A. — LE VOLONTARIAT OÙ L’'IMMIGRATION SPONTANÉE SIMPLEMENT SECONDÉE
À part certains déshérités de la fortune qui vinrent, vers 1520, de Vienne en Portugal travailler au Cap-Breton, en sous-œuvre de la pêche, à la tâche plus lente de colonisation (1); à part aussi quelques Français qui fondèrent, à côté des comptoirs de traite, des magasins d’étapes où ils accaparaient, comme il arrive aux fournisseurs dans les pays neufs, de substantielles commissions sur toutes les conquêtes des pionniers, il ne se rencontra guère parmi les intrépides navigateurs qui foulèrent les premiers le sol de la Nouvelle-France, d'homme au caractère de colon. Leur but ultime n’était pas de se fixer aux terres neuves sans esprit de retour eux, leur femme et leurs enfants et d’y former une nouvelle nation; leur dessein se bornait d’y faire une fortune qu’ils puissent rapporter pour en jouir dans leur ancien pays. Leurs visites annuelles amorcèrent, il est vrai, la reconnaissance officielle Ge la vallée laurentienne, mais cette prise de possession n’avait pas pour origine une pensée colonisatrice; c'est pour trouver une voie, soit plus courte, soit plus sûre, vers l’Orient plein de mystère et de richesses, l'Orient d’où viennent les soieries, les perles et les parfums, que Jacques Cartier s’avance jusqu’au saut Saint-Louis. Du
(1) D'après un document conservé à l’Université de Coimbre en Portugal et reproduit par M. Biggar à la page 196 de son ouvrage « Les Précurseurs de Jacques Cartier ».
haut du Mont-Royal, le Malouin voit son rêve s’évanouir dans un immense désert de verdure, mais Champlain lui-même, le Saintongeois, le reprend; il en est longtemps possédé, et quand, déçu, il lécarte, le peuple ne se sent pas porté de lui-même à l’émigration au Canada.
Comment le serait-il? Deux mobiles poussent généralement les hommes à quitter le pays natal, et ces deux mobiles ne jouaient pas, sous la monarchie, en faveur des plages canadiennes. L’un d’eux consiste dans le déséquilibre qui se rencontre parfois entre les ressources d’un Etat et le nombre de ses habitants; or, la France n’était pas, au moment des grandes découvertes maritimes, ni pauvre, dans l’ensemble, ni surpeuplée. L'autre mobile naît de la répartition inégale des biens: les classes possédantes accaparent à leur profit les moyens de production, la masse ‘ouvrière, créatrice des richesses, végète dans le dénuement. Il est vrai qu’un millier de châteaux se tapissaient en France, avant la Révolution, de soie et de velours, alors qu'aux seuils somptuaires grouillait, l’œil jaloux, une populace « sans aveu »; il est vrai que les plus énergiques de ces va-nu-pieds ou de ces sanstravail s'expatriaient, la rage au cœur (1): c’est ainsi que Champlain, se « voyant sans aucune charge ny employ », résolut, « pour ne demeurer oysif », de monter sur les flottes d’une puissance ennemie de la France, sur les flottes de l'Espagne en partance pour le Nouveau- Monde (2); mais la plèbe que « les coups de fouet du Ciel » (3) chassaient hors du royaume, ne s’acheminait pas vers le Canada où son établissement aurait contribué à la gloire politique du Prince et donner naissance « à des négociations grandes sur les eaux » (4); elle gagnaïit de préférence les proches confins de l’Europe, où elle enseignait les arts et les métiers du pays d’origine aux gens du pays d'adoption (5). Elle « ne voyait bon d’aller » vivre aux bords neigeux du Saint-Laurent. Tout Pen détournait: la mer qu’il fallait franchir, le sol qu’il fallait « humaniser ».
Comment se sentir attiré vers un monde où l’on avait tant de chances de ne jamais prendre pied? En un temps où les navires jau-
(1) Lescarbot, I. 4, 18, 130-141, 405.
(2) Champlain, éd. 1922, I. 3.
(3) Lescarbot, I. 215-216.
(4) Id., I. 18.
(5) Id., I. 405.
geaient au plus cent-cinquante tonneaux, il valait vraiment mieux contempler de loin les vagues mugissantes de l'Océan:
Neptunum procul e terra spectare furentem (1).
