D. — L'INDUSTRIE DU BATIMENT
C’est encore à la forêt que les Canadiens demandent tout d’abord de quoi charpenter leurs demeures. N'est-ce pas l’usage, en tous pays, de construire avec ce qui tombe sous la main, en lave sur la lave, en granit sur le granit? Le pionnier installe sa tente d’écorce dans une clairière, à portée d’un cours d’eau, et s’y élève, avant que les neiges ne tombent, une hutte faite de trones d’arbres non équarris, ajustés à angles droits, sans clous, au moyen de tenons et de mortaises, ou plus simplement à l’aide de simples entailles pratiquées à la hache aux faces supérieures et inférieures des extrémités de chaque poutre. La masure debout, il la couvre de bardeaux attachés avec des chevilles, ou même de chaume et de branchages. Dans le cube il découpe à la scie une première ouverture qui sera la porte et, quelquefois, une baie où il adopte un volet de bois. Il calfeutre les joints avec de la mousse et de l’écorce de cèdre, s’il s’en trouve, sinon avec de la terre glaise. Pour la cheminée, il procède comme pour la porte; il pratique une ouverture carrée, en arrière de laquelle il construit un fourneau et une conduite qui font ainsi saillie en dehors de la chaumine. Si la
277, 26. 283, 28. 217. « On fait du goudron en grande quantité à la Baie Saint- Paul. On n’emploie que le pin rouge pour faire le goudron. Tous les autres pins, dont il y a plusieurs espèces ici, sont trop pauvres en sucs gommeux, et encore n'utilise-t-on que les racines — toujours remplies de résine — après les avoir entièrement arrachées de terre avec environ deux verges de tronc, laissant tout le reste de côté. On ignore encore ici l’art d'attirer la résine sur un seul côté de l'arbre en en enlevant l'écorce; du moins, on n'y prend jamais ce moyen. Les quarts de goudron sont d'environ moitié moins grands que les nôtres (en Suède), Une tonne contient 46 pots et se vend maintenant 26 francs à Québec (1740). Le goudron est excellent à ce qu'il paraît >» (Kalm, II. 166-167). En 1735, M. Hocquart fit embarquer sur le vaisseau du roi 350 livres de térébenthine et 400 barils de goudron, fournis par les habitants de la Baie Saint-Paul, de la Rivière Ouelle et de Chambly (Ferland, Cours d'histoire du Canada, II. 450). Sur le charbon de bois, P. Boucher, ch. 13.
(1) Sources: Marie de l’Incarnation, 26 août 1644, I. 202-204; Pierre Boucher, 1663, 30, 140; La Hontan, 1684, 23, 26, 27, 36, 38, 43; Kalm, 1740, Il. 1r- 12,20, 30, 40, 50, 60, 64, 74, 77-70, 105, 120, 147-148, 231; Les Aveux et Dénombrements; P.-G. Roy, Vieilles Maisons (1927), et Vieilles Eglises (1925); Leclaire (Alphonse) Le Saint-Laurent Historique (Revue Canadienne, 1906): Gagnon (Ernest), Le Fort et le Château Saint-Louis (Revue Canadienne); Munro (W. B.), The Seigneurs of Old Canada, 1915, pp. 105-108.
