B. — L'ARTISANAT
A ce stade social, il arrive rarement à un individu de vivre exclusivement de son industrie. C’est exceptionnellement qu’il travaille pour le public, tels Jean Amounet qui, sur la fin de 1664, fond à Québec, un carillon de trois cloches (6). Pour dépendre uniquement de la clientèle, Campeau sera à la fois cultivateur, bûcheron, charpentier, boulanger et blanchisseur; Jean Etienne Dubreuil est cordonnier, bedeau, huissier et notaire royal; Jean Bourdon est tout à la fois ingénieur en chef de la compagnie des Cent Associés, arpenteur, boulanger et canonnier du fort; et ce qui est bien étonnant, il exerce encore ces professions après qu’il a été établi procureur général au Conseil de Québec (7). La division du travail ne joue pas encore.
La répartition des tâches ne s'effectue que lentement, selon le rythme de l’accroissement en population. On a, tout d’abord, pour
(1) BRH 12.288, 347, 18.31.
(2) Marie de l’Incarnation, IL. 446.
(3) BRH 2.16, 30.
(4) Franquet, 3 RAQ 134-135. — Hocquart, loc. cit.
(5) Sur l'habillement en général, Munro, The Seigneurs of Old Canada, 1015 : pp. 108-110. — sur le tapadord, BRH 1. 95, 30. 143. — sur la tuque, 30 BRH
(6) Les fondeurs de cloches au Canada, 26 BRH 334; BRH 6. 192, 14. 54, 26. 187, 334. — 0 BRH 301. — Les premières cloches fondues au Canada, dans Les Petites Choses de Notre Histoire par P. G. Roy, 5° 1923, pp. 104-107. — voir encore fabrication des orgues, ibid., pp. 94-95.
(7) Faillon, Hist. de la colonie française, II. 195; — P.-G. Roy, op. cit., pp. 44-46. — id., ibid., p. 41.
vivre de son art, à solliciter en tous lieux l’achalandise: on se fait ambulant. Voici les ramoneurs, qui nettoient mensuellement la pierre du foyer (1). Voici le fondeur de cuillers et de croix. Il imite le fondeur de cloches qui, dans les provinces de France passe, convoquant tout le monde à jeter dans le creuset brûlant le métal dont sortira le bourdon; donateur, anonyme et mystérieux, chacun vient, jetant au brasier joyeux or, argent ou métal, et de tous ces dons fondus et mêlés ensemble, amalgamés à jamais sort l’airain qui jettera à tous les échos, en une musique sonore, ses appels successifs d'espérance, de joie et de consolation (2). De même passe le fondeur de vaisselle, d’épinglettes et de pendentifs (3). Son moule ne cesse de recevoir une matière renouvelée. On se dispute ses services. Tout en faisant tourner du pied l’émeri, il débite des histoires, il répand les nouvelles, il écoute les confidences, celles! des jouvenceaux et des pucelles surtout. Il arrive à l'amour de prendre feu aux étincelles qui jaillissent de la meule de l’humble artisan, et celui-ci, quand il revient, est appelé à couler l’alliance, symbole de l’indéfectible foi.
L’« ouvrier » survient sur l'heure, muni du niveau et du fil à plomb. Il s'offre à édifier le toit de la famille qui se fonde. La corvée s’assemble, joyeuse, pétulante; le maître d’œuvre la dirige et se réserve les travaux qui exigent de l’expérience. On lui fournit la matière première, l'emplacement, le gîte et la nourriture; il n’encourt pas de frais, et il touche un salaire, partie en nature, partie en espèces
sonnantes.
Une fois que la population s’est -accrue et que les bourgs se dessinent, l’artisan peut ouvrir boutique et fournir lui-même la matière
(x) Sur les ramoneurs en Nouvelle-France, voir Lettre de Beauharnais et Hocquart en date du 1° novembre 1720 demandant au ministre qu'il soit envoyé 4 savoyards de 12 à 14 ans pour Québec et Montréal: « les deux qui furent envoyés, il y a quelques années, étant devenus trop gras pour entrer dans les cheminées >» (AC. CII. À. 51. 114). — pareilles demandes, AC. CII. A. 53. 203 (25 oct. 1730) et 1b., 08. 293 (1752); — Ordonnance de Bégon, portant que les particuliers de Montréal feront ramoner leurs cheminées tous les mois (AC. F3. 10. 197 (8 juillet 1721); — pareille Ordonnance de M. Dupuy au sujet du ramonage des cheminées, 1hid., 313 (22 octobre 1721).