C’est la réponse que les prêtres de Paris firent à Poutrincourt qui les pressentait; ils « s’excusèrent sur les incommodités de la mer et du long voyage » (2). Voyage long et incommode, en effet, que celui de la Nouvelle-France! « J’ai été sept fois au Canada, écrivait de La Rochelle, en 1716, le capitaine de Voutron, commandant le Saint-François, et quoique je m’en suis bien tiré, j’ose assurer que le plus favorable de ces voyages m’a donné plus de cheveux blancs que tous ceux que j'ai fait ailleurs » (3). La traversée a duré parfois quatre mois et les vivres vinrent à manquer (4). Epuisé de fatigues et de misères, en proie aux maladies, un tiers de l’équipage trépassait. Les monstres marins en faisaient leur nourriture. Aux arrivages, les hôpitaux de Québec s’emplissaient de moribonds (5).
La fragilité des vaisseaux, les caprices de la navigation à voile rendaient aussi redoutables l’absence que la présence des vents. « Quelquefois, rapporte un voyageur, nous avions des calmes bien importuns durant lesquels on se baïgnait en la mer, on dansait sur le tillac, on grimpait à la hune, nous chantions en musique. Quand on voyait sortir de dessous l’horizon un petit nuage, il fallait quitter ces exercices, et se prendre garde d’un grain de vent enveloppé là-dedans, lequel se desserant, grondant, ronflant, sifflant.… était capable de renverser notre vaisseau c'en dessus dessous. Des tempétes nous firent mettre voiles bas, et demeurez les bras croisez, portez au voulloir des flots » (6). On n’échappait souvent à la perfidie des ondes que pour succomber plus sûrement sous la hache d’abordage des « pyrates ».
Faut-il s’étonner par suite qu’on fût « remplit de rejouissance » quand on commençait « à voir des avertissements de la terre. par des herbes, mousses, fleurs et bois, que l’on rencontrait toujours plus
(1) Horace, Epitre, II, liv. 1.
(2) Lescarbot, [. 503.
(3) Margry, les Navigations françaises, 324.
(4) C’est ce qui s’est produit au retour de Pierre Boucher, en 1662. (5) Kalm, II. 102.
(6) Lescarbot, I. 120.
abondamment plus on en approchait ». Le jour précis où les falaises exondaient s’inscrivaient à jamais dans la mémoire: « Le vendredi septième du mois nous découvrimes ès tribord une côte de terre relevée, longue à perte de veue. Les plus hardis montaient à la hune pour mieux voir, tant nous étions tous desireux de cette terre vraye habitation de l’homme. Noz chiens mettoient le museau hors le bord pour mieux flairer l’air terrestre, et ne se pouvaient tenir de témoigner par leurs gestes, l’aise qu’ils avoient. Mais voici de la terre des odeurs en suavité nonpareilles apportées d’un vent chaut si abondamment, que tout l'Orient n’en sçauraient produire davantage. Nous tendions noz mains, comme pour les prendre, tant elles étoient palpables.. » (1).
La joie de se sentir à terre, en la « vraye habitation de l’homme » durait l’espace d’un instant. On ne devait pas, pour éprouver cette seule joie éphémère, tenter « la grande aventure ». Le Canada « était décrié ». « Chacun plaignait [les voyageurs] sur les accidents de ceux qui y avoient été par le passé » (2). L'image qu’on se faisait des peuples et des ressources de la Nouvelle-France rebutait les meilleures volontés. « Les demandes ordinaires qu’on nous fait, rapporte Lescarbot, sont: Y a-t-il des thresors? et personne ne demande, Ce peuple [indien] est-il disposé à entendre la doctrine chrétienne? » (3). Mais de mines d’or ou d’argent, on n’en devait pas trouver dans les débuts. La terre apparaissait sauvage et inculte. On n’en connaissait pas le climat. « L’hiver des gens n’ayans la disposition du corps bien sympathisante avec le tempérament de l’air, étaient saisis » (4) du scorbut et en moins de rien leur sang se corrompait (5).
