‹ Les Origines Économiques du CanadaChapitre 26 sur 149 · III. — LES RESSOURCES · texte numérisé non relu

III. — LES RESSOURCES

Ces contrées, qui exhalent, qui respirent un air de longue vie, portaient, au moment où l’Européen s’y aventura, l’empreinte du grand et du sublime. La nature y déployait un luxe de fécondité, une magnificence qui commandaient la vénération.

La mer bondissant sur les côtes et dans les golfes qu’elle se plait à rongéer, à eréneler, y vomissait par bandes des morues, et d'énormes cétacés, des marsouins, des tortues et des crabes, qui venaient 5e jouer sur les rives désertes. C’est là que la nature exerçait sa force

(1) Pour ce paragraphe, Capitan et Lorin, loc. cit.

(2) Jean Talon, comte d'Orsainville, Lettre, 1665.

(3) Sur le climat, Lescarbot, I. 578; Sagard, 57; Ruette d'Auteuil, 2 RA9 61-62, 3. 42-70, 235, 240, 247, 258, 4. 103; Biard, Relations, 1616; La Hontan,

(4) Sur les ressources en général, Lessarbot, MALTA ECREE2E

tie II, ch. 3 et 4; Boucher (P.), op. cit.; Biard, op. cit.; BN, à. f. f. 24225, 12223, 0094 ; Bougainville, 3 RAQ 42-70; Perrot, 58,

créatrice en reproduisant sans cesse les êtres qu’elle couve dans ses profondeurs abyssales (1).

Le sol produisait tout à son gré, sans aide et sans maître, Ipsaque tellus Omnia liberius, nullo poscente, ferebat (2).

La nature abandonnée à elle-même entassait sans cesse les uns sur les autres les fruits de sa fécondité.

Dans toutes les directions régnaient des foréls bruissantes, épaisses et profondes (3). Les gros arbres que la terre y avait poussés jusqu'aux nues, y étaient embarrassés de plantes rampantes qui en interdisaient l'approche. Avant tout travail de semailles, le pionnier dut faire lé dur métier de bûcheron.

Les productions venaient en abondance, mais arrivaient lentement à la saison de leur maturité. On y voyait même beaucoup de plantes fleurir si {ard, que l'hiver en prévenait la récolte; tandis que sous une latitude plus septentrionale, on en recueille en Europe et le fruit et la graine. Quelle était la raison de ce phénomène? C’est que le printemps renaissait des débris de l’automne. Les feuilles, dont chaque hiver dépouille la grande silve, formaient une couche de l'épaisseur de trois ou quatre pouces. L’été venait avant que les eaux aient entièrement pourri cette espèce d’engrais. Les plantes ensevelies sous des feuillages humides, qu’elles ne perçaient qu'à peine avec beaucoup de temps, s'étaient accoutumées à une végétation tardive (4). La culture a vaincu difficilement cette habitude enracinée par des siècles, et Part n’a pas encore complètement corrigé le pli de la nature.

Mais ce terroir, si longtemps ignoré ou négligé par les hommes, offrait des dédommagements qui réparaient les vices et les effets de : cet abandon. Il produisait presque toutes les espèces floristiques qui sont naturelles à la France. Il en a de propres à lui seul, entre autres

(1) Sur'les poissons BN. a. f. f. 12223. 71 et s.; Champlain (1830) I. 7: Sagard, IT, ch. iïi; Boucher (P), ch. VII; Mémoire adressé à Choiseul, par la Chambre de Commerce de La Rochelle le 14 nov. 1761.

(2) Virgile. Géorgiques, I. 125.

(3) Cartier, 43, 47, 124; Lescarbot, I. 540: « Par tout où l’eau ne surnage point, s’il y a de la terre, il y a du bois ÿ ; Sargent (C. S), Silva of North Amenee JMS

(4) Sur le phénomène de la tardivité de la végétation, Lescarbot, I. 548, II. 579; Kalm (Pehr), Voyages (éd. Marchand), I. 31-33, 118. ;

l’érable, qu’on appelle l’arbre à sucre, et le maïs ou « blé d'Inde » (1).

