I. — GÉOGRAPHIE
Le « pays de Canada » qui, sous le nom de « Nouvelle-France », fut ouvert, dès les débuts du seizième siècle, à la culture chrétienne, n’était autre que le versant du Dominion actuel qui fait face à l’Europe, l’exploratrice des anciens jours. L’aire qui, sous les mêmes parallèles, regarde vers l’Asie n’a vu que beaucoup plus tard, de ses pitons neigeux, poindre la gloire des nations blanches; le buffle puis-
(1) Cp. Semple (E.-C.), /nfluence of Geographic Environment, XL. (2) Virgile, Géorgiques, I. 50.
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sant et lourd, errant à l’aventure, y martela seul, de longtemps, de son “sabot l'écho des Cordillières (1). -
Il s’en faut toutefois que le littoral de l’Atlantique soit également propice dans toutes ses parties aux entreprises du commerce et de la colonisation. Autant la zone méridionael dite des « ferres-neuves » était favorable à un établissement, autant le bassin septentrional ou baie d'Hudson y répugnait.
Dans la langue des découvreurs, les terres-neuves ne comprenaient pas uniquement l'ile aujourd’hui ainsi dénommée: elles embrassaient également l’Acadie (Nouvelle-Ecosse), le Cap Breton, l'Ile Saint-Jean (Ile du Prince-Edouard) et la Gaspésie, bref la ceinture d'1 golfe Saint-Laurent, depuis l'Etat actuel du Maine jusqu’au stérile Labrador. Les Portugais désignaient, à bon droit, cet ensemble sous le nom générique de « Baccalaos », lequel signifie « lieux aux morues ».
Le poisson qui rend'célèbres ces parages, la morue, n’a jamais plus de trois pieds, et communément il en a beaucoup moins. L’Océan n’en nourrit aucun dont la gueule soit plus large à proportion de la grandeur, ni qui soit aussi vorace. Il se montre dans les mers du nord de l’Europe, mais la nature est plus généreuse à l’égard de son espèce aux « bancs >» de Terre-Neuve. Sa chair y est aussi plus délicate, quoique moins blanche.
Les bancs sont des montagnes qui se forment sous les eaux des débris du continent que la mer emporte et accumule. Les deux extrémités du plus grand se terminent tellement en pointe, qu'il n’est pas aisé d’en marquer exactement les bornes. On lui donne communément 900 kilomètres de long sur 300 kilomètres de large. Vers le milieu, du côté de l’Europe, est une espèce de baie qui a été nommée la Fosse. Les profondeurs dans tout cet espace sont fort inégales. Il s’y trouve depuis cinq jusqu’à soixante brasses d’eau. Le soleil ne s’y montre jamais, et le ciel y est le plus souvent couvert d’une brume épaisse et froide. Les flots sont toujours agités. Les vents toujours
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(1) Lescarbot, L. 20; — Semple, American History and its Geographic conditions (N.-Y., Müfflin Co. 1903), ch. I, p. 1; Ratsel, Politische Geographie des V’ereinigten Staaten (1803), p. 13: — W.-A. Mackintosh, Economic Factors in Canadian History (The Canadian His. Rev., t. IV, p. 13). Le Père Biard, Jésuité: « C’est une autre France. en situation, à l’autre bord de nostre rivage > (Relations des Jésuites, 1611, p. 67). LR
impétueux dans son Contour. A quelque distance des bords, on est tranquille comme dans une rade, à moins d’un vent forcé qui vienne de loin (1).
