DES INDIGÈNES OU PREMIERS OCCUPANTS
Il nous reste à voir comment la France, libre du côté de l’Espagne, se comportera vis-à-vis des naturels du pays, puisque le Canada n'était pas inbabité avant l’arrivée des Français.
Les Espagnols, les Portugais s'étaient présentés aux Américains en conquérants. Suivant les lieux et les circonstances, ils les avaient refoulés ou asservis. La traite des noirs en Afrique leur avait appris Henri VII roi d’Angleterre, avait donné aux Cabot, le 5 mars 1496, à considérer tous les naturels comme un butin ordinaire. De son côté, la faculté de s’assujétir les terres qu’ils découvriraient (1), et quand des marchands de Rristol revinrent des Terres-neuves en 1501 avec des indiens, — hommes, femmes et enfants —— qu’ils avaient enlevés de force, il laissa transpirer une grande joie, convaincu « qu’il pourrait se procurer en Amérique un grand nombre d’esclaves propres à toute espèce de travail » (1). À
Marc Lescarbot, dont l’hostilité à l’égard des bénéficiaires de la bulle inter cetera nous est connue, recommande à ses compatriotes d’en user avec moins de rigueur avec les premiers habitants du pays. «Je ne voudray pourtant exterminer ces peuples ici, comme a fait l’'Hespagnol ceux des Indes Occidentales, prenant le prétexte des commandements faits jadis à Josué, Gedeon, Saul, et autres combattants pour le peuple de Dieu ». Il ne tire pas sa doctrine de Ancien Testament mais du Nouveau. « J’en ay quelquefois veu [des « hommes scrupuleux »] qui ont mis en doute si on pouvait justement occuper les terres de la Nouvelle-France, et en dépouiller les habitants: auquels ma réponse a esté en peu de mots, que ces peuples sont serblables à celuy duquel est parlé en l'Evangile, lequel avait serré le talent qui lui avait esté donné dans un linge, au lieu de le faire profiter, et partant lui fut oté (Luc, 19, vers. 21). Et comme ainsi soit que Dieu le Createur ait donné la terre à l’homme pour la posséder, il est bien certain que le premier titre de possession doit appartenir aux enfants qui obéissent à leur père et le reconnaissent, et qui sont les aînés de la maison de Dieu, tels que sont les Chrétiens, auquels appartient le partage premier, qu'aux enfants désobéissans, qui ont
(1) Biggar, op. cit, p. 66.
été chassez de la maison, comme indignes de l'héritage, et de ce qui en dépend ». « La terre donc appartenant de droit divin aux enfants de Dieu, il n’est ici question de recevoir Le droit des Gents et politique, par lequel ne serait loisible d’usurper la terre d'autrui. Ce qu’étant ainsi, il la faut posséder SA)
Lescarbot établit ainsi d’une façon irrécusable que, selon lui, l’objet de la France, en fondant des colonies en Amérique, devait être avant tout un objet économique et européen. « D’autres, dit-il encore dans le même sens, exposeraient volontiers leurs vies pour la conversion des peuples de delà. Mais il faut au préalable établir la Republique, d’autant que [comme disait un bon et ancien Evêque] Ecclesia est in Republica, non Republica in Ecclesia. ». Lescarbot admet donc le but religieux, mais en second ordre:
Et des villes bâtir, des maisons et bourgades,
Qui servent de retraite aux Françoises peuplades, Et pour changer les mœurs de cette nation
Qui vit sans Dieu, sans loy, et sans religion (2).
Et quand il se mettra en frais d’évangéliser, il oubliera la douceur du Maître pour user de la manière forte:
C’est, mon Prince, c’est de toy Qu’une antique destinée
À prononcé qu’un grand Roy D'eLOLL PE TAC EEe De ce Rae a
OUIETÉ SÉTALE PME Herr
Les nations infidèles
Qui sont encore en maints lieux, Et par force les rebelles Conduirait dedans les cieux » (3).
(x) Lescarbot, II, 10-27.
(2) Mescarbot, IL er.
(3) Id., III, 12. Le même, L. 124 « Quelques hommes sots et trop scrupuleux. diront qu'il vaut mieux les laisser tels qu'ils sont, que de leur donner une mauvaise teinture : Mais je repliqueray que l’Apostre sainct Paul se « réjouissait de ce que (quoy que par envie et contention, et non purement) en quelque manière que ce fust, ou par feintise, ou en vérité, Christ étoit annoncé ». (Voir Saint-Paul, aux Philipp. I, vers. 15, 16, 17, 18).
Le « prince » va-t-il suivre les conseils de son belliqueux écrivain? Non, il ne le fera pas. Lescarbot le reconnaît lui-même: « Ne voy en aucun écrit qu’en l’exécution de leurs entreprises [de découvertes et d'établissement] nos Roys ayent, comme les Hespagnols, cruellement depeuplé les provinces qu'ils ont voulu faire habiter, ayant plus estimé la conversion des âmes à Dieu, et la louange d’humanité, que la possession de la terre » (1).
Les Français, à la vérité, se permirent quelquefois des cruautés, du moins dans les débuts. « Les nostres descenduz en terre, rapporte Thévet, aucuns jeunes folastres par passetemps coupaient bras et jambes à quelques-uns de ces pauvres gens, seulement disoient-ils pour essayer si leurs espées trenchaient bien, nonobstant que ces pauvres Barbares les eussent receu humainement, avecques toute douceur et amytié > (2). Mais bientôt ils les traitèrent en amis, parce qu’ils avaient compris avec Champlain que « sans les Sauvages, il serait impossible de pouvoir descouvrir beaucoup de choses dans un grand pays, car il n’y aurait pas grande seureté, et ne leur faudrait que prendre une quinte pour nous laisser au milieu de la course » (3). Tandis qu’au contraire, « avec les canots des Sauvages l’on peut aller librement et promptement en toutes les terres, tant aux petites Rivières comme aux grandes. Si bien qu’en se gouvernant par le moyen des Sauvages et de leurs canots, l’on pourra voir tout ce qui se peut, bon et mauvais dans un an ou deux » (4).
De leur côté les indigènes firent bon accueil aux Français. Quand Jacques Cartier planta à Gaspé une croix aux armes de France (24 juillet 1534), ils protestèrent d’abord, croyant y voir un signe de prise de possession qu’on leur opposerait par la suite, mais le grand navigateur apaisa vite leurs craintes, en leur signifiant par gestes qu’il s'agissait là non d’une prise de possession mais tout simplement « d’une ballise pour entrer dedans le hable » (5). Les Sauvages « étaient en réalité, fort aise que sa Majesté peuplât leur terre » sous la condi-
(x) Lescarbot, IIL, 1.
(2) Thévet, Singularitez, réimpression de 1878, p. 422-423. Voir du même auteur, Cosmographie universelle, II. 1012 v.
(3) Champlain (éd. 1922), I. 152.
(4) Champlain, éd. 1033, I, 152.
(5) Biggar, Voyages de Cartier. p. 64-67; Lescarbot, I. 256-258.
tion qu’elle « fit la guerre à leurs ennemis » et leur « porte des commodités à l’avenir » (1). D'ailleurs, il y avait tant de place dans les immenses forêts de la Nouvelle-France! Longtemps encore, le colon pourra s'emparer du sol sans exproprier le Sauvage. Au surplus, celuici vivait presque exclusivement de chasse. Il n’attachait que peu de valeur à cette terre que le colon se hâtait d’entourer de clôtures.
(1) Lescarbot, I. 288, 552, III. 628.