A. — PASSAGE DE LA PÉCHE A LA TRAITE
Le besoin de faire aiguade ou de sécher le poisson amène les morutiers à fréquenter les côtes orientales du Canada. Aussitôt accourent, curieux ou courroucés, les indigènes riverains. Pour acheter la paix, les parties échangent des présents (2). Les Blancs font offre de rassade, les Peaux-Rouges proposent des fourrures. Etant avantageuse à tous, on renouvelle la prestation et on la multiplie. Le symbole de l’amitié devient marchandise de troc. « Les Sauvages, voire seulement ceux des premières terres, écrit Lescarbot, viennent trouver les pêcheurs vers Baccalaos, et là, par manière d’acquit, troquent ce qu'iis ont presque pour néant » (3).
La traite se fait tout d’abord au petit bonheur. A l’occasion, maïtres et matelots arrondissent de ce chef leurs pécules (4); des explo-
(1) Cp. Biggar, The Early Trading Companies of New France, 17, 28-20; Mclllwain, XII-XV et note 5.
(2) Les Blancs se permettent quelquefois des cruautés: Thévet, Singularitez (1878), 422-423: « Les nostres descenduz en terre, aucuns jeunes folastres par passetemps,… comme par une manière de tyrannie couppaient bras et jambes à quelques-uns de ces pauvres gens, seulement disoient-ils pour essayer, si leurs espées trenchaient bien, nonobstant que ces pauvres Barbares les eussent receu humainement, avecques tout douceur et amytié. » Voir aussi sa Cosmographie universelle, II. 1012v.
(3) Lescarbot, III. 637. Voir aussi id. I. 18, III. 834.
(4) Lescarbot, I. 534.
rateurs emportent des fourrures pour attester leurs découvertes. Esteban Gomez, qui visite le Golfe vers 1523, en rapporte une cargaison au Portugal. De même Jacques Cartier, de passage à la Baie des Chaleurs (1534), négocie avec les Sauvages montés à bord leurs nippes de poil et les congédie « tous nulz, sans aulcune chose avoir sur eulz » (1).
Mais le troc, d’intermittent qu'il est, ne tarde pas à devenir une institution régulière et permanente. On se spécialise dans un commerce qui promet d’être lucratif. Si l’usage des pelleteries paraît avoir été fort peu répandu dans l’antiquité, comme en témoigne le mépris des écrivains de ces temps reculés pour les peuples barbares qui s’habillaient de fourrures, il n’en est pas de même au moyen-âge. A cette époque la dépouille de certains animaux et particulièrement de l’hermine est en grand honneur. Ce goût dégénère même en passion, si bien que les rois de France et d’Angleterre, ainsi que plusieurs princes d’Italie, sont obligés de décréter des lois somptuaires pour arrêter cette singulière frénésie. Deux lois de 1334 et 1363 interdisent l’usage des fourrures à toute personne qui aura moins de cent livres de revenu. Ceci ne prouve pas seulement que les fourrures sont recherchées avec fureur; de pareilles prohibitions montrent aussi que cet article de commerce est alors excessivement cher et à la portée d’un petit nombre de fortunes (2).