(2) Ainsi fut recueillie la matière des cloches fondues à Québec en 1664. voir Gosselin (A.), Vie de Mgr de Laval, I. 305. .
(3) « Les habitants se sont munis en couverts, écuelles et gobelets d'argent en faisant fondre des écus » (Bougainville, 3 RAQ 42-70); — Les fondeurs de cuillers, 4 BRH 128, 158.
première. Il ne recherche plus le consommateur, le consommateur vient à lui. Nicolas Marion, marchand de Québec, commande 300 sabots à Pierre Pouillard, son concitoyen, Aux Trois-Rivières, un ouvrier confectionne jusqu’à deux cents canots par an pour le compte
du roi. Il possède mieux que personne le secret de déterminer les
courbures des deux extrémités. Il n’emploie que l'écorce du bouleau et des varangues arrondies. Les coutures, recouvertes de gomme de pin, sont parfaitement imperméables. On n’a qu’à éviter les roches. Dès les débuts, le roi se nomme encore un charpentier, un ingénieur et un armurier (1). Les premiers ouvriers sédentaires sont les travailleurs en bois — « bûcherons, faiseurs d’ustensiles » (2), charpentiers et menuisiers, — les ouvriers en fer — forgerons, arquebusiers et taillandiers (3), les maçons et les costumiers — tailleurs , cordonniers et fourreurs (4).
La France fait de l’expansion de l’artisanat sédentaire un objet de sa politique canadienne. Elle s'efforce d'introduire et de grouper les divers corps de métiers, elle les dispense des lettres de maitrise et double l’apprentissage d’écoles techniques.
* Jean Talon, l’intendant, définit en ces termes sa politique industrielle: « S’il se trouve des gens de différents métiers servant ordinairement à fournir quelque chose de leur profession qui soit utile à l’usage commun des habitants, comme: charpentier, maçon, savetier et autres, il sera très à propos de les introduire dans les villages, afin que sans sortir du bourg, toutes choses nécessaires, tant à la nourriture qu’au logement et vêtement de l’homme se trouve pour la commodité de celui qui lhabite ». Les efforts de l’administration rencontrent le succès puisque, vers 1749, le voyageur suédois, Pehr Kalm, note que les hameaux du Canada consistent surtout en les maisonnettes des artisans (5).
Parmi ces derniers, on remarque Honoré Langlois dit Lachapelle,
(1) L'armurier du roi à Québec 31 BRH 161; — Le charpentier du roi à Québec, 29 BRH 148; — L'ingénieur du roi, AC. B. 15. 11 (8 mars 1688), ibid., 76 (1° juin 1608).
CINCECNEA EE 710!
(3) Sur ces ouvriers, voir B. Sulte, Mélanges historiques, NOl CONDUITE Id., Revue Canadienne, 1870, p. 485.
(4) Censuses of Candda, vol. IV, pp. 4-5.
(5) Kalm, II. 60.
natif de Paris, qui, après avoir servi dans la garnison à Montréal vers 165i, s’adonne par la suite, d’une manière permanente, au métier de chapelier. D’autres le suivent dans la carrière. Tel Quénet à Québec, puis à Lachine (1). Mais les Iroquois détruisent par le feu la maison et l'atelier de “elui-ci, et le roi lui donne (3 mai 1702), pour le dédommager, la permission de traiter les pelleteries avec les Sauvages au Sault-Saint-Louis (2).
Pendant trente ans le roi continue sa protection à la chapellerie locale. Mais la régie déficitaire du commerce extérieur des fourrures met bientôt la Cour dans l'obligation d’étendre le privilège de la Compagnie des Indes (1717) et quand celle-ci, sur avis que les chapeliers coloniaux ont formé le projet de fabriquer des chapeaux de castors à demi-foués pour les faire passer en France où ils seraient finis et vendus, réclame leur suppression, la Cour doit céder, sous peine +: détruire la traite des fourrures. Mais elle représente avec force que l'interdiction ruine le sieur Cotton, à Québec, et les nommés Huppé et Chauffour, à Montréal, qui fabriquent ensemble, annuellement, de 1200 à 1500 coiffures, et obtient, pour cette considération, une indemnité en faveur des chapeliers du Canada (3).