Les Baccalaos offrent des ports excellents, où l’on entre et d’où l’on sort en toutes saisons, contre vents et marées; l’embouchure de la Baie d'Hudson n’est praticable, au contraire, que depuis le commenecement de juillet jusqu’à la fin de septembre, encore est-elle assez dangereuse; les vaisseaux ont à s’y préserver des banquises de 500 à 600 mètres d'épaisseur. Le vent du nord-ouest, qui règne presque continuellement pendant l'hiver, et très souvent en été, excite dans la Baie, longue de 2.200 kilomètres et large de 950, des tempêtes effroyables. Elles sont d’autant plus à craindre que les bas-fonds y sont très communs. Dans les contrées qui bordent cette mer, lorsque le soleil se couche, l’aurore boréale en prend la place et blanchit l’atmosphère de rayons mouvants et colorés. Cependant le ciel est rarement serein. Dans le printemps et dans l’automne, l’air est habituellement rempli de brouillards épais. Le sol y est d’ailleurs d’une stérilité extrême. A la réserve des côtes, le plus communément marécageuses, où il croit un peu d’herbe et quelques bois mous, le reste dv pays ne présente guère qu’une mousse fort haute, et de faibles arbrisseaux assez clairsemés. Ces parages ne sont intéressants, au point de vue économique, que par les fourrures, les plus belles de toutes, que l’on en peut tirer (2).
Si, prenant le départ à la Baie d'Hudson, on s’aventure dans les solitudes du Nouveau-Monde, on rencontre deux ordres de terrain: d’abord une plate-forme primitive, faite de vieilles montagnes, au modelé adouci, qui ont été recouvertes, à l’époque quaternaire, par un immense glacier, dont les moraines ont retenu les eaux formant les lacs Supérieur, Michigan, Erié et Ontario; puis une zone d’effondrement, un fleuve, parvenu à l’âge mûr, coulant de l’ouest à l’est dans un lit défini, qu’il s’est lui-même creusé.
(1) Sur les Baccalaos, V. Jean-Alfonse, Cosmographie, 1544; — J. Cartier, op. cit, 1-103; — Sagard, op. cit, 29-43; — Lescarbot, op. cit, I. 228 et s., ct th: XII. — La Hontan, Voyages (édit. Nion), 3-4 — EH. Lorin, Le Travail en Amérique avant et après Colomb (Paris, Alcan, 1914), 169 et ss; — Raynal, VIT
(2) Lescarbot, I. 237; Raynal, op. sit, VII. — et la bibliographie que nous donnons infra. p. 206, pour la Compagnie de la Baie d'Hudson. — BN. coll.
Clairambault, 1017, et n. a. 1. 0275.
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Que, prenant l'estuaire de ce fleuve pour sommet, l’on trace un triangle dont les côtés se projettent par Îles Apalaches et les Laurentides, à la rencontre du chapelet des Lacs: la surface inscrite couvrira les terres arables, et les angles postérieurs marqueront, celui de gauche les sources du Mississipi, celui de droite la Confédération Iroquoise, deux points stratégiques autour desquels pivota, en Amérique du Nord, l'expansion française. Suivant la ligne médiane de la figure ainsi construite, ligne qui coïncide avec le cours du Saint- Laurent, devaient s'orienter les échanges Commerciaux: à linstar des montagnes et des rivières, ils infléchirent vers le sud-ouest, où, moins frileux, le soleil mürit des fruits plus abondants et plus variés.
Bien que propre à nourrir un peuple nombreux, ce proche-midi ou, comme on disait à l’époque, « le Pays d'en Haul outre le Sault » de Lachine (1) garda, pendant deux siècles, le caractère primitif de territoire de chasse et de prédication. L’effroi des armes iroquoises y neutralisait l’appât de la nature. L’Européen préféra s'établir, loin des traits lumineux du jour, hélas! et des flèches indigènes an pertuis de Québec, que la blanche neige outrage de sa chute, mais où devaient se mêler comme les ondes les races de lPOrient et de l’Occident. Le flux amer et grondeur apporta au colon épouse et domestiques, rhum et poudre; le poli des surfaces douces transporta sa pirogue au cœur du continent. Avant même que l'Angleterre n’eûüt débouché au-delà des Alleghanys, la France a pu d’un coup, tant est indécise, sur certains points, la ligne de partage des eaux, remonter le Saint-Laurent austère, puis se laisser descendre à la dérive, ivre de parfums et de couleurs, le long du voluptueux Mississipi (2).
Ce n’est pas à dire que le Saint-Laurent était sans opposer d’obstacle aux entreprises de la politique. Il est fermé six mois de l’année par les glaces. Le reste du temps, ce sont des brouillards épais, des courants rapides, des bancs de sable et des roches à fleur d’eau qui rendent la navigation impraticable durant la nuit, dangereuse pendant le jour. Depuis Québec jusqu’à Montréal, la rivière n’était acces:-
(1) Lescarbot, op. cit., III. 637.
