‹ Les Origines Économiques du CanadaChapitre 35 sur 149 · I. — CAUSES SOCIALES · texte numérisé non relu

I. — CAUSES SOCIALES

La non-circulation des biens découle en partie de l’uniformité qui, dans ce temps, caractérise la production. Les populations errantes d’alors se livrent exclusivement, ou peu s’en faut, aux mêmes indus-

abattait les arbres, qu’il coupait les branches, qu’il repoussait les forêts, qu'il remplissait de terre les lieux profonds. Voilà, disait-il, tout le chemin net et poli. Il se baïissait contre terre pour niveler les campagnes de sa vue, et voir s’il n’y avait plus de pierre, ni de bois où l’on püt heurter en marchant: c'en est fait, on verra la fumée de nos bourgades depuis Québec, tous les obstacles sont ôtés. Le neuvième était pour témoigner que mous trouverions du feu tout prêt dans leurs maisons ; que ce feu ne s'éteindrait ni jour ni nuit et que nous en verrions la clarté de nos foyers. Le onzième nous invitait à manger avec eux. Le douzième, dit-il en élevant la voix, est pour dissiper tous les nuages de l'air, afin qu’on puisse voir à découvert que nos cœurs et les vôtres ne sont point cachés, et que le soleil et la vérité donnent du jour partout Après que le grand Iroquois eüt expliqué tout ce que ces présents voulaient signifier, il ajouta: Je m'en vais passer le reste de l’été dans mon pays, en jeux, en danses et en réjouissances pour le bien de la paix. La conclusion fut que les Iroquois, les Algonquins… et les Français danseraient tous ensemble et qu’ils passeraient la journée dans l'allégresse. » (Marie de l’Incarnation, [. 246-253). « Il n’est pas de la dignité de répondre sur-le-champ », (on le fait) « le lendemain > (Bougainville, RAQ 1923- 1024, 270). Comme mesure des valeurs et moyen d'échange les Sauvages se servaient de colliers (connus encore sous les noms de « carquants », « matachia », « patenostres », « porcelaines », « wampum >») consistant le plus souvent en grains polis de « porcelaine » d’huitre, parfois simplement de poils de porcépic teints de diverses couleurs (La Hontan, 81-82). Pour les présents qu'ils faisaient en commun les Sauvages de chacune des tribus constituaient un « thresor de la Republique > (Sagard, 370-342), c'est-à-dire « un certain amas de colier de pourcelines, rassades, haches, cousteaux, et generallement de tout ce qu'ils gaignent ou obtiennent pour le commun; soit à la guerre, traicté de paix, rachapt de prisonniers; péages des Nations qui passent sur leurs terres, et par toute autre voye et manière qui se présente ». « Toutes ces choses sont mises at disposées entre les mains, et en la garde de l’un des Capitaines du lieu, à ce destiné, comme Thresorier de la Republique: et lors qu’il est question de faire quelque present pour le bien et salut commun de tous, ou pour s'exempter de guerre, pour la paix ou pour autre service du public, ils assemblent le conseil, auquel, après avoir deduit la necessité urgente qui les oblige de puiser dans le thresor, et arresté le nombre et la qualité des marchandises qui en doivent estre tirees, on advise le Thresorier de fouiller dans les coffres, et d'en apporter tout çe qui a esté ordonné, et s'il se trouve espuisé de finances, pour lors chacun se

tries extractives (1). La chasse, la pêche et la cueillette, dont les fruits sont immédiatement utilisables, sans transformation profonde, absorbent les énergies du Sauvage et satisfont à ses désirs rudimentaires. Mais l’inexistence du commerce est moins l'effet d’une cause économique que d’une cause juridique. Elle procède de l'ignorance où vivent ces peuples de la notion même d’un domaine. Ceux-mêmes qui s’arrêtent dans des habitations fixes, ne disputent à personne le droit de s'établir dans leur canton, pourvu qu’on ne les inquiète pas. La terre, disent-ils, est faite pour tout le monde; personne n’en doit retenir la part de deux. La franchise, qui couvre le fonds s'étend aux produits naturels pouvant se détacher du sol: l’eau, les pierres, le bois, les plantes, les fruits et les animaux sauvages. Tous les biens, meubles et immeubles, sont libres; rien dans la nature n’est objet de commerce. Le premier occupant d’une chose a la faculté d’en jouir; il ne lui appartient pas de s’en attribuer à perpétuité le profit exclusif.