L’incident n’est qu’une verrue inévitable et justifiée à la politique générale de liberté et d’assistance. Dans le même temps, le pouvoir favorise la corderie. En 1732, le Conseil de Marine accorde passage à sept compagnons et à trois maîtres cordiers et se flatte que « par la suite il sera peut-être possible d’expédier en France le chanvre filé
(1) AC. B. 12. 60 (30 avril 1687).
GA C°B.23 601 (3mai 1702).
(3) Sur la chapellerie canadienne, consulter AC. B. 12. 60 (30 avril 1687), 20. 269 (2 août 1699), 22. 85 (5 mai 1700), 22. 144 (23 mars 1701), 23. 60 (3 mai 1702), 20. 70 (9 novembre 1708), 40. 649 (14 mai 1726), 52. 503 (14 mai 1728), 62. 110 (27 décembre 1734), 63. 462 (11 avril 1735), 64. 24 (6 mars 1736), 14. 438 (15 mai 1736) 65. 17 (11 février 1737), 67. 7 (27 janvier 1738), 67. 23 (24 février 1738) A CACII A3 tro (2 juin 1070), 3772178 août 1717) 102 740725), 64.150 (29 octobre 1735), 65. 24 (12 septembre 1736), 67. 110 (1736); — AC. F3. 6. 206 ( 8 février), 8. 323 (18 avril 1703), 12. 80 (4 janvier 1733), 12. 291 (6 septembre 1736); AM:B.7. 10.356 (1717), /B:7. 548 (1718), V7, 124 "A RE T00.
59 (16 mai 1754); — Julien Hayen, Mémoire et Documents pour servir à l'Histoire du commerce et de l’industrie en France, Paris, Hachette, 43° série, 1916, pp. 66, 67, 71, 73; — supra notre article sur la Compagnie des Indes, perpétuelle
au chapitre du Commerce des Fourrures ; BRH 27. 103, 195, 106, 28. 373, 30. I41,
et goudronné au lieu du chanvre brut ». li donne instruction à linten dant en exercice de favoriser l'établissement à Québec du nouveau métier (1).
Nous venons de parler de compagnons et de maîtres; il n’y a pas de maitrise obligatoire au Canada. Dans la Charte accordée par le roi à la Compagnie de la Nouvelle-France (29 avril 1627), nous lisons (art. 13): « Pour exciter les sujets de Sa Majesté à se transporter ès dits lieux et y faire toutes sortes de manufactures, accordera Sa Majesté que tous artisans qui auront exercé leurs arts et métiers en Nouvelle-France, durant six ans, en cas qu’ils veulent retourner en ce royaume, soient réputés pour maîtres de chef-d'œuvre, et puissent tenir boutique ouvertes dans Paris et autres villes, en rapporter certificat authentique du dit service ès dits lieux » (2).
Colbert adopte les vues de Richelieu. Il écrit à Talon (5 avril 1666): « Vous savez que l’établissement des lettres de maîtrise a été fait dans l’esprit d’exclure tous les mauvais ouvrages et de donner simplement cours aux bons, et sur ce principe je crois que dans une colonie qui est encore naissante, comme le Canada, il s’agit plutôt d'y attirer toutes sortes d’ouvriers indistinctement que de s'attacher dans les commencements à ne recevoir que ceux qui réussissent dans chaque art » (3).
Par conséquent, les artisans, pour travailler de leurs métiers, au Canada, ne sont pas obligés, comme en France, de se pourvoir de lettres patentes. Il suffit à un ouvrier de s'établir dans le pays pour jouir de tous les avantages attachés à sa profession. Sauf quelques
(x) AC. B. 57. 665, 688 (1732), 50. 463 (12 mai 1733), 64. 421 (10 avril 1731); AN'CHCD EM E7ERS20A (1/41):
(2) 1 EO 5-11, art. 12 et 13; dans le même sens la Charte de la Compagnie des Indes occidentales, 1664, 1 EG 40 et suivantes, article XXV.