(2) Pour description du Mississipi, voir le P. Dablon (Relations inédites de la N.-F. I, 105 et s.). — Sur les facilités du passage du bassin du S.-L. dans celui du Mississipi, voir Lettre du Comte de Frontenac, en date du Hi 16 (Arch. de la Marine). — aussi Semple, op. cit, ch. II 19-36, The ee # North America in Early Exploration and settlement. te
sible que pour les bâtiments de 300 tonneaux. De Montréal au lac Onlario, les voyageurs, trouvaient jusqu’à six cataractes, qui les réduisaient à la triste nécessité de décharger leurs canots, et de les porter avec les marchandises par des routes de terre assez considérables. En dépit de ces embarras, le fleuve Saint-Laurent devint à l'égard du Canada ce qu'est le Nil à l'Egypte et le Gange à l'Inde, l’axe de toute économie (1).
La clef du long chemin creux (2) qu’il s’est ouvert au travers des Laurentides est le Cap Diamant (3). La position de ce promontoire est surtout militaire; il s’avance entre le Saint-Laurent et la rivière - Saint-Charles, face à la berge droite, qui porte aujourd’hui la ville de Lévis et n’en est éloigné que de 800 mètres; en aval, le fleuve s’épanouit et devient peu à peu un bras de mer; en amont, il présente une série de bassins et d’étranglements: Québec est bien le Gibraltar qui tient les clefs de la ligne d’eau.
Vers l’est, le fleuve coule entre des berges fort élevées et peu accessibles; la berge gauche surtout est abrupte, coupée de join en loin par des brèches où des affluents dévalent en cascades; le sauit Montmorency est l’un des plus remarquables. Parfois une plage est déposée au pied des falaises, ailleurs un glacis plus lent remonte jusqu'aux crètes, ou bien encore le fleuve se divise autour de grandes iles plates, que sa protection désigne pour la colonisation: telles l’île d'Orléans, à portée de canon de la citadelle. Mais, en général, ces lieux sont peu propres à recevoir des établissements; çà et là, il y à bien quelques hâvres où l’on fit la pêche, où l’on commença l’exploitation de la forêt: un seul atteignit quelque importance, Tadoussac, à l'embouchure du Saguenay, voie des territoires de chasse du Nord, du lac Saint-Jean et de la baie d'Hudson (4).
(1) V. 3 RAQ 310. — Dawson (S. E.), The St-Lawrence Basin, Londres, 1005. — Cloué, Pilote de Terre-Neuve, (2° édit, Paris, 1882). — Bayfeld, H.-W. The St-Lawrence Pilot, 6 éd, Londres, 1894. AC, C'11. À. 42. 260, 49. 435, 6t. 61 63. 119, 65. 10, 67. 6, 104. 446.
(2) Du fond du lac Supérieur au détroit de Belle-Isle, le Samt-Laurent mesure environ 2.400 milles.
(3) Le cap Diamant s'élève à 350 pieds de hauteur. Sur la largeur du fleuve à Québec, V. Champlain, 1922, I. 129, et Lescarbot (édit. de 1611), p. 622.
(4) Champlain (1830), I. 162-164; Sagard, 43-53; Pierre Boucher, Hist. véritable et naturelle des mœurs et productions du pays de la N.-F. (1663), ch.
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Vers l'Ouest, en amont de Québec, le niveau du fleuve et celui des plateaux ambiants tendent lun vers l’autre; des rivières moins encaissées descendent vers le lit principal ouvrant des chemins plus faciles à droite et à gauche. Voici Trois-Rivières, au nom caractéristique, au-dessous du lac Saint-Pierre. Voici, dans l'archipel d’alluvions que forment en s’unissant le grand fleuve et la rivière des Outaouais, proche du lac Champlain et de la rivière Richelieu, route de New-York, le rendez-vous désigné du commerce; là grandira, nommée d’une belle colline basaltique qui domine les paysages circonvoisins aux ondulations douces, la capitale économique du Cenada: Montréal (1).