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I. — L’'INDIEN

£a race à la peau d’un jaune plus ou moins foncé, aux pommettes saillantes, aux cheveux noirs et lisses (2) que les blancs baptisèrent du nom de « race rouge », cette race qui se promettait l’immortalité (3), ne se rencontre plus aujourd’hui, ou peu s’en faut, en Amérique septentrionale, que dans les romans d'aventures. L'arrivée des colons, la destruction de la forêt et la mise en culture des terres Jui apportèrent la misère et la ruine. Privé de sa subsistance, il fallut que l’Indien abandonnât son village, et s'enfuit toujours plus loin, chez les tribus étrangères. Les rares survivants de sa race expirent à nos portes. Mais au XVI° siècle elle était maitresse dans ses territoires et Antoine Bougainville, soldat au service du roi de France, consigne dans son Journal de 1757: « Nous nous soutenons (au Canada) que par la faveur des Sauvages. La conservation de la Colonie en dépend, c’est le contre-poids qui fait pencher la balance de notre côté... Il faut leur faire part de tous les projets, les consulter et souvent suivre ce qu’ils proposent. » (4). Pour comprendre dans quelle mesure ils ont été un obstacie à la colonisation, et dans quelle mesure aussi leur existence l’a facilitée, il est indispensable d’entrer dans quelques détails.

Ce sont les Indiens qui, suivant en monômes, l’oreille alerte et l'œil perçant, les pistes tracées par le gros gibier et surtout par les orignaux et les bisons, ont établi à travers les bois les premiers sentiers, sans lesquels la grande forêt aurait été presque inextricable; quelques-uns de ces sentiers correspondaient si bien à la nécessité géographique qu’ils ont été plus tard remplacés par des routes et souvent même par des chemins de fer. Ce sont les Indiens aussi qui firent con-

(1) Sous ce paragraphe on ne trouvera que des préliminaires: nous nous réservons de traiter en un chapitre distinct de l’activité économique des Indiens : ici nous faisons la statique, plus loin la dynamique.

(2) Pour une description très précise de l'Indien du Canada, V. Kaïm II. 135: Pasquet, I. 8-21.

(3) Les Iroquois, selon Chateaubriand, s'appelaient eux-mêmes Ongoueonoue, c'est-à-dire les « hommes de toujours », signifiant par là que leur race était éternelle et ne devait jamais s'éteindre (Travels in America, 2, 03).

(4) 3 RAOQ 40, 285.

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naître aux premiers explorateurs les portages qui permettaient de passer, par exemple, du bassin des Grands Lacs dans celui du Mississipi, et où ils avaient l'habitude de transporter ces canots d’écorce que les blancs leur empruntèrent. Grâce aux Indiens, les colons apprirent à tirer parti de toutes sortes de plantes nouvelles pour eux, à faire du sucre d’érable, à planter les gourdes qui variaient un peu le menu très monotone du pionnier. Surtout les Indiens leur donnèrent le maïs et le tabac et leur apprirent à les cultiver. On peut se demander ce que la colonie française serait devenue sans le maïs. Toute l’histoire de la colonisation devient incompréhensible si l’on fait abstraction de cette précieuse plante. À la manière indienne, les colons en semaient le grain parmi les arbres morts, enguirlandés de feuillages fanés, qu’ils ne prenaient pas le temps d’abattre. Non moins incompréhensible est cette histoire si l’on ne s’arrête au commerce des fourrures qui fournit dès le début le principal article d’exportation de la colonie et qui était avant tout un commerce indien. Les Indiens étaient les producteurs (1): ce sont eux qui donnaient la chasse aux animaux dont ils échangeaient la toison contre la rassade des visages pâles. Sans eux, ce commerce essentiel eût été impraticable. L’Européen aurait eu à capturer lui-même, à grands frais, les fauves. Les nombreux comptoirs établis pour accommoder les diverses tribus n’auraient plus eu de raison d’être. Faute de preneurs, nulle marchandise n’aurait pénétré dans les terres (2).

En raison de ces services inestimables, l’Indien a bien mérité qu’on imprime dans la pierre l’image de sa silhouette altière et que la carte géographique du Canada conserve une toponymie riche de consonnances sauvages. Mais on ne peut non plus méconnaitre qu’il fit obstacle d’autre part à la colonisation. Il n’approuva pas toujours l'invasion de ses territoires de chasse où blanchissaient les os de ses ancêtres (3); souvent il résista par la force. Que de tragédies s’en sui-

(1) Sauf les Iroquois (Mcliwain, op. Cu. Ch, H) et les Hurons (Biggard, Early Trading Companies, p. 128), qui presque dès les commencements ser virent d’intermédiaires entre les blancs et les tribus plus éloignées.

