‹ Les Origines Économiques du CanadaChapitre 65 sur 149 · E. — LA COMPAGNIE DE JOHN LAW OU D'OCCIDENT · texte numérisé non relu

E. — LA COMPAGNIE DE JOHN LAW OU D'OCCIDENT

C’est que la Régence de Louis XV, réduite aux expédients par l’avilissement des fonds publics, fait siens les projets ambitieux de l’écossais John Law. Elle imagine, pour rendre aux valeurs d’Etat leur prestige, de lier le crédit du gouvernement aux destins chanceux du commerce. Elle espère pouvoir réaliser du même coup la déflation monétaire et la prospérité de la navigation en employant le surplus des billets en circulation à lancer une compagnie de conséquence. L'occasion s'offre belle d’en former une: l’Amérique attend un entrepreneur, le bail Aubert expire aux régions du Saint-Laurent, Antoine Crozat se désiste du privilège de faire seul dans le bas Mississipi le négoce des pelleteries autres que le castor. Le duc d'Orléans autorise donc, au nom du roi, l’aventurier de génie que la fortune lui envoie à former une société capable d’exploiter pendant l’espace de vingt-cinq ans, sous le nom de Compagnie d'Occident, tout le com-

(1) Sources : Recueil d'arrêts et autres pièces pour l'établissement de la Compagnie d'Occident (Amsterdam, 1720, 1 vol. in-12); Isambert, Anciennes lois françaises, XXI. 149; Saint-Simon, Mémoires (édition de 1856), XV. 237-238: BN. a. f. f. 7800. 248-251, 21778. 333-367; D 'EO 377, 305, 441: A G-6: ACNB. 40. 506, 42. 56, 448, 44. 534, 535; Cri. À. 38. 247, F3. 10. 123, 203, 246: AM. B. 1. 20. 24; MA. Amérique, 3 et 4, Documents relatifs à l'établissement de la compagnie d'Occident (1717-1720); MG. section histoire des archives vol. 2502; Davis (A. M.), Law's System (1887); Heinrich (Pierre), La Louisiane scus la compagnie des Indes (1717-1731), Paris, 1907: Levasseur (Emile), Recherches historiques sur le système de Law; Thiers (A.), Law et son système de Finances.

merce de la Louisiane, ainsi que d’acheter, transporter et vendre dans le royaume tout le castor offert sur le marché québecquois (août 1717). Il s'engage même, au bout de quelques mois (11 juiliet 1718), à voiturer sur ses propres navires, francs de port et quittes de tous droits, le quart compris, les ballots de fourrures du concessionnaire. Ses effets, il les déclare insaisissables; ses litiges il les défère à la justice de l’intendant; ses vaisseaux, il souffre qu’on les arme en guerre. [l impose une seule charge à la compagnie, l'obligation de reconnaître la suzeraineté du roi de France. Car, c’est à Paris, rue Quincampoix, qu'est établi le siège social; c’est en billets de l'Etat que sera payé un cinquième du capital, soit 25 millions de livres; c’est enfin, le Conseil de la monarchie qui pourvoit (12 sept. 1717) à la nomination des sept premiers directeurs. Il les tire du milieu de ses obligés. Il choisit deux receveurs des finances, Dartagniette (Auch) et Duché (La Rochelle), trois députés du commerce: Moreau (Saint-Malo), Piou (Nantes) et Mouchard (La Rochelle) et un seul négociant mais au nom joyeux, Castaignictte. Ajoutez natureilement à leur nombre le financier magicien, John Law.

Ii n’en faut pas tant pour que les cent millions nécessaires soient recueillis avec facilité. Le 16 juillet 1718, la souscription est close. La compagnie si heureusement née ne doit pourtant pas fonctionner longtemps sous sa forme initiale, Tour à tour l'esprit de lucre de ses fournisseurs et l’ambition, le manque de probité des sociétaires euxmêmes nécessitent des changements.

Tout d’abord, il faut trouver un moyen de mettre fin aux fraudes que les trappeurs du Canada commettent dans les livraisons du castor. Le bien de la chapellerie l'exige. Les peaux de castor gras, en effet, n’ont alors d’autre consommateur que l’industrie du chapeau. Mais elle est un grand consommateur. Le feutre fait de poils de castor est universellement estimé. Doux, lustré et poilu, il est porté par les Français, maîtres et valets. Remis sur la forme et enduit d’une substance mucilagineuse. il est expédié aux Espagnols qui le demandent dur, ras et sans poil. Après avoir rôdé d’Espagne au Portugal, il revient à la manufacture. Un coup de fer et on le revoiture à Lisbonne et de là au Brésil, où il est fort bien reçu pouvu qu’il soit molasse et « claquebord ». Lorsque, à force de servir il est plein de trous, le commerce le porte en Guinée: les galants de Bolama y ,passent des plumes. Enfin, le pauvre chapeau façonné en France d’une matière tirée du Canada, va mourir au Mozambique ou en Océanie,

après avoir fait des milliers de lieues et passé en différents pays où la diversité des goûts l'ont fait honorer dans quelque état misérable qu'il fût (1).

