C. — LE DÉBOISEMENT
La forêt fait en toutes parts obstacle à la marche du pionnier. A l’origine, elle est ennemie des prairies et des champs arables. L’homme doit commencer, contre elle, cette gigantesque lutte qui lui permettra d'ouvrir, à même le bois, à coups de clairières, des places pour lui et ses auxiliaires: les animaux domestiques et les plantes cultivées. Par le fait que la surface du pays est entièrement couverte d’arbres, les yeux des habitants sont rassasiés de cette vue romantique. On regarde les arbres comme un fléau, et l’homme qui en souchète le plus grand nombre est considéré comme le citoyen le plus industrieux. D’un bras vigoureux, le bûcheron attaque les vastes massifs forestiers. Pour ébranler les grands ormes ridés, moussus, à la ramure chargée de nids, il faut bien des coups de cognée. N'importe! Il frappe, sans prendre garde aux perdrix qui fuient lestement dans les hautes végétations buissonneuses, il frappe, frappe, et les arceaux sonores résonnent bientôt du craquement lugubre des pins séculaires tombant avec fracas sur le sol qui les a nourris. Au milieu de la solitude, il représente la vie, le mouvement, l’action humaine, à laquelle tout ce qui existe sur le territoire canadien devra incessamment obéir et se soumettre.
Mais, c’est pas à pas que la futaie recule, Un homme n’en peut abattre qu’un arpent et demi par an, qui travaille hiver et été, à la
(1) Voir le mandement de Mer H. M. Dubreuil de Pontbriand renvoyant au dimanche la célébration d'un certain nombre de fêtes, afin de ne pas trop nuire aux travaux des champs et autres, 24 movembre 1744, AC. K3. 13. 100; voir encore sur la translation des fêtes, AC. Crr. A. 86. 250 (10 novembre 1746), AC. B. 81 (12 mai 1745), 1b., 81. 42 (28 avril 1745), 85. 22 (13 mars 1747).
(2) Munro, The Seigneurial System of Canada, 10907, pp. 178-180; id., The Seigneurs Of Old Canada, 1915, pp. 124-125; D. A. Henneker, The Seigniorial Regime in Canada, Québec, 1927, pp. 200-202.
hache ou à la scie, sans se donner aucune distraction (1). Pour aller plus vite en besogne, on ne tarde pas à emprunter aux indigènes leur procédé des « taillades » (2). On se contente d’enlever l’écorce à mitronc et d’émonder toutes les branches, que l’on brûle au pied de l’arbre pour le « faire mourir ». Les arbres cessent d’émettre des feuilles; ils sèchent sur pied, et l’on peut immédiatement cultiver les essarts, après écobuage. On sème sur brüûlis et , la récolte faite, ce champ passager devient souvent maquis. A la longue, les arbres finissent par pourrir; un bon coup de vent les jette par terre. On en tire du bois de chauffage ou de charpente ou même on y met le feu sur place: « plus l’on fait grand feu, plus on abbat de la forest et plus on se fait de terres nouvelles » (3). On n’extirpe pas les racines avant que plusieurs hivers ne les aient amollies. Longtemps les terrains découverts restent piqués de souches calcinées (4). Beaucoup d’endroits de la province de Québec portent encore le nom de « chicot ». Voulait-on dans son impatience, aller plus vite encore et faire place nette pour les cultures? On brûlait les arbres et les sous-bois sur les lieux mêmes, à feu courant, au risque de détruire les chênes que l’on était tenu de respecter. Pendant ces « brûlements », il arrivait que le feu se communiquât aux arbres secs et aux pins résineux qui restaient encore debout. C’était alors un spectacle saisissant que de voir flamber sur plusieurs hectares d’étendue ces immenses candélabres. Mais l’illumination n’était pas sans danger. On raconte qu’en 1663 « un incendie qui s’était pris dans ces vastes forêts et qui avait déjà brûlé plus de dix-huit lieues menaçait les habitations. et toutes les terres heureusement ensemencées ». L’émoi fut grand dans la population. Par bonheur « les processions et les prières publiques y apportèrent un prompt remède » et conjurèrent le péril (5). Tant pour prévenir ces incendies destructeurs que pour employer utilement la morte-saison, on ne fait plus les « abattis > qu’en hiver, dès qu’on a
(1) Relation des Jésuites, 1636, p. 45.
(2) Sur le mode indien de « déserter », voir Champlain, édition de 1830, IT. 113, 258, 391.
(3) Tbid., 1660, p. 4.
(4) Ibid., 1636, p. 45.
(5) Cité par B. Sulte, Revue Canadienne, Montréal, 1879, p. 336.
gagné quelques toises sur la futaie (1). Dans un pays sans routes carrossables, il est avantageux de charroyer les troncs et les rondins sur des schlittes qui glissent sur la neige (2). Raudot rend en 1710 une Ordonnance qui défend aux Canadiens de briser les clôtures, d’abattre les arbres et d'enlever le bois sur les terres qui ne leur appartiennent pas (3). Cette Ordonnance est renouvelée par Bégon trois ans plus tard (4).
Voici l’évaluation statistique du déboisement. La trouée est tout d’abord lente et pénible; mais à partir de 1706 la coupe s'accélère:
En 1666 il y a 11,174 arpents de terres arables
EntMAGGCT MS MUST LS > > En 1668 >» 15,642 > > En 1681 >» 24,827 » > En 1688 » 28,603 > > En 1698 > 32,524 > > ÉEnet7/06e 43,671 » > En 1719 >» 711,050 > > En T4 148,893 > > En 1739 » 213,701 > D (5)
Kalm rapporte qu’en 1749 les rives du fleuve étaient ouvertes, dans ie gouvernement de Montréal, jusqu’à une profondeur d’environ trois quarts de mille; au-delà c’était la forêt et la solitude. Les petites rivières de ce district qui se jettent dans le Saint-Laurent étaient pareillement labourables de chaque côté. Dans le voisinage immédiat des trois villes principales, Ia campagne était dénudée dans un rayon de douze à dix-huit milles. Les grandes îles du fleuve étaient en bonne partie déboisées. Plus on approchait de la capitale, plus le pays était découvert. Toute la contrée immédiatement au nord de Québec était divisée en champs, en prairies ou pâturages (6). Au recensement de
(1) « Il se fera durant l'hiver prochain un grand abattis » (Talon à Colbert, 27 octobre 1667, AC. Cri. A. 2. 306).
(2) Ordonnance de Raudot, AC. F3. 0. 170 (3 juillet 1710).
(3) Ordonnance de Bégon, AC. F3. 0. 263 (27 décembre 1713). Voir encore sur le déboisement en général, BRH 20. 171, 31. 318; Fuller, op. cit., 42-44.
(4) Voir P. Boucher, ch. V.
(5) Nous avons tiré ces chiffres des Censuses of Canadz (1876, vol. IV).
(6) Kalm, IL. 66-69, 70, 144.