‹ Les Origines Économiques du CanadaChapitre 5 sur 149 · MAN · texte numérisé non relu

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l'achèvement de l'œuvre entreprise. Le premier, débarquement ruine les « Associés » (1). M. de la Dauversière avoue ne savoir « où prendre le premier sol pour l’an prochain » (2). Son auxiliaire, Jeanne Mance, lui conseille de « mettre par écrit le dessein de Montréal », se chargeant d’en faire tenir des copies « à toutes les dames qui ont voulu la voir à Paris. surtout à madame de Bullion, dont elle espère davantage » (3). L'avis recoit son exécution et produit l’effet attendu: de nouveaux adhérents, les uns fort riches, des cotisations généreuses, à fonds perdu. C’est, de fait, Madame de Bullion qui fait le plus de largesses. Elle y va de 40.000 livres. C’est avec une partie de cette magnifique souscription que Maisonneuve lève cette recrue de 1653 qui épargne à Montréal le sort des bourgades huronnes, c’est-à-dire l’anéantissement complet (4). Si critique était devenue la situation que le courageux commandant lui-même ne voyait plus que deux alternatives: périr sur place ou s’en aller (5).

Nul, peut-être, n’a mieux montré que la Bienheureuse Mère Marie de l’Incarnation dans quelle dépendance étroite du « temporel » le « spirituel » se trouvait être au Canada naissant. « S’il poursuit ses conquêtes et ses victoires, écrit-elle de Québec au sujet de PIroquois, le 30 août 1650, il n’y a plus rien à faire ici pour les Français. Le commerce ne pourra pas s’y exercer; le commerce ne s’y exerçant plus, toutes les choses nécessaires à la vie manqueront, comme les étoffes, le linge, la plus grande partie des vivres, comme les lards et les farines dont la garnison et les maisons religieuses ne peuvent se passer. Si le commerce manque par la continuation de la guerre, les sauvages. se dissiperont dans les bois; ainsi nous n’aurons plus que faire, nous qui ne sommes ici que pour les attirer à la foi » (6). Dix ans plus tard, le 17 septembre 1660, la même sœur écrit: « Sans le commerce, le pays ne vaut rien pour le temporel (7), et, le 23: « Si

(1) Il coûte 73.000 livres. Dollier de Casson, Histoire du Montréal, p. 14.

(2) Id. ibid., pp. 15-16. |

(3) 1d., ibid.

(4) Id. ibid. pp. 96-100. :

(5) Salone, La Colonisation de la Nouvelle-France, Paris, Guilmoto, 1906, PP. IOI-102.

(6) Marie de l’Incarnation, Lettres (éd. Richaudeau, Tournai, 1876), vol. I, p. 430.

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(les marchands) eussent quitté, il nous eût fallu quitter avec eux; car sans les correspondances qui s’entretiennent à la faveur du commerce, il ne serait pas possible de subsister ici » (1).

Comment expliquer, en présence de ces faits, que les historiens de la Nouvelle-France n’ont, en général, guère fait état, de ce facteur essentiel qui sont les besoins et les biens économiques? (2). Garneau (3) n’assiste-t-il pas impassible au jeu du principe hédonistique (4). Longtemps, on ne se donnait même pas la peine de colliger les documents. Epars, ils moisissaient dans sept ou huit dépôts (5). On les abandonnaïit, d’un cœur léger, à leur poussière ancestrale (6).

En voici la raison. La société est un mécanisme complexe soumis à l’influence de causes nombreuses. Ces causes, selon leur nature

(1) Marie de l’Incarnation, 1bid., II. 174.

(2) Sur le caractère économique des origines du Canada, voir Biggar (H. P.), Les Précurseurs de Jacques Cartier (Ottawa, 1013, pp. VII, XI, XIV, XVII, XX, XXI, XXV, XXVI, XXVIII, xxXIX; — Id, Voyages of Cartier (Ottawa, 1924), p. 208 ; — 3 EO 11-12; — Sully, Oeconomies Royales (Paris, 1664), II, ch. xxvi, p. 246; — Champlain, Œuvres (éd. de la Champlain Society, Toronto, 1922), I. 3, 69, 86, 124 note 1, 152, 157, 225 et suivants, 228-220, 221, II. 5, et (édition du Gouvernement français, Paris, 1830), Il. 38; — BN. collection Clairambault, [. 106- 302; — Lescarbot (Marc), Histoire de la Nouvelle-France, (édition Champlain Society, Toronto, 1907), Î. I, 3, 17, 90, 130, 155, 215-216, 287, 370-371, 441-442, 543, III. 614, 637, 640, 641, 649 (in fine du t. III); — Sagard (Gabriel), Voyage au pays des Hurons (Paris, 1632), p. 44; — Ruette d'Auteuil, 2 RAQ 75; Thwaites (R. G.), France in America (New-York, Harper, 1905), ch. 1, IV, V, XVII; — Pasquet (D.), Histoire politique et sociale du peuple américain (Paris, Picard, 1924), I. 22, 28, 31-34, 125 et suivants; Wells (L. R.), Industrial History of the United States (New-York, Macmillan, 1922), 2; — Van Metre (T. W.), Economic History of the U. S. (London, Pitman, 1925), 33: — Moore (J. R. H.), An Industrial History of the American People (New-York, Macmilan, 1013, 1-14; — infra, pp. 69 et suivantes ; — Sur le fait que les Dominions britanniques négligent d'écrire leur histoire économique, tout occupés qu'ils sont à organiser leurs pays, voir Knowles (L. C.), The Economic Development of the British Overseas Empire: (Londres, 1924), préface.

(3) Garneau (F. X.), Histoire du Canada, 2 vol., Paris, Alcan, 1914-1920, 5° édition.