(3) À Québec, l’intendant, d'accord avec le Conseil souverain et les principaux habitants, a, pourtant, qualité pour conférer des lettres de maitrise à ceux qui en méritent (Salone, 197). Cette investiture n'eut probablement lieu que très rarement sinon jamais, car en 1720, Simon Sicard, constructeur de l’un des premiers moulins à 6cie, au Canada, s’attire cet éloge d’un sulpicien « charmé d'en voir marcher ie mécanisme avec tant de régularité et d'accord », que « s'il y avait maîtrise en Canada, il en procurerait à Sicard qui s'est si fort distingué dans cet ouvrage ». Voir sur une lettre de maîtrise accordée par les officiers de l'amirauté de Louisbourg au sieur Jean Cointret de Dieppe, AM. B. 3. 340, 384,
ei
branches réservées, dans l’intérêt public, toutes les vocations sont libres et chacun peut les exercer sans maîtrise, quand il s’en juge capable.
A l'inverse, les gens de professions et de métiers se constituent en corporations et confréries au Canada tout comme en France. A la procession du Saint-Sacrement de l’année 1646, des représentants des divers corps de métiers du pays: charpentiers, maçons, matelots, taillandiers, brasseurs et boulangers figurent dans le cortège et portent des torches (1).
On sait, en effet, que les corporations ouvrières du moyen-âge, outre leur caractère d’être des associations de patrons ou maîtres, ont celui d’être des confréries religieuses. Ce n’est pas assez que la corporation soit soumise à une discipline sévère, qu’il soit défendu, par exemple, de travailler le soir « parce que l’ouvrage ne serait pas bon », ou le samedi après-midi, à cause de la solennité du lendemain, ou un jour de fête d’apôtre; que l’ouvrier doive se coucher de bonne heure afin d’être levé à la pointe du jour, lorsque « la cloche de la paroisse voisine retentira de nouveau pour annoncer l’ouverture des églises »; qu’il doive s’abstenir d’aller au bal, aux spectacles et aux cafés, il faut positivement qu’il soit chrétien et parfait citoyen (2).
Généralement, chaque corporation de métier en France a sa chapelle particulière, et parfois, quand la gilde est puissance, ces chapelles sont de vastes bâtiments qui ont la grandeur d’une église de village. Le seizième siècle surtout en voit construire un grand nombre dans presque toutes les villes, et les architectes les plus habiles, comme les sculpteurs les plus renommés, sont employés à leur érection. Ô
Les gildes qui n’ont pas les moyens de se faire construire une chapelle particulière ont des autels consacrés à leurs patrons dans les églises paroissiales. On ne conçoit pas, en effet, une confrérie ou un métier sans le patronage d’un saint ou d’une sainte.
Et toutes ces compagies rivalisent entre elles de luxe, tant pour la splendeur de leurs autels ou de leurs chapelles que pour la richesse de leurs ornements sacerdotaux. Dans les processions, où aucun métier ne manque jamais d’assister, c’est à qui figurerait avec le plus
(1) Journal des Jésuites, mai 1646.
(2) Etienne Boileau, Le Livre des Métiers.
de pompe, rien n’est épargné: reliquaires, drapeaux, chandeliers, blasons.
La procession a lieu surtout au jour de la fête patronale, et chaque métier a sa fête propre. Ce jour-là, un crieur parcourt les rues, une clochette à la main, en annonçant le lieu et l'heure de la réunion. Les confrères, parés de leurs plus beaux habits, se réunissent à l’église pour entendre une grand’messe en l’honneur de leur patron, accompagnée du sermon et de la procession et suivie des vêpres. C’est après ou même pendant les Vêpres, que le bâtonnier en exercice est remplacé. Dans ce dernier cas, au moment où l’on chante le verset du Magnificat: Deposuit potentes de sede, le bâtonnier sort de charge, et aux mots suivants: et exultavit humiles, on installe son successeur. C’est ce qu’on appelle faire le « deposuit ».