Les survivants restaient en butte à l’isolement. « En la Nouvelle- France, il n’y a nul paisir. [1 n’y a point les violons les masquarades, les danses, les palais, les villes et les beaux monuments de France » (6). La société des Sauvages ne suppléait pas à celle des
(1) Lescarbot, IL. 531-534; aussi Sagard, Hist. du Canada; l'abbé Joseph Navières (1734), lettre reproduite dans la Revue canadienne, Montréal, 1886, p. 19; La Hontan, Lettre 1°; Pasquet, I, ch. 3; ro BRH.
(2) Lescarbot, I. 511.
GMT
(4) Lescarbot, I. 228.
(5) Sur le scorbut, voir N.-E. Dionne, Rev. Can., 1880, 305-314.
(6) Lescarbot, I. 10.
Européens. Certains d’entre eux, les Iroquois, ne voulaient entendre parler de paix. « Un pauvre homme à dix pas de sa porte n’était point assurance, il n’y avait morceaux de bois qui ne pouvait être pris pour l’ombre ou la cache d’un ennemi » (1). Leurs tirailleurs réapparaissaient régulièrement chaque année avec cet autre fléau que sont les hautes neiges. Sur le blanc tapis ils traçaient en rouge avec le sang des Européens le seul vestige de leurs pas lestes. Rentrés dans leurs cantons, ils arrachaient les ongles aux captifs, leur broyaient les doigts, scalpaient la chevelure, en mangeaient enfin la chair avec une joie de cannibale. Ils se montraient d’autant plus audacieux dans leurs « partis > que des puissances européennes les soudoyaient. On avait eu raison de dire que « de la Terre vient la Guerre: et quand on sera établi en la Nouvelle-France, quelque gourmand paraventure voudra venir enlever le travail des gens de bien et de courage » (2).
Sans l’intervention opportune du gouvernement, il eut fallu ajouter aux violences de la nature et des peuples les conséquences juridiques déplorables de l’exil. C'était, en effet, au XVIIT° siècle, un acte beaucoup plus grave qu’on ne le supposerait de nos jours de quitter sa patrie pour aller se transplanter au dehors. Aujourd’hui, quelle que soit sa nationalité, un homme peut presque sans aucun désagrément, se fixer à demeure dans toute contrée qu’il désire. Dans n'importe quel pays hors du sien où il se transporte, il a, en effet, le droit de posséder, de tester, de vendre, d’acheter, d’hériter. Pour tous ces actes de la vie civile, il jouit des mêmes facilités que les républicoles eux-mêmes. Mais, aux siècles dont nous parlons, il était loin d’en aller de même. Etre du pays que l’on habitait constituait un privilège. Ce n’était qu’à grand’peine et par une tolérance pouvant cesser du jour au lendemain, que l'étranger obtenait le droit de séjour dans une contrée; et, en ce cas, il lui était interdit d’y avoir des immeubles et d'y hériter; et lorsqu'il venait à mourir, tout ce qu’il possédait tombait sous le coup du droit d’aubaine, c’est-à-dire que ses biens revenaient au prince. Il est certain que la perspective d’une pareille situation dut jadis arrêter bien des personnes qui, autrement, se seraient décidées à émigrer.
Les Etats d'Europe n’abrogèrent pas-cette mesure, mais ils y firent
(1) Hist. manuscrite du Montréal, 1640-1672, publiée dans la Rev Can.
(2) Lescarbot, I, 498, III. 263.
exception en faveur de leurs colonies. Ils amenèrent par cette simple dérogation tous les courants d’émigration à aller se déverser dans les endroits où ils avaient le dessein de développer la colonisation. Nous lisons dans la plupart des chartes octroyées aux compagnies de commerce dont nous avons relaté d’autre part l’histoire, une clause comme celle-ci: ‘
« Nous voulons que ceux qui passeront dans lesdits pays jouissent des mêmes libertés et franchises que s’ils étaient demeurant en ce royaume, et que ceux qui naîtront d’eux soient censés et réputés régnicoles et naturels françois, et comme tels capables de toutes successions, dons, legs et autres dispositions, sans être obligés d'obtenir aucunes lettres de naturalité » (1)
Cependant cet avantage n’était ouvert qu'aux seuls « naturels françois catholiques » (2).