(4) Cp. Lanctot (G.), Discours prononcé à Montréal devant la Canadian Historical Association le 1° mai 1925 et rapporté dans les journaux du temps.

(5) Voir Massicotte (Edmond-Z.), archiviste de la Ville de Montréal, La Presse, Montréal, le 27 mai 1021, p. 5.

(6) Voir Marmette (Joseph), archiviste du Canada, RAC, 1888, ccv; — l'abbé Verreau (H. A.), RAC, 1800, supplément, 193; — Roy (J. Edmond), RAC, 1911, 480,

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et leur mode d’action peuvent se répartir en deux groupes: les unes constantes, les autres accidentelles. Parmi les premières, on doit compter la fécondité propre à l’espèce humaine, les conditions de salubrité, l’état social et, surtout, les formes économiques. Une guerre, une révolution, une épidémie constituent des causes fortuites. Les transformations qui dérivent des causes constantes apparaissent très lentes, de si longue durée qu’elles sont à peine perceptibles pour une seule génération d'hommes: on est tenté de les négliger. Celles qui. naissent en vertu des causes variables sont, à l'inverse, brusques, violentes, par accès, elles saisissent par leur étrange soudaineté: on est porté à en exagérer l'importance, oubliant qu’elles sont locales et exceptionnelles, limitées dans l’espace et réduites dans le temps.

L'écrivain suit d'autant plus ce penchant funeste que le public réclame précisément en spectacle des lueurs d'incendie, en breuvage le sang de gladiateurs. Le vulgaire aime à se représenter l’histoire du monde comme une théorie de capitaines qui s’entretuent entre deux haies de tombes, entraînant dans la clameur de leur chute les dogmes et les empires (1).

Le sage se doit garder de réponses aussi sommaires. Loin de lui les interprétations simplistes, à base de tragédie! C’est sur les phénomènes constants qu’il convient au philosophe de faire porter son étude, c’est en série qu’il les doit observer, il lui faut rechercher le principe même de leur filiation. Non que cette analyse ne soit délicate! Outre que les états successifs sont presque toujours liés les uns aux autres par des transitions insensibles, la suite des événements est bien sou- .vent interrompue par l’action des forces volitives, par les guerres; en conséquence, l’examen des formations historiques se révèle comme une œuvre de longue haleine. Mais s’il y a, dans la reconstitution des temps révolus, des points de vue plus pittoresques, plus séduisants que le point de vue juridico-économique, il n’y en a peut-être pas qui fasse pénétrer plus intimement dans le fond même de la vie.

On en jugera d’ailleurs aux pages qui vont suivre. Elles évoquent les actions de l’homme d’avant 1760 qui ont eu, au Canada, pour objet, la satisfaction des besoins. Elles prennent ce travailleur à la première heure de sa lutte pour l'existence et elles le suivent dans tous les pro-

(1) Cp. E. Montpetit, Discours prononcé à la Semaine d'Histoire du Canada, Le Devoir du 25 novembre 1925, p. 2: « Le peuple (tel que nous le représente l’histoire jusqu'ici) ne vit pas, on le soupçonne seulement de souffrir ».

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grès qui graduellement l’ont amené à l'appropriation normale, rationnelle de l’hémisphère qu’il habitait et dont il avait mission de mettre en œuvre les ressources et les qualités.

L'auteur n’a pas besoin de dire en quel esprit ses recherches ont été conçues. Il n’a pas visé à épuiser sa matière, mais, au contraire, à ouvrir à un défrichement systématique un vaste domaine à peine exploré. Certaines manifestations du développement matériel pourront être étudiées cursivement: ce sont les tours d’horizon qu’il veut tracer, c’est la vue d’ensemble qu’il se propose d'offrir. Les problèmes une fois posés, une fois détachés les uns des autres comme des feuilles d’ardoises qu’on délite, l’auteur consacrera tout son effort à les saisir dans leur évolution, en marche, à les prendre pour ainsi dire en pleine vie. Après l’observation initiale, il replacera la série isolée dans l’ensemble naturel des faits au milieu desquels elle s’est produite et développée; il cherchera comment elle se rattache aux événements qui l’avoisinent, dans quelle mesure elle les a déterminés, dans quelle mesure, au contraire, elle en a subi l'influence.

Dans la poursuite de son investigation, l’auteur a consulté des sources nombreuses et diverses. C’est, toutefois, sur les archives canadiennes conservées à Paris qu’il appuie de préférence ses affirmations. De l’aveu des publicistes, ces documents, dont l’authenticité ne saurait être révoquée en doute, peignent au mieux la physionomie du temps qui leur a donné naissance. Les renseignements que contiennent leurs milliers de feuilles n’ont pas seulement l’avantage d’être de première main et pleins de vie: en nous dévoilant des secrets dans lesquels les contemporains n’ont pas été ou dont ils ont affecté l’ignorance, ils nous permettent de faire justice d’opinions toutes faites, de reviser des jugements traditionnels (1).

(x) Les archives touchant l'histoire économique de la Nouvelle-France sont, pour la plupart, conservées dans deux capitales, Québec et Paris. Le dépôt d'Ottawa ne contient, ou peu s'en faut, que des copies.

Si l’on trouve à Québec les documents « qui peuvent servir à justifier l'état de la fortune des citoyens », c’est à Paris qu'il est donné au chercheur de compulser les « papiers » originaux relatant les avatars de la fortune publique de la Nouvelle-France. Ainsi l'ont prescrit les articles 43, 44 et 45 de la Capitulation de Montréal (1760).

Nous ferions double emploi en rééditant ici les inventaires que d’autres, venus avant nous, ont fait des anciens titres, chartes, ordonnances et manuscrits concernant l'histoire générale du Canada des origines à 1760. Qu'il suffise de signaler

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