(2) Sur le rôle bienfaisant joué par les Sauvages, V. Ne Me 193-194.

(3) V. Harangue du chef Jérôme, 3 RA9 260 et 1.108: « l’Acte authentique des six nations iroquoises sur leur indépendance (Québec, 2 nov. 1748): « Qu'ils avaient lié commerce avec les blancs tant français qu'anglais pour avoir des fusils, des couvertures et autres commodités qui leur étoient ci-devant ne

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virent! Que de « trappeurs » ont été ensevelis, sans croix ni pierre tumulaire, en un lieu douteux, en une ondulation indécise de linterminable chemin fluide qui ne garde pas la trace des disparus!

Peut-être n’est-il pas inutile de remarquer qu’il n’y a presque aucune analogie entre les conditions que les Espagnols avaient rencontrées au Mexique et au Pérou et celles que les Français trouvèrent plus au nord. Dans ces deux pays, les conquérants espagnols avaient trouvé une population relativement dense, attachée au sol, vivant de l’agriculture, possédant des villes et une industrie déjà développée, pourvue, en somme, de presque tous les éléments essentiels de la civilisation européenne. La domination des Aztecs, au Mexique, et des Incas au Pérou, avait donné aux tribus indiennes une sorte d’unité qui, bien loin de nuire à la conquête, la favorisa: une fois en possession des grandes villes et du mécanisme du gouvernement, les Espagnols remplacèrent les Aztecs et les Incas comme classe dirigeante. Is ne formèrent jamais qu’une minorité d’administrateurs, de soldats, de membres du clergé, de propriétaires de mines, de planteurs et de marchands. La population indigène se convertit au christianisme; elle adopta la langue et, au moins dans une certaine mesure, les mœurs et la civilisation des vainqueurs. Aujourd’hui encore, le fond de la nation s’y compose de métis et d’Indiens pur sang, plus ou moins complètement assimilés, si bien que le Mexique a eu des présidents de pure race indienne. Ce simple fait montre mieux que toutes les statistiques à quel point l’évolution du Mexique a différé de celle du Canada. J

Au Canada la conquête franco-anglaise à fait place nette pour un grand peuple et pour une civilisation plus haute que celle qui aurait pu se développer chez une population de métis. Cette extermination | progressive fut d'autant plus facile que la population indigène était peu nombreuse et sans cohésion. La nature des choses suffisait seule pour arrêter sa progression, Quoiqu’ils habitassent des contrées abondantes en gibier et en poisson, il y avait des saisons, quelquefois des années, où cette unique ressource manquait: la famine faisait alors d’horribles ravages chez des nations trop éloignées les unes des autres pour se donner des secours. Leurs guerres ou leurs hostilités pas-

nues; qu'ils avaient même vu avec plaisir s'établir des traiteurs dans leur voisinage, mais qu'ils n'avaient cédé leurs terres à personne; qu’ils comptent qu'elles sont toujours à eux; qu'ils ne les tiennent que du Ciel! »

sagères, mais causées par des haines éternelles, étaient très destructives. Enfin, malgré les éloges qu’on donne à l'éducation la plus dure, Spartiate, il est certain qu’un grand nombre de jeunes Sauvages périssaient par la faim, par la soif, par le froid et par les fatigues. Ceux mêmes dont le tempérament était assez vigoureux pour résister aux exercices communs dans ces climats, pour traverser les plus grandes rivières à la nage, pour faire des chasses de deux cents lieues, pour se défendre du sommeil durant plusieurs jours, pour se passer longtemps de nourriture: ces hommes en étaient moins propres à la procréation, et sentaient tarir en eux les germes de la vie, Peu parvenaient à la carrière que l’on fournit dans nos sociétés, où les habitudes sont plus uniformes et plus tranquilles (1).