Dur ou mou, à poil ou épilé, le roi avait maintes fois ordonné que le chapeau fut toujours & pur ». Il avait fait défense au fabricant de faire usage d'une partie de laine, de poil de lièvre ou de poil de chameau (2). La consommation du castor en aurait été réduite et le Canada appauvri. Il était allé jusqu'à punir le chapelier délinquant par ia privation de sa maitrise et d'une amende de 2000 livres. De ces interdictions vient qu'au XVIII sièele, le demi-castor étant au chapeau fin ce que les femmes du demi-monde sont aux personnes honnètes, toute femme de demi-vertu était appelée demi-castor (3).

Sans prendre garde que leur àâpreté au gain pourrait amener la ruine du commerce des fourrures, comme il devait amener celui du gingseng, les trappeurs de la Nouvelle-France, s'autorisant de ce que la Compagnie d'Occident ne distinguait, pour des raisons de commodité que deux qualités de castor, le gras et le sec, livraient au receveur de la Compagnie à Québec des peaux pour la plupart défectueuses. Le castor gras était « engraissé » à l'huile au lieu qu'il ne devait avoir cette qualité qu'après avoir été pénétré longuement de la sueur des Sauvages auxquels il servait d'habillement; le castor see était trop chargé de cuir et même de chair. Les chapeliers en avaient porté plainte, représentant que s'il n'y était remédié, les manufactures de chapeaux tomberaient infailliblement. Le Roi s'avise de supprimer alors l'intermédiaire et de mettre face à face producteurs et consommateurs. En conséquence il rend libre le commerce extérieur du castor et convertit le privilège de la compagnie en un droit de 9 sols par livre pesant de castor gras entrant dans le royaume et de 6 sols par livre de castor sec (16 mai 1720). Les calculs du monarque se trouvent porter à faux. L’ayant reconnu, Sa Majesté, révoquant la

(1) Pour le journal du chapeau de castor, voir les Mémoires du marquis d'Argenson, édition elzévirienne, t. I, p. 206.

(2) AC. F3. 6. 206 (8 février 1688): Mémoires et Documents pour servir à l'histoire du commerce et de l'industrie en France, publiés sous la direction de Julien Hayem, Paris, Hachette, 1916, 4° série, article d'Emile Ismard dustrie chapelière à Marseille au XVIII siècle, pp. 65-86.

(3) Voir Dictionnaire Trévoux. On peut lire à ce Sujet, dans les E des Ombres (1722, 4° entretien, p. 380), une curieuse page sun Mm Reprise de ce mot dans Chanteclere d'Edmond Rostand.

sur l'in-

ntretiens | 5 Dunoyer,

hi.

liberté du commerce, le-rétablit dans les termes de la charte de 1717 (30 mai 1721 et 28 janvier 1722), sous deux réserves (16 mai 1725 et 30 mai 1726): comme précédemment sous les fermes d’Oudictte et de Pointeau, il établit une classification élaborée des castors ct une échelle ;de prix descendante: il distingue cinq variétés au lieu de deux: le gras, le demi-gras et l’engraissé, le sec et le veule,

C’est peu pour la Compagnie de se garder des dangers du dehors, elle doit souffrir encore des initiatives intempérantes et téméraires de ses propres directeurs. La souscription à peine close, ils déploient une activité sans pareille. La compagnie possède seize vaisseaux (mars 1719), ils en achètent ou en font mettre en construction trois cents (juin 1720). Ils fondent tout à la fois, en Europe le port de Lorient, en Amérique la Nouvelle-Orléans. Ils absorbent en janvier 1719, la compagnie du Sénégal, en mai celle d’Oricrt et de la Chine, en juin celle des Etats barbaresques, ils englobent enfin, en septembre 1720, les compagnies de Saint-Domingue et de Guinée. En conséquence de cette réunion, ils augmentent le capital de la compagnie d'Occident de 27,500,000 livres. [ls l’appellent désormais d’un nom plus compréhensif: Compagnie des [deux] Indes (mai 1717). Ils obtiennent pour elle, en mai 1717, une prolongation de son bail égale à 25 années. En juillet 1720, ils la font déclarer Compagnie perpétuelle. Bref, ils restent seuls dans le champ du commerce extérieur de la France et leur monopole leur sera jamais disputé.