Les premiers menuisiers de Québec ne tardent pas à s’ériger en corporation. Jean Levasseur, ancien maître de l’« Antique Confrérie des Menuisiers de Paris », mène l’entreprise. Québec n’est alors qu’un hameau dont la population, y compris celle des établissements voisins, s'élève à peine à douze cents âmes; l’église paroissiale, malgré les plus grands sacrifices pour en hâter la construction, ne vient que d’être livrée au culte, et déjà l’on songe à y établir une confrérie avec sa chapelle, ses meubles et son autel. Le projet n’est pas même nouveau en 1657 quand Levasseur présente la « Requête des Associés de Québec pour l'établissement de la Confrérie de Sainte-Anne »; « il y a déjà plusieurs années que les menuisiers de cette ville, désireux d’imiter la piété de ceux de Paris, sollicitent l’établissement de cette confrérie et pratiquent certains exercices aussi édifiants pour leurs concitoyens, que capables d'encourager les supérieurs ecclésiastiques à l’autoriser, si la petitesse de l’église paroissiale n’y mettait pas obstacle » (1).
à Voici le texte de la requête que présente Jean Levasseur: « Supplient humblement les menuisiers de ce pays et disent que par ci-devant, depuis plusieurs années, ayant fait dire à leurs frais et dépens la grand’messe et autres services de Madame sainte Anne, au jour de sa fête, en la paroisse de Notre-Dame de Québec, dans le dessein et intention d’y ériger la confrérie à perpétuité sitôt que l’église sera en état de les y recevoir et aurait lieu et chapelle commodes à cet effet.
(1) Manuel de la Confrérie de Sainte-Anne, Québec, 1867.
« Et ayant eu parole, il y a plus de deux ans, Au R. P. Jérôme Lalement, alors faisant fonction de curé, tant pour la chapelle que pour la place d'un banc de la dite confrérie, ce qui néanmoins ne s'était pu exécuter à raison de quelques difficultés intervenues entre les dits menuisiers, iceux s'étant enfin accordés désirent présentement et sans délai exécuter leur pieux dessein.
« C’est pourquoi ils requièrent humblement qu’il vous plaise mander et donner pouvoir au sieur curé d’ériger et établir la dite confrérie en sa dite paroisse de Notre-Dame de Québec, et aux sieurs marguillers de les y recevoir et donner place en ladite chapelle de sainte Anne et leur assigner lieu pour y construire un banc à leur usage ès fins d’y exercer toutes leurs fonctions et dévotions ordinaires selon les statuts et règlements de la dite confrérie, ainsi qu’ils le pratiquent partout ailleurs, avec les privilèges, indulgences et autres grâces et faveurs apostoliques, à eux accordés par les papes, aux charges et conditions d'observer par eux les règlements qu’ils promettent garder et observer ici quand leur dite confrérie sera reçue et établie en tant qué l’état et disposition du pays le permettra au jugement et sous l’aveu du supérieur ecclésiastique de ce pays.
Ainsi signé en l'original des présentes: Jean Levasseur, Pierre Levasseur, G. Loyer, Pierre Biron, F. Gariépy, Miville, Raymond Pagé ».
Le P. De Quen, vicaire-général, à qui la requête est adressée, l’approuve et signe le 8 avril 1757. Trois semaines après, le premier mai, le P. Poncet, curé de la paroisse érige dans son église la « Confrérie des Menuisiers de Madame Saincte Anne » (1).
Le Père Cahier nous explique, dans une note de ses « Caractéristiques des Saints », pourquoi sainte Anne a été choisie comme patronne par les menuisiers. C’est que le tabernacle étant considéré comme un des chefs-d’œuvre de leur profession, sainte Anne, en devenant la mère de la Vierge Marie, est disent-ils, la première qui ait fait un tabernacle, le taberncle du Fils de Dieu,
Le jeton des menuisiers de Paris, frappé en 1748, confirme l’ex-
() Voir sur cette. corporation les Annales de la Bonne Sainte-Anne de Beaupré, Canada, vers 1883. Nous avons perdu la référence exacte. Pour les statuts de la corporation, rédigés par les soins de Mgr Laval, dans l'esprit du temps, voir G. Bélangers, La Bonne Sainte Anne au Canada, Québec, 1923, pp.
