A. — L'INDUSTRIE DOMESTIQUE
L'homme ne vit pas que des fruits de la terre; certains biens de la civilisation, tels le vêtement, les meubles, sont indispensables au plein épanouissement de sa personne. Les populations chasseresses
et agricoles du Canada tirent, à l’origine, une part de ces objets du
royaume de France; mais les exportations de la colonie n’assurent pas un retour d’articles ouvrés adéquat à la demande: force est au colon primitif d’être à lui-même, qui son ébéniste, qui son tailleur, qui son savetier (1).
Par bonheur, le colon se plie facilement à la pluralité des professions (2). Avant de conduire l’araire n’a-t-il pas été artisan? Lors des dénombremenis, chacun se donne, par gloriole, pour charpentier ou pour maçon, pour tonnelier, tisserand ou serrurier, voire pour
(1) Abbé Joseph Navières, Lettres du 14 avril 1734, Revue Canadienne, 1886, p. 30.
(2) « Personne, dit Charlevoix, ne peut leur contester (aux Canadiens} un génie rare pour les mécaniques; ils n’ont presque pas besoin de maîtres pour y exceller et on en voit tous les jours qui réussissent dans tous les métiers sans en avoir fait l'apprentissage » (Journal d'un voyage dans l'Amérique Septentrionale, t. V. Lettre VIII, p. 255). — Dans le même sens, l'intendant, Hoquart, 1737, AC. CII. À. 67-76. — Ce qui est vrai des « engagés » d'avant l’année 1663 semble ne l'être pas des soldats licenciés dans la suite, ainsi s'explique le jugement de Kalm: «.Les arts mécaniques tels qué l'architecture, l'ébénisterie, la confection des ouvrages au tour, etc., ne sont pas aussi avancés ici qu'on, devrait s’y attendre » (II. 44).
imprimeur (1). De fait, on ne voit paysan qui ne manie la hache avec adresse; on n’en compte guère qui ne fasse de ses mains les outils destinés à l’usage domestique, depuis les ustensiles de cuisine jusqu'aux lourds tombereaux employés à l'exploitation rurale. Chacun voit à bâtir sa maison, sa grange. Rarement on recourt à l’industrie du village voisin. Achète-t-on des bottines du royaume, en prévision de noces à célébrer, on s’en désaisit dès que les bruits de la fête meurent. Les gens à l’aise et les galants sont seuls à mettre dans-Ia vie ordinaire ces chaussures de luxe. Encore ne les ajustent-ils à leurs pieds qu’à la descente de voiture, au moment de paraître en public; au retour des réunions, ils n’ont pas atteint la demeure, qu’ils ont repris les souliers de bœuf laissés intentionnellement sous le siège de la calèche. Chacun se fait un point d'honneur de fabriquer sa propre pipe et d’en charger les fourneaux de sculptures (2). L’hiver on fait subir au chanvre diverses manipulations, — rouissage, broyage et teillage : on foule le lin, on moule les chandelles (3). Au printemps. on raffine la sève de l’érable et du merisier pour en tirer du sucre dont on fait des tablettes qu’on envoie en France (4). L’automne, on fabrique la bière du pays, la sapinette (5), et le balai de cèdre qui empreigne d’une odeur forte toutes les maisons (6).
La femme rivalise avec l’homme dans le domaine de l’industrie domestique. Non seulement elle fabrique « les boulettes de beurre » (7)
(1) Imprimeur sans imprimerie (Kalm, II. 173-138); P.-G. Roy, Les Petites choses de notre histoire, 5° série, février 1923, pp. 186-180, 209-211; — 10 BRH
(2) Kaïlm, I "174-176:
(3) Sur le mode de fabrication des chandelles et le mode d'éclairage en Nouvelle-France, voir P.-G. Roy, Les Petites choses de notre histoire, 5° série, 1928, PP. 133-136.
(4) Diéreville, 1609. — Kalm, II. 224; — Kalm décrit avec soin la manière de fabriquer le sucre d'érable dans les Mémoires de l'Académie Royale des Sciences de Suède, Collection de l'Année 1721. — Bougainville, Mémoire sur l’état de 1: Nouvelle-France, 1757, 3 RAQ 42-70. — M. Sarrazin (P.-G. Roy, Les Petites choses de notre histoire, 5° série, 1923, pp. 144-147. — Sucre qui se fait à Montréal, AC. B:°20: r13 (30 Juin 1707):
(5) Bougainville, ibid. — La manière de brasser cette bière est décrite par Kalm (Il. 228/et Mémoires de l’Académie Royale des Sciences de Suède, année 1751, P. 190).
(6) Kalm, II. 130.
(7) Kalm, IL. 171. 194. 220.
et fait cuire « la battée de savon » et le « pain de ménage (1), mais ses doigs tissent encore la toile et les étoffes qu’on appelle droguet (2), ils tricottent diligemment la laine des moutons et nouent une sorte de carpette du nom de « catalogne » (3). Il n’est mère dont laiguille n’habille les membres du groupe familial (4). Cape de drap épais, culotte à bavaloises, mitaines, toutes les pièces de l’équipement sont son œuvre personnelle ou de ses filles, et les crémones et les ceintures fléchées, et les tuques et les bottes sauvages où s’engouffrent les cendres chaudes (5).