Elcvé, par la nature, près des ruisseaux et dans les lieux humides, l’érable (2) croît jusqu’à la hauteur du chêne. Son tronc droit et cylindroïde est revêtu d’une écorce fine. Ses rameaux, toujours Opposés, se couvrent de feuilles qui ont la même disposition, et sont blanchâtres en dessous, découpées en cinq lobes aigus. Ses fleurs, rassemblées en bouquet, ont un calice à cinq divisions, chargé d’autant de pétales et de huit étamines qui avortent quelquefois. Leur centre est occupé par de pistil, qui devient un fruit composé de deux capsules ou Samarres Comprimées et réunies par le bas, écartées et ailées par le haut, remplies d’une seule graine.

On fait, dans le mois de mars, au bas du tronc de l’érable, une incision de la profondeur: de deux ou trois pouces. Un tuyau « gouttcerelle », qu’on insère dans la plaie, reçoit le suc qui coule, et le conduit dans un vase placé pour le recueillir. La liqueur des jeunes arbres est si abondante, qu’en une demi-heure elle remplit une bouteille d’un kilogramme. Les vieux en donnent moins, mais meilleure de beaucoup (3).

Cette liqueur est un sue naturellement mielleux. Pour l’amener à l’état de sucre, on la fait évaporer par l’action du feu, jusqu’à ce qu’elle ait acquis la consistance d’un sirop épais. On la verse ensuite dans des moules de terre, ou d’écorce de bouleau. Le sirop se durcit en se refroidissant, et se change en un sucre roux presque transparent et fort agréable. Pour lui communiquer de la blancheur, on v mêle quelquefois, en le fabriquant, un peu de farine de froment, mais cette préparation altère toujours son goût. Ce sucre sert au même usage que celui de cannes.

L’érablie est de haute futaie, le mais, lui, a le port du roseau. Le pistil de ses fleurs, entouré de quelques petites écailles et surmonté d’un long style, devient une graine farineuse, presque sphérique, enfoncée à moitié dans l’axe commun. Le maïs réunit bien des avantages. La culture en est facile. On se contente de Jever du gazon, de faire des trous dans la terre avec un bâton, et de jeter dans chacun

(x) Boucher (P.), ch

2) Lescarbot, III. 865; Sagard, 102, 126; Kalm, 224; Rayral, VII

(3) Kalm, II: 122, 128-132; Ganong (W.-G.), Identity of the animals and plants mentioned by the early voyages to eastern Canada and (Newfoundland Mémoires de la Sté Royale du Canada, 3° série, 1901,

un grain de maïs qui en produit deux cent cinquante ou trois cents autres. Un terrain maigre, léger et sablonneux, est celui qui convient le micux à cette plante. Sa semence peut être gelée au printemps, même à deux ou trois reprises, sans que les récoltes soient moins abondantes. Les préparations pour s’en nourrir ne sont pas plus compliquées. On le pile dans un mortier de bois ou de pierre, et réduit en pâte, il est cuit-sous la cendre. Souvent même, grillé ou bouili seulement, il est mangé. Sa feuille chiffonnée, large et fort longue, qui retombe en panache, constitue un fourrage utile pour les bestiaux. L’enveloppe immédiate de l’épi remplace avantageusement la paille pour garnir les lits. Triturée, on en peut même confectionner un papier grossier, mais excellent pour divers usages. Les épis encore tendres se confisent au vinaigre, comme des cornichons. Les rafles qui restent après que Îles grains ont été enlevés fournissent un excellent combustible, Un dernier produit que peut fournir le maïs est une notable quantité de sucre qu’on extrait de la matière parenchymateuse qui remplit la tige dont il est facile d'augmenter la quantité par un procédé de culture qui consiste à enlever les inflorescences avant tout développement floral (1). Cette espèce de blé que l'Europe ignorait alors, était la seule qui fut connue dans le Nouveau-Monde. Les Canadiens le conservèrent et le multiplièrent dans leurs établissements. Aujourd’hui, on a adopté la culture du maïs dans la plus grande partie du globe (2).