cheminée est faite en bois, il en garnit la surface intérieure d’une épaisse couche d’argile; mais il est préférable de se servir pour cet objet de pierres à chaux ou d’un autre schiste calcaire. Pour le foyer, on emploie des pierres de grande dimension, La loge est achevée lorsque le bâtisseur l’a pavée en terre glaise ou en pierre à chaux noire ou qu’il a établi un plancher, fait de petits arbres fendus en deux. La forêt voisine fournit également les quelques meubles nécessaires; dans un coin de l’unique pièce, un lit de mousse et de feuilles attend le défricheur rompu de fatigues. Elles sont humbles ces maisons de pionniers, mais elles sont si bien protégées contre les vents par l’épasseur des bois que, l'hiver, les Sauvages domiciliés à Lorette, près de Québec, n’hésitent pas à quitter leurs maisons de pierres et à aller « cabaner dans les bois où il ne fait pas si froid » (1). Dans les débuts, le laboureur « n’a qu’un angar » (2), mais dans ‘les années suivantes, il prend le loisir de s’établir plus au large. L’asile primitif est transformé en dépendance, en grange ou en étable et la ferme s’enrichit d’une maison de poutres équarries, posées « pièces sur pièces », ou mieux encore bâtie de « colombage pierroté » (3), sur une substructure de pierre. Quelquefois ces constructions sont enduites à l’extérieur. Elles sont non seulement commodes, mais très élégantes dans leur simplicité. Si l’on trouve dans le voisinage, comme c’est le cas dans la région de Québec, de la bonne pierre à sablon à chaux noire, ou meulière, du granit ou des moellons, on utilise de préférence ces matériaux. Quand nous disons qu’alors la maison se vêt de pierres, il ne s’agit pas de pierres de taille. Il n’y a généralement que la chaîne d’encoignure, les jambages des portes et les allèges des fenêtres qui le soient. « Il en coûte trop à les’ tailler » (4). Les murs mesurent rarement moins de deux pieds d’épaisseur. Ils sont le plus souvent blanchis à l’extérieur et à l’intérieur. Le toit est à combles toujours hauts et fort inclinés, en sorte que la neige ne s’y accumule pas. Le milieu du faite repose sur deux ou tout au plus trois chevrons. L’avant-toit dépasse légèrement et fait corniche et lar-
(1) Marie de j’Incarnation, loc. cit.
(2) C’est là une mention que l'on relève dans les Aveux et Dénombrements.
(3) Telle est l'expression dont use la Mère Marie de l'Incarnation (loc cit.). P. Boucher décrit ces maisons comme étant « basties de collombage ou charpente, et maçonnées entre les deux » (p. 39). <
(4) Marie de l'Incarnation, loc. cit.
mier. Toutes les maisons, à la réserve des édifices publics, qui sont couverts en ardoise, et de l’hûtel de l’Intendant, qui soutient une toiture en fer-blanc, toutes ont une couverture de planches doubles oude bardeaux, contregarnie de planches par le dessous. Les planches sont ajustées parallèlement aux chevrons ou aux bords des toits, et quelquefois obliquement « en façon d’ardoise » (1). Les fenêtres, à deux battants, sont rares et petites. On y adapte des contrevents. Au lieu de vitres, on a le plus souvent des carreaux de parchemin qui ne laissent pénétrer qu’une lumière tamisée mais douce. La porte est pratiquée au centre ou aux trois-quarts du plus grand mur. De chaque côté de la porte, on place un banc où l’on vient s'asseoir et causer, aux heures de relâche.
La maison rurale est petite de dimension. Le froid ne permet pas qu’on fasse des lieux plus vastes. Au point de vue proportion, elle est basse, et plus longue que large: c’est un rectangle. Le manoir mesure 50 pieds de long sur 22 de large (Vincelotte, 1724), parfois 35 pieds sur 24 (Varennes, 1723). Le logement du tenancier s'étend sur vingt pieds de long et dix-huit de large. Elle compte rarement plus qu’un étage ou grenier en plus du rez-de-chaussée. Les marchands qui habitent la basse ville de Québec ont, dès 1684, de très belles maisons à trois étages de même style (2). Quant au couvent des Jésuites dans la capitale (1750), Kalm le qualifie de « magnifique ». Il « a une apparence superbe tant du dehors qu’à l’intérieur. On dirait un vrai palais. C’est un édifice en pierre à trois étages, — outre le grenier — à toit carré très élevé et couvert en ardoises; il ressemble au nouveau palais de Stockholm, et renferme entre ses murs une cour spacieuse. Ses dimensions sont telles que trois cents familles pourraient y loger à l'aise, et cependant, dans le moment, il n’abrite pas plus de vingt jésuites » (3). Il en faut dire autant du Séminaire des Sulpiciens à Montréal (La Hontan).
