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LES INDIGÈNES D’AMÉRIQUE

Les nations américaines étaient en fait organisées; mais elles ne l’étaient pas sur le plan que le pape présumait. Elles ne se reconnaissaient pas dans la dépendance du Dieu des Chrétiens et de son Eglise. mais de personnages mortels et d’assemblées démocratiques.

Par exemple, la nation des Hurons, forte de 36 tribus, qui habitait la partie orientale de la péninsule ontarienne, était formée, nous rapporte un témoin oculaire, le Frère Gabriel Sagard (1) « en

(rx) Gabriel Sagard, Le Grand Voyage du Pays des Hurons, Paris, Denis Moreau, 1632.

provinces, qui portent divers noms, aussi bien que lies provinces de France », et en « vingt-cinq villes et villages, sans y comprendre le commun, dont une partie ne sont point clos ni fermez, et les autres son fortifiez de fortes palissades », « Chaque bourg ou village a ses armoiries particulières ». Leurs « trente ou quarante mille âmes » ont à leur tête des « capitaines ordinairement plutôt vieux que jeunes », qui « n’ont point authorité absolue » mais qui « conduisent le peuple plutôt par prières, exhortation, et par exemple, que par commandement ». Ces capitaines « viennent par succession, si le fils d’un Capitaine ensuit la vertu du père; autrement ils font comme aux vieux siècles, lorsque premièrement ces peuples eslurent des Roys. « Le grand Capitaine de province à d’autres capitaines sous luy, tant de guerre que de police, outre son Assesseur et Lieutenant qui, en son absence, ou quand il n’y pouvait vacquer, faisait les cris et publications par la ville des choses nécessaires et ordonnées ».

« Le gouvernement qui est entr’eux est tel, continue l’auteur, que les anciens et principaux de la ville ou du bourg s’assemblent en un conseil avec le Capitaine, où ils décident et proposent tout ce qui est des affaires de leur République». C’est ordinairement dans la Cham-

, bre du capitaine local qu’ils tiennent conseil, autour d’un grand feu, et calumet en bouche. La Cabane fermée, le Capitaine commence à haranguer sur les problèmes à lPétude. Les conseillers opinent à leur tour, « sans s’interrompre les uns, les autres et en peu de mots ». Leurs « advis sont par après colligez avec des pailles ou petits jones, et là dessus est conclud à la pluralité des voix ce qui est jugé expédient.

« Les femmes({), filles et jeunes nommes n’assistent point au conseil, si ce n’est en un conseil général de tous ceux du pays.

« Pius, ils font des assemblées générales, sçavoir des regions longtaines, d’où il vient chacun an un Ambassadeur de chaque Province, au lieu destiné pour l’assemblée, où il se faict de grands festins et dances, et des presens mutuels qu’ils se font les uns aux autres, et parmy toutes ces caresses, ces resjouissances et ces accolades ils contractent amitié de nouveau, et advisent entr’eux du moyen de leur conservation, et par quelle manière ils pourront perdre et ruyner tous leurs ennemis communs.

« En toutes les villes, bourgs et villages de nos Hurons, ils font

(1) Dans certaines tribus les femmes pouvaient etre capitaines.

un certain amas de coliers de porcelaine, rassades, haches, cousteaux, et generallement de tout ce qu’ils gaignent ou obtiennent pour le commun; soit à la guerre, traicté de paix, rachapt de prisonniers; péages des Nations qui passent sur leurs terres, et par toute autre voye et manière qui se présente. Toutes ces choses sont mises et disposées entre les mains de l’un des Capitaines du lieu, à ce destiné, comme Thresorier de la Republique: et lors qu’il est question de faire quelque present pour le bien et salut commun de tous, ils assemblent le conseil, auquel, après avoir deduit la nécessité qui les oblige de puiser dans le thresor, et arresté le nombre et la qualité des marchandises qui en doivent estre tirées, on advise le thresorier de fouiller : dans les coffres et d’en apporter tout ce qui a esté ordonnée. S’il se trouve espuisé de finances, chacun se cottise librement de ce qu’il peut, et sans violence aucune donne de ses moyens selon sa commodité et bonne volonté; et jamais ils ne manquent de trouver les choses nécessaires, tant ils ont le cœur genereux et assis en bon lieu pour le salut commun » (1).

La nation huronne était donc organisée. Elle connaissait la répartition de la population en villes et provinces, elle usait de passeports et de douanes et d'impôts, elle avait son ministre des finances et son trésor, elle avait son gouvernement. La forme gouvernementale était celle de la démocratie directe et intégrale. Le souverain ici, c’est le peuple, envisagé dans ses membres individuels. Le peuple est le centre et la source de tous les pouvoirs. Les citoyens eux-mêmes forment en leur masse totale, l’organe essentiel et initial de l’Etat, en ce sens que la volonté étatique se confond, en principe, avec la volonté populaire. Notamment, il fait lui-même ses lois, ou — ce qui est juridiquement identique — il leur donne la perfection en’ les ratifiant. La justice se rend en son nom. Les agents administratifs se bornent à exécuter ses décisions souveraines. Leur activité législative ne s'exerce que sous réserve des droits supérieurs du corps des citoyens actifs, lequel — en un certain sens — est seul un organe de législation proprement dit, parce que seul, il apporte, dans l’exercice de sa compétence législative, le pouvoir de vouloir d’une facon absolue. L'Etat se résout ici en ses membres eux-mêmes, il se confond avec la totalité de ses membres. La vérité est, en effet, que dans la démocratie huronne, l'Etat — si on peut encore lPappeler de ce

(1) Sagard, 196 et s., 348-340, et passim.

nom — prend exclusivement sa consistance dans ses membres réunis ut singuli: il n’y à pas en lui d’autre volonté étatique que la leur, et Punité étatique ne se trouve réalisée entre eux que par l’application de la loi de majorité. Les citoyens sont envisagés comme ayant chacun le droit primitif de concourir personnellement à la formation de la volonté souveraine. C’est le peuple qui fait la Constitution.

Les indigènes d'Amérique étaient ainsi maîtres de leur ordre juridique, quand, sans leur assentiment, sans leur avis, un souverain étranger disposa de leurs biens au profit d’une tierce personne et leur imposa un prince qui ne leur était pas connu.

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