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B. — LA CHAINE DES COMPTOIRS

Les explorations poursuivies dans le nord de l'Amérique, en livrant à l’activité des nouveaux venus d’immenses régions peuplées d'animaux à fourrures, raniment en Europe le goût de la vente d’un article d'importation proscrit par les lois. Sous l’impulsion nouvelle, la traite prend du volume. L’anglais Hakluyt affirme avoir vu, à Paris, en 1583, chez un particulier, des fourrures de provenance canadienne, dont la valeur dépassait cinq mille couronnes. Dès lors l’Amérique septentrionale est exploitée pour ses fourrures, comme l’Amé-

(1) Cartier, 53; aussi id. 48, 52-53, 55.

(2) Pour l'histoire de la mode des fourrures, voir Sexe, Histoire d'une fa-

mile et d'une industrie (La maison Revillon) pendant deux siècles, 1723-1923. Plon-Nourrit, 136 pp. (1923); — Ordonnance de 1532 (Isambert, Anciennes lois

françaises. t XII, p. 361, Edit. du 8 juin 1532).

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rique du Sud pour ses métaux précieux. La nature avait placé dans les deux hémisphères de ce continent un appt irrésistible pour la cupidité de l’ancien monde.

La vallée du Saint-Laurent se prêtait bien, au reste, par sa configuration, à la poursuite des fauves qui s’y étaient multipliés. Une série de lacs et de rivières la relie à tous les points d’une contrée où les routes par terre font défaut. Au sud, de courts portages la mettent en rapport avec la plaine du Mississipi; au nord, un réseau fluvial lui donne accès à la Baie d'Hudson et à la prairie du Nord-Ouest. Pour ces causes elle devient et reste pendant deux siècles le centre d’un trafic sans pareil, pour l’intérêt romanesque, dans l’histoire du commerce.

La traite, seul mode d’activité sur les frontières pendant deux siècles, joue dans l’histoire un rôle prépondérant. Elle rend légendaire le type du « coureur de bois », elle provoque de glorieuses découvertes, elle donne naissance à des guerres néfastes.

Grâce au trappeur, la civilisation française, après avoir suivi les cours d’eau pénètre dans les clairières des forêts de l’ouest et sur les confins des prairies. Elle s’enfonce dans les pistes qui ne connaissaient encore que le pas du loup, du renard et de l’ours, les bonds du daim et du buffle, la marche des pieds nus ou chaussés de mocassins des indigènes. Louis Jolliet, qui explore, en la compagnie du Père Marquette, les sources du Mississipi (1673), René-Robert Cavelier de La Salle et le sieur Henri de Tonty qui en reconnaissant l’embouchure (1682), sont des chasseurs expédiant à l’arrière les peaux recueillies en chemin; des chasseurs, les Varenne de la Vérendrye qui reculent les bornes du Canada jusqu’au pied des Rocheuses stupéfaites (1° janv. 1743). Ils marchent tous en silence, maïs le bruit de leurs pas feutrés et des brindilles rompues est perçu par l'oreille alerte des Peaux-Rouges, et les endroits où ces commerçants du désert étalent leur pacotille devant leur clientèle ébahie, finissent par devenir de petits centres commerciaux, annonçant les futures grandes villes.

Yest d’abord Tadoussac, port situé à trente lieues au-dessus de Québec, Vers l’an 1640, Trois-Rivières, bâtie à vingt-cinq lieues plus haut que la capitale, devient un second entrepôt. Avec le temps, Montréal attire seul toutes les pelleteries.

L'avance, par vagues successives, des comptoirs français éveille la jalousie de PAngleterre, et la colonie qu’elle a fondée à New-York

ne tarde pas à détourner la circulation. Son commerce est borné d’abord au pays des Iroquois. Les cinq nations de ce nom ne souffrent pas qu’on traverse leurs terres, pour aller traiter avec d’autres nations sauvages qu’ils ont constamment pour ennemies, ni que celles-ci viennent sur leur territoire leur disputer, par la concurrence, les profits d’un commerce ouvert avec les Européens.

Mais le temps ayant éteint ou plutôt suspendu les hostilités nationales entre les Sauvages, l’Anglais se répand de tous côtés, et de tous côtés on accourt à lui. Ce peuple a &es avantages infinis pour obtenir des préférences sur le Français son rival. Sa navigation est plus facile, et dès lors ses marchandises s’offrent à meilleur marché. I! fabrique seul les grosses étoffes qui conviennent le mieux au goût des Sauvages. C’est avec cette facilité qu’il intercepte la plus grande partie des marchandises qui font la célébrité de Montréal.

Le commerce memace de passer entre les mains des nouveaux venus, en même temps que l’amitié versatile des indigènes et la puissance politique. Effrayé, le gouvernement adopte des mesures préventives. Défense est faite à quiconque d’expédier des marchandises aux colons de la Nouvelle-Angleterre, sous peine de confiscation: voyager dans leur pays, sans passeport, rend le contrevenant passible de la peine capitale (1).

D'autre part, pour surveiller de très près les Iroquois et empécher leurs relations avec les habitants de New-York, il ajoute de nouveaux anneaux à la chaîne des postes (2). Le premier de ces nouveaux blockhaus est le fort Frontenac, bâti en 1671 à l’entrée du lac Ontario et du lac Erié, qui ont chacun trois cents lieues de circuit, est un continent de quatorze lieues. Cette terre est coupée vers le milieu par le fameux saut du Niagara, qui par la quantité, l’impétuosité de ses eaux, passe avec raison pour la plus étonnante cataracte du monde. C’est au-dessus de cette magnifique et terrible chute, que la France élève ses secondes fortifications.

Au delà du lac Erié, s’étend une terre distinguée sous le nom de Détroit (3). Elle surpasse tout le Canada par la douceur du climat,

(1) Sur le commerce de contrebande avec les Anglais, voir AC. B. 15. 4, 20. 8. 78, 162. Cix. À: 10. 343, 16. 130, 30. 478, 35. 81, 130, 40. 272, 44. 283, 48. AA, 40 1749-6315, F3:10.1802 0081, MONO 260 231; AM VB MTES OL. SI22545 tete

(2) Sur les postes d'en haut, voir AC. Crr. E. 13. 143, 191, 14, 15, 16.

(3) Sur Détroit et sa situation avantageuse, voir Margry (P.), Lettres de

par la beauté, la variété du paysage, par la fertilité du sol, par l’abondance de la chasse et de la pêche. La nature a tout prodigué pour en faire un séjour délicieux. Mais ce n’est pas la beauté du lieu qui engage les Français à s’y établir: c’est plutôt le voisinage de plusieurs nations sauvages, dont on peut tirer beaucoup de fourrures.

Ce commerce s’accroit avec assez de rapidité. Le succès de ce nouvel établissement fait déchoir le poste de Michillimakinak, placé cent lieues plus loin entre le lac Michigan, le lac Huron et le iac Supérieur, tous trois navigables. De Michillimakinak, les traitants poussent leur ambition vers le nord, où les belles pelleteries sont en plus grande abondance. Lorsque cette veine de richesse tarit ou diminue, le commerce se tourne vers le sud, où l’on découvre l'Ohio, qui mérite le nom de Belle-Rivière. Elle ouvre la communication naturelle du Canada avec la Louisiane. Les puissances rivales se heurtent sur ce terrain stratégique. La guerre s’ÿ allume entre Français, Anglais et Indiens. Comme résultat, la France perd ses colonies américaines, et le commerce des fourrures, longtemps suspendu, ne reprend que plus tard, sous d’autres auspices.

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