Les maisons à la campagne contiennent au plus trois ou quatre pièces au rez-de-chaussée et un dortoir qui court dans toute la longueur de l’étage. Il n'entre que des ais de pin dans les cloisons, « car autrement on ne pourrait pas y échauffer » (4). Les pièces d’en bas
(1) Abbé Joseph Navières, Lettre de 1734, Revue Canadienne, 1886. (2), Lit Hontañ, p: 23.
(3) Kalm, II. 105.
(4) Marie de l’Incarnation, I. 202-204.
se distribuent en salle commune ou à manger, en cuisine et chambres. Chaque pièce comporte une cheminée ou une chaufferette (1730), ou les deux ensemble, Les cheminées sont « extrêmement grandes, car on y fait des feux à les sentir de loin » (1). Elles percent ordinairement le pignon. Les poêles sont de forme oblongue (2 1/2 X 1 1/2 X 1 1/2-pieds) et faits de fonte des Trois-Rivières, ou bien de briques ou de pierres coiffées d’une plaque de fonte. Un tuyau y prend la fumée et la conduit à la cheminée. L’été on enlève les poêles (2). L’ameublement est très simple: dans la salle d’entrée des « catalognes » fortes en couleur et des peaux de bison, une table assez grande pour y asseoir au moins huit convives, la -huche, le banc des seaux, le balai de cèdre dont l’odeur imprègne l’air, des placards, un dressoir et un énorme buffet qui va d’un plancher à l’autre; puis, accroché au plafond, un fusil tout chargé, avec son sac à plomb et sa corne de poudre. Ajoutons à ces meubles quelques sièges rustiques, le rouet, le métier et des images de saints et nous avons une idée de l’intérieur rural. Le salon, les chambres et la cuisine se commandent, — la cuisine avec son âtre, son chenet, sa crémaillère et sa batterie d’ustensiles, les chambres avec leurs « bancs-lits >» doublés de couvertes ou de serge que l’on ferme et l’on ouvre comme des armoires. En haut de l'escalier sur lequel un panneau (trappe) se rabat, nous sommes dans le dortoir des enfants et la lingerie. Tout le monde se couche de bonne heure, car on n’a, pour éclairer la maison, chez les uns que des chandelles de suif fixées dans des chandeliers en ferblanc ou en cuivre, chez les autres que des lampes alimentées avec de l’huile de marsouin ou de phoque. Chez les riches on se sert de lampes fixées au mur ou au plafond et de chandeliers en argent (3). Dans les premières années, le censitaire ne déclare posséder qu’un « angard » (4), mais dans la suite il « a maison, grange, étable ». Souvent une section de la grange sert d’étable et d’écurie. Tantôt le four à pain adosse ses briques à la maison, en appentis, avec
(x) La Hontan, 21.
(2) Kalm, IL. 120; Les poêles au Canada sous le régime français, BRH 2. 53, 22. 334.
(3) P.-G. Roy, Les Petites Choses de notre Histoire, 5° série, Lévis, 1923, pp. 133-136 (Le mode d'éclairage).
(4) Aveu et Dénombrement, 5 RAQ 35.
L'Eglise de cam
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bouche dans ja cuisine, tantôt il s’élève à un jet de pierre de l’habitation de l’homme. Au manoir de Vincelotte (1724) « une autre maison [est] joignante servant de boulangerie, construite de pièces sur pièces de 32 pieds de long sur 18 de large, une autre maison aussi de pièces sur pièces pour loger le fermier, de 20 pieds de long sur 18 de large, une grange, étable, et écurie joignant l’une l’autre, aussi de pièces sur pièces, le tout de 68 pieds de long sur 25 pieds de large, un moulin à vent à faire farine construit en pierre » (1). Les dépendances sont couvertes en chaume. Autour de la ferme, qui se détache en blanc sur le fond vert de la forêt, on remarque le potager et les cordes de bois de chauffage.
