieuse pour maintenir les habitants à l’œuvre qui donne le cens et la dîime (2).

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