III. — LA RÉPARTITION DES TACHES
Dans cette économie, qualifiée par Aristote de naturelle, où chacun produit pour soi, en l’absence de commerce et de l’appropriation des biens, personne ne peut s’attendre à vivre des sueurs du prochain; le travail doit être universel. Tout individu doit pourvoir à sa propre subsistance et ne regagner souvent sa hutte, à la lumière des étoiles qu'après avoir dépensé des efforts qui, pour n'être pas toujours continus, doivent avoir à certains moments une extrême intensité.
L'usage veut que les tâches se répartissent entre les sexes (2). L'homme conscient de sa supériorité, s’attribue les travaux nobles, c'est-à-dire la chasse, les fonctions religieuses et les palabres; la femme, plus humble, se consacre aux travaux vils, non seulement d:: ménage, dont elle façonne les ustensiles, et les meubles, nattes, paniers, vêtements, poterie, mais aussi du transport, comme une vraie bête de somme, et même à la culture des champs.
(1) Sagard, ch. 14 (179-184); — Bougainville 3 RAQ 235: — La Hontan, 68. (2) Sur la répartition des tâches, voir Cartier, 185; Thévet, Singularitez, réimpression de 1878, 410; — Champlain (1830), I. 381-382; Lescarbot, 805, 807, 808 et Liv. 6, ch. XVI et XVII; Sagard, ch. VII; Relations de 1633 (II, col. 2 et 12) et de 1634 (V, 28, col. 2); — Le P. Lafitau, II. 3, 63 et suivants, 106 et suivants; — Lettres édifiantes, VI. 179, 320; — Marie de l'Incarnation, IL. 306.
L’homme ne participe, en général, aux plantations, que pour certaines opérations préliminaires ou finales. C’est à lui, par exemple, qu’il appartient de fabriquer les instruments aratoires, de marquer les champs et d’abattre les gros arbres. Mais le terrain déblayé, c’est la femme qui met la semence en terre, qui cultive la plante et emmagasine la récolte.
On à vu dans ce partage lé6nin un abus de la force, Cette explication n’est peut-être pas tout à fait inexacte. Mais telle n’est pas lagronomie des indigènes. Suivant le Peau-Rouge, l’origine de cette division du travail est mystique (1). Si la femme est chargée, à peu près exclusivement, de l’araire, c’est qu’elle représente le principe de la fécondité. Pour que le terroir produise, il faut qu'entre lui et l’agriculteur il s’établisse une participation; il faut que la fécondité passe dans l’humus et que par conséquent ce planteur en porte en lui-même le principe. L'homme aurait beau, dans la clairière, prendre autant ou plus de soin que la femme, retourner la glèbe avec plus de force, biner et repiquer: peine perdue! La terre ne produirait qu’à contre-cœur et maigrement. Seul, le travail de la femme rend fertiles les jardins, car c’est le sexe qui donne cette vertu (2).