Le succès obtenu, la hausse des valeurs, les engagent à réaliser mieux encore leur objet: celui de lier le crédit de l'Etat à celui des opérations du commerce et de la finance. Il leur faut mettre la main sur des institutions économiques intérieures de la nation. Ils se rendent coup sur coup adjudicataire de la ferme des tabacs et de la fabrication des monnaies, des cinq grosses fermes et des autres recettes de l'Etat. Toute rente sur le trésor royal est supprimée: la compagnie des Indes remboursera la dette publique. Law est nommé Contrôleur général des finances et régisseur de la Banque royale. Les titres, les honneurs de tous genres, parfois les plus inattendus, pleuvent sur lui: amateur de chimie, l’Académie des sciences lui offre un fauteuil; récent converti, l'Eglise lui fait une place au banc d'œuvre de Saint- Roch.

Pour répondre aux besoins élargis, la Compagnie décide une nouvelle augmentation de son capital social de 50 millions de livres et bien que les actions créées à cet effet ne soient émises qu’au taux

nominal de 500 francs, elle les délivre avec 500 livres de prime, soit au cours de 1000 livres atteint par les titres primitifs. Les conditions avantageuses de la souscription ne manquent pas de provoquer un agiotage sans frein qui dégénère en un véritable vent de folie. Un bossu fait fortune à prêter sa bosse en manière d’écritoire. Un abbé, soit erreur, soit fourberie, livre des billets d’enterrement au lieu d’actions. C’était un présage certain.

La fatale union de deux établissements où c'était le plus fragile, le plus ruineux qui prétendait soutenir l’autre, devait aboutir à une catastrophe. L'événement ne se fit pas attendre. Un arrêt ayant été rendu (10 mai 1720) portant réduction de moitié de la valeur des actions de la Compagnie des Indes, la panique s'empare de la place. Le Régent rapporte la décision, mais il est trop tard. Le 17 juillet, il y a émeute. Le 14 décembre, Law, devenu le bouc émissaire de fautes et d’égarements auxquels tout le monde avait pris part, s'éloigne de Paris, accablé de malédictions, quelques.louis en poche.

L'œuvre de Law ne disparaît cependant pas toute entire avec son auteur. Le fond sur lequel repose la Compagnie d'Occident, dégagé des affaires de l’Ecossais et de l'Etat vaut plus de 300 million:. Elle se réorganise en se réduisant au rôle d’entreprise privée. Son capital, d’abord fixé à 112 millions de livres, divisées en actions de 10,000 livres chacune, est ensuite ramené à 102 millions. L’administration de ses affaires est réparti (30 août 1723) entre 12 départements, à la tête de chacun desquels est placé un directeur; huit syndics, nommés par l’assemblée générale des actionnaires, surveilleront la gestion avec voix délibérative dans le conseil des directeurs; chaque année une assembée générale étudiera et approuvera le bilan; tous les quinze jours, un conseil composé du contrôleur-général des Finances, de 4 inspecteurs que désignera le Roi, des syndics et des directeurs, examinera l'emploi des fonds, visera les nouvelles actions et déterminera le taux des dividendes.

Si précis que soit ce contrôle, l’assainissement n’est pas complet. Si tous les frais du commerce de la Compagnie sont payés par elle, elle voit lui échapper une grande partie des profits. L'abbé Morellet nous assure qu’elle en perdait la moitié, Les officiers de tous grades de la société, auxquels il faut joindre des fonctionnaires d’Etat et le roi lui-même, dit-on, agissant par l’entremise de Machault, réservent à leur pacotille personnelle une partie du chargement des navires.

Aux ennemis subtils du dedans, se joint bientôt l'ennemi du de-

hors. Dans les grandes luttes coloniales entre la France et l’Angleterre, la compagnie perd ses comptoirs. Le génie de Dupleix et le courage du malheureux Lally-Tollendal ne peuvent que retarder la perte des Indes, beau fleuron, bien que le commerce de l’Inde n’occupât que dix à douze vaisseaux par an et que les ventes ne rapportent que 24 à 26 millions, alors que le commerce de Guinée et des Antilles occupait annuellement 400 vaisseaux et vaut plus de 140 millions. La conquête du Canada par les Anglais donne le coup de grâce à la compagnie. Dépouillé de son champ d’action, elle perd sa raison d’être. Un arrêt rendu le 13 août 1769 suspend son privilège. Huit mois après l’association se dissout. La liquidation du fonds social se fait sur lestimation totale de 30 millions de livres. Le Roi se charge des dettes et prend tous ies effets. |

Page 1