VII. — LA PÊCHE À LA CÔTE AVEC SÉCHERIE
. La pêche avec sécherie est moins pénible. Nous verrons cependant qu’elle ne manque pas de fatigues. Le navire mouille dans une rade. La moitié des équipages, les « graviers », reste à terre, pour donner à la morue les façons dont elle a besoin, l’autre moitié s’embarque dans des doris (1), chaloupes à fond plat, et très légères. Le doris est monté par deux hommes, le patron et l’avant. A quatre heures du matin, plus tôt même en juin et juillet, les hommes se lèvent, à peine remis de leurs fatigues de la veille, car ils n’ont pas toujours eu leurs cinq heures de sommeil. Ils avalent à jeun le boujaron d’eaude-vie et sans autre nourriture s’affalent dans les doris, oubliant parfois les vivres, courbés sur les rames, ils nagent vers les bouées à peine visibles dans l’aube pâle surtout si le ciel est brumeux. Quand le soleil paraît à l’horizon, beaucoup de pêcheurs ont déjà retrouvé les barils qui marquent l’emplacement de leurs lignes; alors commence la relève. Quel travail! 1.000, 1.500, 2.000 mètres de ligne tendue horizontalement, cela donne parfois des centaines de morues, un fardeau qui pèse et charge l’embarcation à tel point que les pêcheurs doivent éviter de faire un faux mouvement sous peine de la voir emplir d’eau. Les lignes relevées, cela a pu durer quatre à cinq heures suivant l'abondance de la pêche, il faut rallier la terre, parfois à marée contraire. Puis les morutiers déjeûnent à la hâte d’un repas préparé par le mousse. Il s’agit ensuite de mettre la cargaison en sécherie. La morue est tranchée au plat, lavée et énoctée, mise au sel, puis jetée sur les tréteaux ou chaffauds dressés au bord de la mer, où on la laisse jusqu’à ce qu’elle soit bien brunie. Alors les marins retournent à leurs lignes qu’il faut amorcer et démèêler lorsqu'il y a du « brouillé >; c’est là un exercice de patience, chacun doit boëtter au moins cinq cents hameçons sur huit cents mètres de ligne; et pas de mouvement brusque, sans quoi l’on s'enfonce un hameçon dans les chairs. Enfin, exténués, d’aucuns transis, paralÿsés sous le cirage et
(x) Les chaloupes n'étaient pas, à cette époque, apportées entières d'Europe. On les mettait par quartiers dans le navire,
dans les sabots-bottes, les pêcheurs se jettent tout habillés dans l’étroite couchette où pendant quelques heures ils oublieront leur vie de misère pour recommencer le lendemain. Heureusement, la salubrité du climat soutient la santé contre de si fortes épreuves (1).
On compterait pour rien les peines, si elles étaient mieux récompensées par le produit. Mais il est des havres où les grèves, trop éloi-gnées de la mer, font perdre beaucoup de temps. Il en est dont le fonds de roc vif et sans varec n’attire pas le poisson. Il en est où il jaunit par les eaux douces qui s’y déchargent; et d’autres où il .est brûlé de la réverbération du soleil, réfléchi par les montagnes.
Les havres, même les plus favorables, ne donnent pas l’assurance d’une bonne pêche. La morue ne peut abonder également dans tous. Elle se porte tantôt au nord, tantôt au sud, et quelquefois au milieu de la côte, attirée ou poussée par la direction du caplan, dont elle est friande, ou des vents. Malheur aux pêcheurs qui se trouvent fixés loin des lieux qu’elle préfère. Les frais de leurs établissements sont per-: dus, par l'impossibilité de la suivre (« faire dégrat ») avec tout l’attirail qu’exige cette pêche.
Ajoutons que les pêcheurs ne sont pas toujours faciles à mener; souvent au lieu d’aller à la mer, ils préfèrent « courir le marigot », c’est-à-dire se cacher dans les anses pour ne pas travailler. Ce n’est pas toutefois l’habitude des Basques, probablement parce qu'ils sont doués de plus d’énergie que les autres, mais aussi parce qu'ils sont mieux vêtus et souffrent moins de la rudesse du climat. Aussi les Basques font-ils souvent de meilleure pêche, et pour cela sont-ils traités de sorciers et sont-ils pris en haine-par les autres pêcheurs. On les accuse de faire « jouer la barette, qui est une toque qu’ils portent sur la tête et qu’ils font tourner quand ils sont en colère » (2).
Enfin les pêcheurs sont quelquefois inquiétés par les Sauvages, qui impudemment vont aux navires et emportent ce qu’ils veulent. Et ils ne s’amusent pas aux morues, mais prenuent des merlans, des
(1) Pour l'armement pour la pêche avec sécherie, BN. Coll. Clairambault, 1016. 205, 302, 308, 314, 316, 318; — sur la manière dont on fait la sécherie À Percée, Mémoire de Meulles, AC. Crr. D. 2. 60 (1686) ; — sur le partage des grèves, AC. B. 22. 30, 43, AM. B. 2. 145. 56, aussi l'Ordonnance de la marine (1681).
Sur la vie de mer et de pêcheurs, d'après journaux de bord et comptes, BN. Coll. Clairambault, 854.
(2) G. Musset, op. cit., 120.
bars et des flétans. Il est bien difficile de les en empêcher, € d'autant qu'il eut toujours fallu avoir les armes en main, et la besogne fut demeurée... » (1).
La pêche finit dès les premiers jours de septembre, parce que le soleil cesse alors d’avoir la force nécessaire pour sécher la morue. Tous les navigateurs n’attendent pas même cette époque pour mettre à la voile. Plusieurs se hâtent de prendre la route des Antilles ou de la Méditerranée, pour obtenir les avantages de la primeur (2), qu’on perdrait dans une trop grande concurrence.
Un pêcheur qui touche pour ses services annuels 50 à 100 livres s’estime heureux. Et, pourtant, il ne trouve pas toujours d’appoints pendant la morte-saison; il doit alors chômer jusqu’au renouveau. En présence de tels chiffres, il n’est pas téméraire de penser que ces humbles travailleurs de la mer ne s’amassèrent pas de fortune (3); mais, en introduisant les « visages pâles » dans les eaux douces de la Nouvelle-France, en les véhiculant de l’agitation de la mer au recueillement de la forêt (4), ils assurèrent, et c’est leur gloire si ce ne fut leur ambition, la découverte d’une patrie et la naissance d’un peuple vaillant. Celui-ci éleva en mémoire de cette origine un monument, le plus beau, sa langue: elle conserve l’odeur et la musique de la mer.