LIVRE PREMIER
La colonie d'exploitation
La conquête économique de l’espace est le premier problème qui s’est posé au Canada, comme à tous les Etats neufs, maîtres d’immenses territoires en friche: les Etats-Unis, l’Argentine, l’Australie. Nous voyons que les corps qui coopèrent économiquement occupent successivement plus de surface et comptent plus d'hommes, jusqu’à ce que les collectivités nouvelles plus grandes reposant sur de plus vastes fondements géographiques, soient assez généralement constituées et capables äe grands progrès.
La découverte des routes où doit s’engager la caravane ininterrompue des immigrants est un effet de l’amour du gain. Ce sont les navigateurs qui, dans leur intérêt propre, explorent les mers et les îles situées en marge du continent; ce sont les courtiers, en quête de fourrures, qui suivent avec ardeur, loin dans les bois, les abattures de l’orignal. Pêcheurs et traitants construisent ainsi, par un effort inconscient et grandiose, la géographie du monde nouveau.
Mais ces premiers représentants de la France sur nos bords n’achèvent pas leur œuvre. Il n’y a guère parmi eux de véritables colons qui s’établissent sur le sol révélé. S'ils sillonnent les eaux en tous sens, s’ils battent la brousse, de foyer ils n’en fondent point. Ils viennent et s’en retournent régulièrement suivant les saisons, à l’exemple du buffle migrateur. Quand ils ont fait fortune, ils discontinuent leurs voyages annuels, ne laissant derrière eux qu’un sillage éphémère. D’autres, plus tard, pourront suivre les mêmes sentiers. Mais les premières générations qui se succèdent ne font pas souche dans le pays.
Terre uniquement d’exploitation (1), le Canada présente alors Paspect d’un vaste atelier maritime d’où on importe le poisson, d’un comptoir où les produits indigènes viennent s’échanger contre les marchandises européennes. Cette extraction des richesses naturelles exige relativement beaucoup de capitaux et peu de personnel, Les navires venant en grand nombre, le mouvement des échanges prend de l’ampleur, limportance économique du Canada grandit, mais son importance politique reste quasi nulle.
Nous consacrerons trois chapitres à cette période des débuts. Dans le premier nous parlerons de l’industrie de la pêche; nous traiterons, dans le deuxième, du commerce des pelleteries; nous exposerons, enfin, dans un dernier chapitre, la recherche et l’exploitation des mines et carrières.
(x) Lescarbot, I. 932: « Ils écument la graisse de la terre ».