V. — LA CHASSE
Les Indiens, dont l’on vient de décrire l’organisation industrielle, n’entreprennent rien sans l’aveu des songes (2). La consultation de
(1) Sagard, 06-97; Marie de l'Incarnation, II, 306.
(2) Sur les songes, leur origine d’après les Sauvages et les superstitions auxquelles ils donnaient lieu, consulter Îes relations de 1648 (XII, 70, 71), de 1663 (17. col. 2), de 1636 (IT, 10, col. 2; et III, 109, col. 2), de 1642 (X. 86, col. 2), de 16602 (IV. 9), de 1670" (VII. 66, 73, 73), de 1656 (IX. 76, 27), de 1671 (III. 17), de
ne. nn
cet oracle n’est pas un simple préliminaire de la chasse ou de la pêche, comme la messe de la Saint-Hubert, par exemple, la poursuite effective du gibier ou du poisson demeurant l'essentiel, Au contraire, pour la mentalité indienne, les opérations mystiques seules peuvent assurer la présence et la capture de la proie. Si Pindien ne parvient pas à apercevoir en rêve une troupe d’orignaux ou de cerfs, c’est que, malgré son jeûne, ses danses, ses incantations, l’essence mystique de ces-animaux lui reste hostile. Dès lors, à quoi bon chasser? Il n’en rencontrera pas. Ils demeureront invisibles, ou, s’ils se laissent voir, ils ne se laisseront pas atteindre. L'animal ne saurait être tué contre son désir ou sa volonté. S'il apparaît, au contraire, à FIndien pendant son sommeil, ce rêve garantit que « l’esprit » de la bête s’est laissé fléchir, et que la chasse sera heureuse.
Le songe tarde parfois à venir. Alors on le provoque. Le jeûne (1) est le moyen de supplication ordinaire. Lors des grandes battues hivernales, les chasseurs observent un jeûne de huit jours pendant lequel il n'est pas même permis de boire une goutte d’eau. Ils ne cessent de chanter tant que le jour dure. Plusieurs se découpent la chair en divers endroits du corps. Tout cela pour obtenir des esprits qu’ils fassent connaître où l’on trouvera beaucoup d’ours. Avant que de partir, il faut que tous, ou du moins le plus grand nombre, aient vu en rêve des ours dans le même canton. Ensuite ils se baïignent, quelque temps qu’il fasse, il y a un festin offert par le chef de la chasse, qui ne mange rien, mais raconte ses prouesses de chasse. Nouvelles invocations aux mânes des défunts ours. On se met ensuite en
marche, barbouillé de noir, équipé comme pour la guerre, et parmi
les acclamations (2).
Pour rendre la chasse (3) plus fructueuse et plus passionnante,
1672, (II, 38): Sagard, 128; Lévy-Bruhl, La mentalité primitive, 133 et s., 174; Id. Les Fonctions mentales, 263 et s.; Freud (Sigm.), Totem et Tabou, Payot, Paris, 1024, 11 et s., 13, 32-62, 141-148, 183-196; Reinack (S.), Cultes, Mythes et Religions, 1909, I, 17 et s.
(x) Sur les jeûnes, cf. Relations de 1634 (IL. 23, col. 2), de 1667 (V. 12, col. 222) den072 108 col 2) de 1673 (Relations inédites, I, 107, 108).
(2) Charlevoix, Journal (1721), IT. 115-116; Nicolas Perrot, 66-67; Boas, The N-W. Tribes of Canada, 1804, 460.
(3) Sur la chasse des ue voir Thévet, Singularitez, 403-404; Champlain Ve I: 02-03, 334-3 247-3408 Lescarbot, II HV 6 ch XX En ch. XI ; — Relations de 1034 x ar et s.), de 1676 (LII. 61 du ms. orig.); de 1672 (1238); DC En RRn IIT. 128-120.
toute la nation y va (1), comme à la guerre; hormis les vieillards arrêtés par la décrépitude, tous se mettent en campagne, les hommes pour tuer le gibier, les femmes pour le porter, le sécher. Puis, on rivalise de courage et d’astuce. Tantôt on investit les bêtes dans un grand cercle, qui se resserre sans cesse, et au centre duquel, percées de coups, finalement elles tombent; tantôt, on les réduit à chercher refuge sur la plage d’un lac ou d’une rivière, et au moment où elles tentent d'échapper à la nage, des pirogues leur coupent la retraite; d’autres fois, affolés par la clameur des hommes et les aboiements de la meute, les quadrupèdes se précipitent par la porte étroite d’un enclos de pieux, dressés en embûche sur leur passage, et par le fait même se constituent captifs. On fait rarement une chasse malheureuse.
Le gibier abattu et ramassé, de nouvelles opérations magiques sont nécessaires, pour fermer le cycle que les songes ont ouvert; aux
rites d’entrée correspondent des rites de sortie. « Dès qu’un ours est !
tué, le chasseur lui met entre les dents le tuyau de sa pipe, souffle dans le fourneau, et remplissant ainsi de fumée la gueule et le gosier de la bête, il conjure son esprit de n’avoir aucun réssentiment de ce qu’il vient de faire à son corps, et de ne point lui être contraire dans toutes les chasses qu’il fera par la suite » (2).