Un mépris aussi profond de la propriété inhibe l’éveil de cet insünct d'acquisition qui porte l’homme à se créer un patrimoine et à laccroître indéfiniment par voie de transactions. C’est moins par ce qu’il possède, que par ce qu’il donne, qu’un Sauvage aspire à la considération (2). Sa table et sa cabane sont jour et nuit ouvertes à tout venant (3), Il partage libéralement le peu qu’il a de provisions, ave: ceux dont la fortune a trompé les espérances. C’est dans les fêtes (4)

cottise. librement de ce qu'il peut, et sans violence aucune donne de ses moyens selon sa commodité et bonne volonté; et jamais ils ne manquent de trouver les choses necessaires et accordées, tant ils ont le cœur genereux et assis en bon lieu, pour le salut commun (Sagard, ibid.). — Lescarbot, IT. 821. — Cp. Charles Gide, Principes d'Economie politique, Paris, Sirey, 1920, 22° édition, p. 237: « Le don paraît avoir été pratiqué avant l'échange et on, croit même que c’est lui qui a donné naissance à l'échange sous la fiction d’un don réciproque ».

(x) Sagard, 133.

(2) A. Bougainville, 3 RAQ 277.

(3) Sur l'hospitalité des Sauvages, v. Perrot, 71 et suivants; Sagard, 112; Relations de 1634 (V, 29 et XIII, 8), de 1635 (36 col. 2), de 1636 (VI, 118, col. I), et enfin de 1673 (II, 8 du manuscrit original).

(4) Sur les festins des Sauvages, l'étiquette qu'on y gardait et l’art culinaire, cf. Champlain (1922), I. 90-102, (1830), I. 113, 262, 374-377; Lescarbot, I. 288-200, 202, III. 644, 960, 967, et ch. 13: « Ils font tabagie (i. e. festin) tant que la pro vision dure: et celui qui a chassé est cil qui en a le moins. Car c'est la coutume qu'il faut qu'il serve les autres, et ne mange point de sa chasse. » — Sagard, 62, 69, 125, 135-141, et ch. IX (143-150), 222. — Perrot, 13-18, 30, 71; La Potherie,

que brille surtout cette hospitalité généreuse, qui fait un bien public des avantages d’un particulier. Dans ces occasions, le fruit d’une chasse de six mois est consommé en un jour. L'aspect du bonheur présent dérobe aux yeux du naïf enfant de la forêt le mal qui peut suivre. Ii festoie avec gloutonnerie aux heures d’abondance, quitte à jeûner stoïquement aux heures de famine. Nul souci du lendemain; à défaut de gibier, il vivra de glands; à défaut de glands, il se nourrira de sève ou de « trippes de roche » (1).

L'imprévoyance de ce dépensier le prive de capitaux, condition d’une production ultérieure, plus féconde et variée. La pauvreté de l’outillage économique ne le cède qu’à la pénurie des approvisionnements (2). L’Indien n’a point inventé la charrue ni la roue, ni fait la conquête des ruminants, premier objet de la civilisation: le chien est le seul animal qu’il s’asocie. Il dispose, à la vérité, de quelques instruments, mais frustes et peu efficaces. Le génie d’utiliser les métaux, dont il y a abondance de gisements, n’a pas encore été donné à l’homme sylvestre, sa main doit confectionner les rares outils, d’écorce, de peau ou de pierre polie.

Que ce prodigue, dénué de capitaux, vienne à mourir: que feront les survivants de son maigre héritage? La religion exige que les objets qui ont été à l’usage du défunt l’accompagnent dans la tombe. Quand on songe à la somme de travail que demande souvent aux primitifs la fabrication de leurs meubles, on ne s’explique pas le sacrifice consenti, à chaque décès, du produit de tant d’efforts et de patience. C’est que l'utilité effective des armes, des outils, apparaît à leurs yeux quelque chose de tout à fait secondaire, au prix du lien mystique

IT. 184; Relations de 1634 (VI, 31, 32, 34, VIII, 37, XILI, 64 et 77, col. 2), de 1635 (IV, 525, ‘cot-2 et 1Acol.2). de 1637 (IT, #r3,*cols 2), de 1642:(X 584 col. 2) ide 1648 (XIV, 75, col. 1); — le P. Rasle dans les Lettres Edifiantes (VI, 176 et sui” vants); — La Hontan, 48.

(1) La « tripe de roche » est une espèce de lichen dont il est souvent parlé dans les anciennes relations du Canada; v. Relation de 1671 (IV, 35), de 1663 (VIII, 18, col. 2), de 1667 (IT, 6, col. 1); — La Potherie (II, 57).

Sur les racines dont vivaient les Indiens, v. Kalm, I. 105-106 et passim.

(2) Sur les approvisionnements, sécherie, caches et greniers, cf. Champlain (édition Champlain), I. 410, (1830) I. 119, 165, 301,321; — Lescarbot, III. O27 ; Sagard, 68; — Relation du Père Le Jeune, 1634: — Marie de l’ Iucarnation, lettre de l’année 1665; — Neill (E. D.), The History of Minnesota, Philadelphie, 1858,

qui fait participer ces objets à l’être de celui qui les a créés et qui en use. Ce lien mystique ne saurait être rompu par la mort (1).

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