Ces populations, si l’on excepte celles des Iroquois ét des Hurons, n'avaient point, à proprement parler, d'établissements fixes, et campaient par groupes de tribus, au hasard des aventures de la chasse ou de la guerre; il est donc difficile de déterminer avec précision les territoires occupés par les uns et par les autres, et nous sommes réduits, sur la géographie ethnique de cette époque, à des données générales. Les principaux groupes de Sauvages sont au nombre de quatre: Les Esquimaux, à la Baie d'Hudson, les Abénaquis, entre le Bas Saint- Laurent et ia Nouvelle-Angleterre, les Iroquois, au sud du lac Ontario, et les Outaouais ou Algonquins, dont le nom, moins précis encore que les précédents, était appliqué à toutes les nations du Bas Saint-Laurent et de la péninsule ontarienne.

Ces peuplades indigènes occupaient toutes les voies de développement de la future colonie: pour communiquer avec l’Acadie, elle devra s'assurer le passage à travers le pays des Abénaquis; les Iroquois commandent la route qui mène directement au Mississipi; enfin les Outaouais tiennent le chemin qui, de Montréal, conduit au Saut- Sainte-Marie, et, par ce détroit, à tout l’ouest du continent américain. L'obligation s’imposera donc à l’'Européen d'établir des rapports réguliers avec les Sauvages, dès qu’il aura décidé de tirer parti du Canada (2).

Les Esquimaux se ressentaient de la stérilité de leur assiette terrestre. Ils étaient en petit nombre et d’une taille qui n’excédait guère

(1) Sur les causes du défaut de multiplication chez les Sauvages, V. Les-

carbot, III, 837. ; (2) Mcliwain, op. cit. Introduction, ch. II; H. Lorin, Le comte de Frontenar.

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quatre pieds. Cette nation faible et dégradée par la nature vivait constamment au voisinage de la mer, qui fournissait toutes ses provisions. Croirait-on que ces peuples passaient l'hiver sous des huttes construites à la hâte de cailloux liés entre eux par un ciment de glace, sans autre feu que celui d’une lampe allumée au milieu de la cabane, pour y faire cuire le gibier et le poisson dont ils se nourrissent (1). On confond sous le nom unique de nations abénaquises trois tri-

bus principales qui sont, du sud au nord, les Canibats, voisins des

colonies anglaises, les Etchemins, qui habitent près de la baie de Fundy, enfin les Micmacs ou Souricquois, qui peuplent l’Acadie proprement dite et la côte orientale du Canada. Les Abénaquis passent pour être les moins prévoyants des Sauvages; ils vivent au jour le jour, de chasse, de pêche et de pillage; ce sera pour la Nouvelle-Angleterre des ennemis fuyards, insaisissables, comme les Iroquois pour les colons de Montréal (2).

Le pays des Iroquois s’étend près de quatre-vingts lieues en long sur un peu plus de quarante en largeur, Ses limites sont le lac Ontario, le fleuve Saint-Laurent et les contrées fameuses depuis sous le nom de New-York et de Pensylvanie. L’espace compris entre ces vastes bornes est fertilisé par de belles rivières. On y voit cinq nations qui comptent environ vingt mille guerriers. Sachant fuir en renards, — c’est leur langage, — attaquer en bisons et fuir en oiseaux, ils se mesurent sans cesse et avec succès avec les Algonquins (3).

Ceux-ci s'étendent du Saguenay à la tête du lac Supérieur sous des noms divers: Les Montagnais habitent le bas du fleuve Saint-Laurent, les Algonquins proprement dits occupent ses rives, depuis Québec jusqu’à Montréal, les Hurons ou Onéndats sont répandus autour du lac qui porte leur nom; quelques peuples moins considérables errent dans les intervalles. Réunis contre les Iroquois, sans pouvoir leur résister, ces nations verront dans les Français, leurs futurs hôtes,

(1) Kalm, Il. 176-181; les travaux de Steensby sur les Esquimaux.

(2) Champlain, (1922), [. 308; Maurault, Hist. des Abénakis; Vetromille, The Abenakis and their History; Père Chrestien LeClercq, Relation de la Gaspésie (éd. Champlain).

(3) Colden, History of the Five Nations, Londres, 1747 et 1750. — et Morgan, League of the Iroquois, 1904. — Sur les rivalités entre Iroquois et Algonquins, Perrot, op. cit. ch. XIII et XIV; — Loïventhal (John), Irokesische Wirthschaftsalternumer (Zeitschrift für Ethnologie, 1921, pp. 171-233).

des alliés inespérés, dont ils se promettront un succès infaillible. Afin de les engager dans leur querelle, ils favorisent leur établissement (1)?

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