La maison de tous, l’église, dessine les silhouettes caractéristiques des villages et des villes et leur confère une valeur sociale et une dignité. L'église rurale ne diffère de la maison qu’en ce qu’on y entre par l’un des côtés, alors que la façade de cette dernière est perpendiculaire aux versants du toit, en ce que les ouvertures sont cintrées au lieu d’être rampantes et qu’en la place de la cheminée, c’est un clocher qui, par la ligne verticale de sa fièche, donne au pignon, au bourg, un élancement vers le ciel. L’abbé Joseph Navières, qui avait vécu à Paris où les églises ne manquaient pas de son temps, affirme en 1734, que « les églises paroissiales de campagne en France, ne sont pas comparables à celles du pays [qu’il] habite » « J'ai, dit-il, plus de 12 ornements différents pour la messe, tous propres et beaux; les linges, soit sacrez, soit aubes et surplis, sont presque sans nombre, les vases sacrez, riches et d'argent doré; le soleil grand et d’un bel ouvrage; l’église vaste, ornée de tableaux. Le maître autel est d’une architecture rare, et le retable l’emporte pour la richesse et la magnificence sur tout ce que j’ai vu » (2).
Le gouvernement, on le pense bien, ne se désintéresse pas de la construction. Il se préoccupe de l'alignement. Nous avons vu plus haut que le roi avait fait défense aux habitants de bâtir sur les terres, à moins qu’elles ne fussent d’un arpent et demi de front sur trente à quarante de profondeur (3). On édicte encore de faire de bonnes clô-
(1) Aveu et Dénombrement de Joseph Amyot, 5 RAQ.
(2) Abbé Joseph Navières, curé de Beaupré, Lettre en date de 1734, repro- g duite dans la Revue Canadienne de l'année 1886, voir à la page 31-32.
(3) 28 avril 1745, 1 EO 585.
tures le long du front des habitations et des fossés de ligne, en ayant soin de laisser deux perches libres au-dessus des plus hautes marées, le long du fleuve, pour chemin, passage des bestiaux et charroi (1». Des mesures sont prises au sujet des « batteries » et des quais bâtis devant les maisons (2). Frontenac reproche aux maisons de la basse ville de Québec d’avoir été construites à la fantaisie des propriétaires, € sans aucun ordre » (3). On fait l’alignement des rues (4) et le secrétaire d’Etat à la marine prescrit aux administrateurs locaux de forcer les citoyens à bâtir sur cet alignement (5). D’autres règlements disposent que toute maison doit compter deux étages et avoir caves fouilées (6). Il existait au centre de Québec de vastes espaces non bâtis avec ici et là quelques maisons basses qui étaient loin de contribuer à l’embellissement de la ville. C’était le résultat de restrictions abusives de la part des corps religieux. Le Conseil d'Etat, sur la plainte de M. de Chaussegros, ingénieur du roi en Nouvelle-France, instruit MM. de Vaudreuil et Chazel qu’il ne convient pas que les communautés religieuses nuisent à la construction et à la beauté des lieux enexigeant de ceux à qui ils vendent de ne bâtir qu’à un seul étage afin de n’avoir pas vue sur les terrains ou de ne pas poser des fenêtres aux maisons qui donnent sur une rue. La nature des constructions présentant un danger constant d’incendie, il est fait des règlements sévères pour en prévenir l'événement. Personne en ville ne doit fumer dans les rues, ni garder chez soi du fourrage ni jeter de la paille ou autres matières facilement inflammables dans les rues. Tout citadin est tenu de rendre accessible en tout temps le toit de sa maison, au moyen d’échelle ou autrement, et de répondre au premier coup de tocsin avec hache et seau. Les cheminées doivent être ramonées de mois en mois, et la place du poêle est déterminée par les ordonnances. À la suite d’incendies désastreux, tant à Québec qu’à Montréal, J’Intendant Dupuy rend, le 7 juin 1727, une Ordonnance décrétant que,
(x) AC. Crr. À. 30. 332 (28 juillet 1705); 2 EO 270 (12 mars 1700); 2 EC 297 (10 juin 1724) ; 2 EO 24.