A. — RAISON D’ÊTRE DES COMPAGNIES A MONOPOLE
Le commerce des fourrures est d’un ordre particulier. Par la nature et l’étendue de son objet, il exige de grands moyens et de
(1) Sagard, 266.
(2) Mais leur vie était dissolue (Sagard, 177), ils vivaient « en la plus grande abomination et vie Epicurienne qu'il est possible de raconter: sans Dieu, sans Foy, ne Loy.. » (Lescarbot, I. 154).
(3) Des premiers truchements, nommons Vernet et Estienne Bruslé, de Champigny, interprètes des Hurons, Nicolas Marsolet, de Rouen, interprète des Montagnais, Gros Jean, de Dieppe, interprète des Algonquins, Pierre Raye, de Paris, Nicolas Vignau.
(4) Sur les compagnies de commerce, BN. a. f. f. 8036, Supplément fran-
Punité; il ne peut être entrepris que par une association puissante. Si plusieurs sociétés se forment, elles sont portées par leur intérêt propre à se terminer en une seule et même compagnie, Il est de principe, on le sait, que la concurrence des vendeurs et des acheteurs réduit les marchandises à leur juste valeur. Lorsque la concurrence des vendeurs est plus grande que celle des acheteurs, le‘prix des marchandises tombe au-dessous de leur valeur; comme il est plus considérable, lorsque le nombre des acheteurs surpasse celui des vendeurs. Or, lorsque vous supposez que le commerce des fourrures s’étendra en proportion du nombre d’armements particuliers qu’on y destinera, vous ne voyez pas que cette multiplicité n’augmentera.que Ia concurrence des acheteurs, tandis qu’il n’est pas en votre pouvoir d’augmenter celle des vendeurs. C’est comme si vous conseilliez à des négociants d’aller en troupe mettre l’enchère à des effets, pour les avoir à-meilleur marché. De là il suit que plus il y aura de marchands européens occupés de ce commerce, plus la valeur des productions coloniales augmentera, plus celle de l'Europe diminuera; et qu’enfin ce ne sera qu'avec des exportations immenses que la France se procurera les marchandises qui lui viennent de l'Amérique. Mais si, par une suite de cet ordre des choses, chacune des sociétés particulières est obligée d'exporter plus d’argent sans apporter plus de marchandises, il en résultera pour elles une perte certaine; et la concurrence qui aura entamé leur ruine en Amérique, les poursuivra encore en Europe pour la consommer, parce que ie nombre des vendeurs étant alors plus considérable, tandis que celui des acheteurs est toujours le même, les sociétés seront obligées de vendre à meilleur marché, après avoir été forcés d'acheter plus cher. Elles feront par conséquent monter le prix au Canada, elles le feront baisser en France, et causeront tout à la fois un dommage inévitable à elles-mêmes et à l'État.
Toutes ces considérations n’échappent point aux armateurs el aux capitalistes non plus qu'aux pouvoirs publies. Dès 1588, une requête que présentent au roi Estienne Chaton de la Jaunaye, et Jacques Noel, capitaine de marine, neveux et héritiers de Jacques Cartier (1),
çais. 5026; À. Fr. A. (les 48 premiers volumes, 1070-1702)12 13 IA UTS, 10! Biggar (H. P.), The Early Trading Compagnies of New France, Toronto, 1001 ; Bonnassieux (P.), Les grandes compagnies de commerce, 1802; Chailley-Bert, Compagnies de colonisation sous l'ancien régime, 1808.
(1) Lescarbot, LE. 416.
aux fins de se faire octroyer le privilège exclusif de la traite des pelleteries au Canada, soulève la question qu’une politique commerciale et la querelle qui s’en suit entre les intéressés ne s'éteint qu'avec la domination française. x
En raison des biens ou des maux qu’on fait envisager à ses ministres la Cour applique tour à tour, avec un égal insuecès, le régime de la liberté du commerce et celui du privilège. En vain tente-t-elle des compromis, comme celui qui consiste à diviser le pays en deux zônes, l’une libre et l’autre réservée (1609), ou bien encore à agréger en une corporation tous les habitants du pays (1699); en vain elle réglemente la traite, elle proscrit en vain. Toute tentative d’harmoniser les intérêts privés et les intérêts généraux semble vouée à un échec.
Pour que des compagnies se forment, il faut leur donner des encouragements proportionnés à la difficulté de l’entreprise. On leur avance des fonds; on les décore de tous les attributs de la puissance souveraine; on leur donne le droit de faire la paix et la guerre; on leur abandonne l’administration de la justice. On sent en même temps qu’il est nécessaire de leur assurer les moyens de s’indemniser des dépenses d'établissement, qui doivent être considérables. De là les privilèges exclusifs, dont la durée est d’abord fixée à un certain nombre d’années, et qui se perpétuent par des circonstances que nous allons développer.
Les prérogatives brillantes que l’on acorde aux compagnies, sont, à les bien prendre, autant de charges imposées au commerce. Le droit d’avoir des forteresses emporte la nécessité de les construire et de les défendre. Le droit d’avoir des troupes emporte l’obligation de les recruter et de les payer. Il en est de même de la permission de lever des droits de douane. Tout cela entraîne après soi des dépenses de pure représentation bien propres à arrêter les progrès du commerce.
Cependant le gouvernement trouve fort commode d’avoir au Canada une espèce de colonie qui, en apparence, ne lui coûte rien; et comme en laissant toutes les dépenses à la charge des compagnies, il est juste de leur assurer tous les profits, les privilèges sont maintenus.
Les compagnies de commerce des pelleteries sont des compagnies de la forme qu’on appelle aujourd’hui anonymes. Des actionnaires, qui n’ont entre eux d’autre lien que celui de s’intéresser, chacun pour sa part, à une entreprise, ont souscrit des actions pour des sommes
variables. Ces actionnaires se réunissent sur une convocation des promoteurs de laffaire et nomment des directeurs.