+ red
SDS pin
plication du P. Cahier. Il a pour sujet la scène. de la lecture et pour exergue: Sic fingit tabernaculum Deo. Les premiers statuts que nous Fonnaissons de cette confrérie lui ont été donnés par Charles IV, en 1396. Plus tard, en 1467, ils sont confirmés par Louis XI, et l’un d’eux porte que « Quiconque voudra ouvrouer du dit mestier à Paris, faire le pourra, pourvu qu’il soit ouvrier suffisant: et, en outre payera douze sols parisis d’entrée dont le Royaume aura six sols, les jurés du dit métier quatre sols pour leur peine, et deux sols à la confrérie Madame Sainte-Anne, établie au dit métier, sauf que les fils des maîtres ne payeront point d’argent pour leurs entrées ». La première union ouvraire créée au Canada remonte donc, par sa filiation, à une date très lointaine, soit à l’année 1396.
La seconde corporation connue prend naissance en 1676. Cette année-là, Pierre Gadois, René Fézeret, Jean Rousquet, Olivier Quesnel dit Tourblanche et Simon Quillery, tous armuriers, arquebusiers ou serruriers de Montréal, s'unissent en société et décident de chômer le premier de décembre de chaque année, la fête de saint Eloi, leur vénéré patron. Le programme de la journée comporte une grand’messe avec diacre et sous-diacre, puis un diner plantureux. Chaque membre à tour de rôle fournit le pain bénit que le bedeau distribue pendant l’office divin; chaque membre, également, est tenu de contribuer une pistole, un mois avant la fête, afin de défrayer les dépenses du repas qui se prend à l’issue de la cérémonie chez l’un des associés La corporation de Saint-Eloi est la première à notre connaissance qui ait été établie à Montréal (1)
Plus tard, les cordonniers de la même ville se constituent en société. Leur corps est connu sous le nom de « La communauté des Maîtres cordonniers de Montréal ». Leur fête patronale est celle de Saint-Crépin (2).
La coutume des corporations conduit à la nomination des jurés. Un règlement de police, en date du 11 mai 1676 dispose (art. 22): «Il sera créé en cette ville de Québec des maistres jurez de chaque métier qui presteront serment entre les mains du Lieutenant-général, en présence du procureur du roi, après avoir été élus et nommés par la
(1) Voir les armuriers de Montréal et la Saint-Eloi, 23 BRH 343; René Fezerets, expulsé de la corporation des armuriers, 4 BRH 376; Arquebusiers à Montréal, BRH 14. 84, 23. 343, 26. 94, 20. 337.
(2) Les Cordonniers à Montréal, leur communauté, 24 BRH 126.
ee | 39 —
pluralité des voix et suffrages des artisans de leur profession afin que les dits jurés aient inspection et droit de visite sur les ouvrages de leur métier et d’user des mêmes pouvoirs, droits, privilèges et honneurs que sont les maîtres jurés de chaque métier de la ville de Paris » (1).
‘Pour multiplier chaque espèce de métier sans qu’il soit nécessaire de faire appel tous les ans à la France, le Conseil souverain enjoint aux maîtres de recevoir des apprentis (2). Zacharie Jolliet, frère puiné de l’explorateur du même nom, est placé comme apprenti tonnellier chez le sieur Noël Morin (1689). En 1691, Nicolas Dasny, âgé de 14 ans, est engagé par sa mère, à V. Lenoir, menuisier, pour sept ans, en qualité d’apprenti. Voici le texte même d’un brevet d'apprentissage en date du 27 mai 1732: « Par devant le notaire royal de l’île de Montréal. Fut présent sieur Jean Louis Plessis Bélair, marchand tanneur, demeurant près cette ville, lequel met en apprentissage Etienne, panis de nation, son domestique, pour cinq ans, à Commencer ce jour, avec le sieur Em Moreau, maître cordonnier de cette ville, y demeurant, à ce présent et acceptant, qui l’a pris et retenu à son service pendant ledit temps, et promet pendant icelui lui montrer et enseigner son métier de cordonnier du mieux qu’il lui sera possible, le traiter doucement et humainement comme il appartient, lui fournir son boire, manger, feu, gîte et luminaire, l’entretenir de hardes, linge et chaussures, suivant son état, l’élever dans la religion catholique, apostolique et romaine; l’envoyer au service divin et au catéchisme comme il pourrait faire à un de ses enfants propres. En conséquence, le dit Etienne Panis sera tenu d’obéir au dit sieur Moreau, le servir fidèlement, faire son profit, éviter son dommage, l’en avertir s’il vient à sa connaissance, êt généralement faire tout ce qui lui sera commandé de licite et honnête et qu’il pourra faire; sans pourvoir quitter le dit service sous les peines des ordonnances, à quoi le dit sieur Bélair tiendra la main, afin de lui faire faire son devoir; même en cas de
(1) 2 0 65; Le 6 mai 1741 le ministre écrit à Hocquart qu'il approuve sa proposition d'établir un maître cordier à Québec avec droit d'inspection sur les autres cordiers (AC. B. 72. 44).