Les bois fournissaient encore aux colons d’autres ressources pré--:

cieuses pour leur nourriture, Les troncs creusés par le temps, les ioncs sortis des marais servaient de retraite à d'innombrables oiseaux et volatiles aquatiques. C’étaient l’outarde, l’oie sauvage, la grue, le canard, le héron, ia bécasse, le coq d’Inde, la perdrix et la tourte ou caille (3). Les tourtes, appelées aussi ramiers, arrivaient en troupes

(1) Sagard, 83. — Lescarbot, ITT, 926: « Le roseau et le blé pris en leur verdure, ont le goût sucrin ».

(2) Pour description du maïs, V. Lescarbot, III. 025, 026, Sagard, 125

Kalm, I, 124, 192; — sur l'érigine légendaire et divine du maïs. V. Schoolcraît. Onéata, 82. *

(3) Sur les oiseaux, BN. aff. 12223, 65 et ss.: — Boucher, ch. VI. — Champlain (1830),.1. 5-6; 65; — Sagard, pt IL, ch. L:,— Dionne (C.-E.), Catalogue

des Oiseaux de la prov. de Québec, Québec, 1880: Tavernier (P. ‘A.), Birds of Eastern Canada, 2° éd., Ottawa, 1922; J.-M. Lemoine, Ornythologie du Canada

telles, au mois de mai et de juin, qu’elles obscurcissaient l'air, Leur nombre était si considérable certaines années que « l’évêque était obligé de les foudroyer à grosses gouttes d’eau bénite » pour mettre fin à leurs dépradations (1).

Non moins funestes étaient les moustiques. Parmi les fléaux qui assaillaient les colons, its prenaient rang après les Iroquois et avant l’hiver (2). Comme on n'avait ni purifié l’air, ni défriché la terre, ni abattu les bois, ni donné de lPécoulement aux eaux, cette matière animée avait envahi sans obstacle toutes les productions de là nature, que nul être ne Jui disputait (3). De tous les insectes, une seule espèce pouvait être utile à l’homme, et elle faisait défaut, l'espèce des abeilles. On dut en transporter des essaims de l'ancien monde au nouveau. Longtemps on n’en trouva que dans le voisinage des côtes, Les Sauvages l’appelaient, en raison de son, origine étrangère, mouche anglaise (4).

A défaut d'animaux domestiques, les forêts abritaient des bétes fauves (5) dont la toison était marchandise de prix en France. Elles s’y étaient prodigieusement multipliées, parce que le peu d'hommes qui couraient dans ces solitudes, sans troupeaux, laissaient plus d’espace et de pâture aux espèces errantes et libres comme eux. Si les conditions climatériques ne variaient pas ces espèces à l'infini, du moins chacun y gagnait par la multitude des individus. La plupart de ces animaux à fourrure étaient connus en Europe, mais ils y étaient en trop petit nombre pour fournir matière à un commerce étendu. Le aprice et la nouveauté leur donnèrent plus ou moins de vogue, du jour où la découverte de l'Amérique les mit en faveur dans les métro-

poles.

(1) La Hontan, 123-1206.

(2) Classification donnée par P. Boucher, op. cit. (3 Champlain (1830), [. 250; — Lescarbot, IIT, 642-643, 708; — Sagard, 56, 72-72. — Fuller (G.-N.), Economic and Social Beginaings of Michigan (Michigan, 1916), 46. — La Hontan, 65-66.

(4) AC. jB. 76,32, Cix. A. 78, 360. — Kalm, I. 60. — Longfellow: & Wheresoe'r they move, before them Swarms the stinging fiy, the Ahmo, Swarms the bee, the honney-maker ».

(The Coming of the White men).

(s) Champlain (1830), L. 6-7. — Sagard, partie Il, ch. [IL — BN, aff. 17871. 136 et 12223; Raynal, t. 7. — Boucher, ch. V.

JTE

On tirait de l'hémisphère canadien, -outre les « menues pellete-

ries »: loutre, fouine, rat; hermine, martre et loup-cervier, des peaux de cerf, de daim et de chevreuil; des peaux de renne, sous le nom de caribou; des peaux d’élan, sous le nom d’orignal. Leurs peaux fortes, douces et moëlleuses, servaient à faire d’excellents buffles, qui pesaient très peu. La chasse de tous ces animaux se faisait pour les Européens. Mais les Sauvages en avaient une par excellence, qui fut de tout temps leur chasse favorite. Elle. convenait plus à leurs mœurs guerrières, à leur bravoure et surtout à leurs besoins: c’est la chasse à l’ours (1).

