D. — LES « MARCHANDISES DE TRAITE
En échange de leurs pelleteries, les Sauvages reçoivent, à la vérité, des scies, des couteaux, des haches, des chaudières, des hameçons, des aiguilles, du fil, des toiles communes, des écarlatines, de grosses étoffes de laine, premiers gages de la sociabilité (2); mais on leur vend aussi ce qui leur serait préjudiciable même à titre de don, des fusils, de la poudre, du plomb et, surtout de l’eau-de-vie (3).
Cette boisson, le présent le plus funeste que l’ancien monde ait fait au nouveau, n’est pas plutôt connue des Sauvages, qu’elle devient
(1) Voir Lescarbot sur les « formes sordides des nôtres » et le mépris qu'en ont les Sauvages « qui ne marchandent point. » (III. 886); aussi Sagard, 183, 186; et « Mémoire historique et anonvme sur les mauvais effets de la réunion des castors dans une même main (1705), Archives de la Marine: « Les coureurs de bois font souvent mille bassesses auprès des Sauvages pour avoir leurs castors.… Ils essuient les raïilleries piquantes, les mépris et quelquefois les coups de ces Sauvages (ils violent leurs sépulcres, id. IT. 070), qui ne sauraient assez s'étonner d’une avidité si sordide, et de voir les François venir de si loin avec tant de fatigues et de dépenses pour ramasser des castors sales et puants, dont ils se sont.habillés et dont ils ne font plus de cas ».
(2) « Instruments de servitude », d’après Bougainville (3 RAQ 266).
(3) Sur les marchandises de traite autre que les boissons et notamment les écarlatines : Margry (P.), Lettres de La Salle (1870), 17; 3 RAQ 42-70; 4 RAQ 201. AMP BN T0. 153, 20. ZO MA CB. 36,338, 362,30. 5, 20, 180, 230, A5 207, 47. TI20 COTTON ISO MARS 3503 SOIT 240 7120 AE 0 40e er NUITe but, en récompense des fourrures que « les Sauvages apportaient à l’envi l’un de l'autre, on leur attachait au front une bende de papier mouillée de crachat, dont ils étoient fort glorieux » (Lescarbot, I. 555), mais bientôt ils ne voulurent plus entamer les négociations avant « qu'il y eût nombre de vaisseaux, pour avoir meilleur marché de noz denrées: à quoi ils sont fort bien instruits depuis que l'avarice de noz Marchands s'est fait reconnaître pardelà » (Id. III. 637). Il arriva même certaine année que « l’avidité des Mercadens fut si grande que Îles trois quarts cuidans aller conquerir la toison d’or, ne conquirent pas seulement des toisons de laine » (Ibid., III. 634). Ë
l’objet de leur plus forte passion. Il leur est également impossible et de s’en abstenir et d’en user avec modération. On ne tarde pas à s’apercevoir qu’elle trouble leur paix domestique, qu'elle ieur ôte le jugement, qu’elle les rend furieux. Inutilement quelques Français hounêtes veulent les faire rougir de ces excès. C’est vous, répondent-ils, qui nous avez accoutumés à cette liqueur: nous ne pouvons plus nous en passer; et si vous refusez de nous en donner, nous en irons chercher chez les Anglais, Monseigneur de Laval, qui a à cœur le bien des Sauvages, après consultation de la Sorbonne, lance des excommunications contre les débitants d’eau-de-vie, et engage avec les autorités civiles, auxquelles il ne réussit pas à faire partager ses vues, une regrettable controverse. Sur ces entrefaites, un tremblement de terre ayant lieu, la population affolée y voit le jugement de Dieu. Une Ordonnance royale du 24 mai 1679 permet la vente de l’eau-de-vie dans les centres d'habitation, mais défend le trafic de cette liqueur avec les Sauvages dans la profondeur des bois (1).