(2) On tiendra la main à ce que les maîtres prennent « des apprentis pour commencer à multiplier et perpétuer chaque espèce de métier. sans qu'il soit nécessaire de retomber tous les ans sur la France >» (Talon à Colbert, La Rochelle, 21 mai 1665, AC. Crr, À, 2. 137); Règlements sur l'apprentissage, JN r2.
oo
fuite, soit par libertinage ou autrement, le faire chercher, s’il le trouve ‘le ramener pour parachever le temps du présent engagement. Cet apprentissage ainsi fait à la charge que le dit sieur Moreau sera tenu comme il promet et s’oblige de baïller et livrer au dit apprenti à la fin des dites cinq années, un capot, une veste de mazamet, une paire de culottes de peau de chevreuil où de mazamet, une paire de bas de Saint Maixant, deux paires de souliers, six chemises de caudebec, le tout neuf et la somme de trente livres une fois payée ».
On recommande encore aux écoles des Sœurs d'apprendre à filer aux femmes, aux jeunes filles et aux enfants; le roi envoie de France six femmes pour apprendre à tricoter et filer et faire de la dentelle aux sauvagesses des environs de Montréal (1). Dans le but de nourrir linclination naturelle des Canadiens pour la navigation, Talon rêve de fonder à Québec une Académie de Marine qui deviendrait « une pépinière de navigateurs, de pêcheurs, de matelots et d’ouvriers ». L’école prend une modeste forme, autour. de la chaire de Martin Boutet ou Saint-Martin, frère donné aux Jésuites. Le frère décerne plusieurs diplômes de pilotes. Longtemps après sa mort, Jean-Baptiste- Louis Franquelin, du diocèse de Bourges, « qui fait des cartes » et « sait de bonnes choses» est nommé hydrographe du roi à Québec aux appointements de 400 livres par an (1686). Il réunit dans un « grand lieu » plusieurs élèves auxquels il enseigne le dessin, la navigation et l’arithmétique. Louis Jolliet (1697-1700), Jean Deshayes (1702) et les Pères Jésuites Le Blanc (1717), Bonnecamp et Allioux lui succèdent dans l’enseignement de l’hydrographie. C’est pendant l’hiver que les cours se donnent. Après avoir suivi un cours théorique, les écoliers sont confiés au capitaine en second du port, prennent la mer sur des barques et, par la pratique, deviennent des pilotes propres aux découvertes maritimes. C’est dans leur groupe que se recrutent la plupart des capitaines qui conduisent les vaisseaux en Nouvelle-France (2). Vers 1680, Mgr de Laval, avec l’appui du Gouverneur et des patrons de la colonie à la Cour de France établit à Saint-Joachim une école des arts et métiers. C’est de la fondation de cette
(1) AC. F3. 6. 81 (1683); Marie de l’Incarnation, IT. 446 (1670).
(2) Sur l’école de marine, voir AM. B. 2. 161. 639 (1702), B. I. 10. 153 (1717) ; 1 8RH 51, 52; P.-G. Roy, Les Petites Choses de notre histoire, ss série, Lévis, 1023, pp. 129-131; /d., Le Vieux Québec, Québec, 1923, pp. 79 et suivantes ; 3 rAQ 61 (Bougainville).