Un intérêt nouveau tourna leur instinct vers la chasse sdu castor.

Long d’environ un mètre et du poids d’environ trente kilogs, le castor (2) à la tête d’un rat et il plonge et nage avec la plus grande facilité. Ses narines sont mobiles et susceptibles d'empêcher l'accès de l’eau dans les fosses nasales. La même propriété se retrouve dans les oreilles qui sont disposées de façon à s’abaisser contre la tête et à fermer le conduit auditif. Les yeux ont une troisième paupière qui peut servir à les préserver du contact de l’eau. Les pattes postérieures, plus longues que les antérieures, font que le castor marche toujours la tête baissée et le dos arqué comme une souris; leur disposition palmée lui donne, à terre, une démarche qui rappelle un peu celle de l’oie. La queue, écailleuse, élargie en forme de palette ovalaire, sert de rame et de gouvernail dans la natation. Le pelage, abondant, est formé de deux sortes de poil, les uns de couleur marron, soyeux, plus longs, les autres d’un gris cendré formant en dessous une sorte de duvet moelleux et très chaud. Ces poils sont enduits d’une humeur grasse qui les empèche d’être mouillés par Peau.

L'organisation du castor en fait donc un mammifère essentielle-

(1) Sur la chasse à l'ours, V. Lescarbot, III, 809; Perrot, 66 et s.; Relation de 1634 (IX, 43), de 1676 (III, 61, du ms. orig.), de 1672 (II, 38). — La Hontan, 135-136. ;

(2) Lewis H. Morgan, The American Beaver, Philadelphie, 1868. — R. T. Martin, Castorologia, a History and Tradition of the Canadian Beaver, Londres, 1802, — E. Trouessart, Catalogue des Rongeurs (Bull. de la soc. d'Etudes Scientif. d'Angers (1880), p. 42, avec une bibliographie très abondante, — Lescarbot, ITT, 806-808. — sur rôle du castor dans la création du monde, V, Perrot 3-4. — BN. coll, Clairambault, 1015, 171.

RE

RL

ment aquatique. Quatre molaires subégales, aux deux mâchoires, présentant sur leur couronne des replis d’émail disposés de manière à se contrarier en haut et en bas, en font, en outre, un rongeur, le plus grand qui soit après le cabiai. De ces incisives, il se sert comme d’ustensiles de cuisine et d'outils de charpente. Il vit d’écorces d’arbre (aune, peuplier ou saule), auxquelles il ajoute à l’occasion les longs et gros rhizomes du nénuphar. Pendant l'été, il mène une vie solitaire, dans un terrier qu’il se creuse au bord des eaux douces. Mais quand les frimas approchent, il quitte cette retraite, et se réunit à deux ou trois cents de son espèce, pour construire des quartiers d'hiver.

Quelquefois la société animale préfère les lacs dormant au milieu des terres peu fréquentées, parce que les eaux y sont toujours au même niveau. Quand elle ne trouve point d’étang, elle en forme dans les eaux courantes des fleuves, et c’est par de moyen d’une chaussée ou d’une digue.

Pour cela, les castors se posent d’abord sur leur train de derrière et coupent de jeunes arbres, en amont du point où ils veulent bâtir; ils les taillent en sifflet, à leur hauteur et les renversent du côté de la rivière, en appuyant fortement les pieds de devant audessus de l’encoche; puis ils les dépouillent grossièrement de leurs branches et les font flotter en nageant jusqu’au point voulu.

Les pieux sont alors redressés et enfoncés dans la vase, perpendiculairement du côté de la chute, obliquement de l’autre, en sorte de former un talus qui rompe par degré l’effort du courant. On les entrelace de branches et, dans les interstices, on coule du stuc.

< Après un lit de bois est un lit de mortier. Chaque castor agit: commune en est la tache; Le vieux y fait marcher Îe jeune sans relâche; (1) Maint maitre d'œuvre y court et tient haut le bâton; La république de Platon Ù Ne serait rien que l'apprentie De cette Famille amphibie ».

Page 1