Mais le roi de France n’entend pas se borner à lever des barrières au flot des fugitifs; il veut aussi accorder des privilèges aux migrations humaines, pourvu qu’elles restent sous sa dépendance. Il imite Peisthetairus, ce personnage des comédies d’Aristophanes, qui, pour induire Hercules à s'établir dans la ville qu’il vient de fonder promet d’abandonner au demi-dieu le « commandement » des troupes, d’en faire un « capitaine, un autocrate, tout ce qu’il voudra ». « Il régnera et gouvernera » « avec splendeur et opulence » (3). Il imite encore Cabot qui promet (1597) à un barbier une île et le titre de comte s’il veut l’accompagner dans sa prochaine expédition aux Terres-neuves, à de pauvres moines italiens, des évêchés et des archevêchés (4). Aux hommes d’initiave et d’audace qui, soit individuellement, soit formés en compagnie qui prendront sur eux et leur cassette de fonder des colonies, il cède à l'avance le gouvernement local, sous la seule réserve des droits de suzeraineté; il les institue capitaines, gouverneurs et lieutenants-généraux. Il fait plus. Il leur con-
(1) Voir la charte de la compagnie des Indes occidentales (1664), celle de la Compagnie de la Nouvelle-France (1628) et les lettres patentes du roi d'Angleterre à Eliot (0 déc. 1502).
(2) Charte de la Compagnie de la Nouvelle-France.
(3) Aristophanes, Les Oiseaux, vers 2005-2010.
(4) Biggar, Les Précurseurs, 19-21.
cède à perpétuité, à charge de les faire habiter, les territoires de leur domination (1).
Afin d’assurer aux premiers concessionnaires des colons provenant des hautes classes de la société, Henri IV promet ensuite « aux gentilshommes et aux gens de mérite » de leur tailler dans les immensités nouvelles des fiefs, des seigneuries, des châtellenies, des comtés et vicomtés et des baronnies (2). Louis XII déclare à son tour que tout membre du clergé ou de la noblesse et les hauts fonctionnaires ont le droit, sans déroger ni perdre aucune de leurs prérogatives, non seulement de souscrire des actions de compagnies de colonisation, mais de commercer aux colonies et d’y avoir des plantations.
Cependant, comme la noblesse et le clergé sont trop bien partagés dans la métropole pour penser à s’en aller coloniser, le roi sent que c’est principalement dans la bourgeoisie qu’il a vraiment chance de trouver des colons. Dans les finances, le commerce, l’industrie, ou vivant de ses rentes, le tiers état renferme alors, en effet, une classe aisée, riche même, dont l’unique ambition, puisque ce n’est pas la fortune qui lui manque, est de sortir de sa condition sociale, en essayant de pénétrer dans l’ordre de la noblesse. Le roi ignore si peu cette ambition que, lors de la constitution du capital de plusieurs compagnies, il a promis aux initiateurs une certaine quantité de lettres de noblesse, destinées aux bourgeois qui prendront le plus de parts. Non plus cette fois pour obtenir des souscriptions, mais pour déterminer cette bourgeoisie influente, instruite et riche, à se transporter en personne aux colonies afin d’en exploiter les richesses naturelles, il arrête de faire de l’anoblissement la récompense des services notables qui seront rendus à l’œuvre de la colonisation. En 1624, le roi accorde à Guillaume de Caen, à titre de fief noble, le cap Tourmente, l’îile d'Orléans, et d’autres îles du voisinage. Le sieur Muis d’Entremont passant en Acadie avec Charles-Amador de Latour, en 1651, reçoit une terre érigée pour lui en baronnie. Le 9 avril 1656, la Compagnie des Cent Associés fait de la terre de Coulonge une chàtellenie au nom de Louis d’Ailleboust. En 1661 des lettres de noblesse
(1) Commission de La Roche, Chartes des compagnies de la Nouvelle- France et des Indes occidentales.
(2) Voir la Commission de La Roche (12 janvier. 1608) et les chartes des compagnies de commerce.
sont envoyées à P. Boucher pour sa courageuse défense des Trois-Rivières (1653); en mai 1669 au sieur Dupont de Neuville, en récompense de son établissement au pays (1); en 1671 à Jean-Vincent-Philipes de Hautmesnil, pour services rendus en Nouvelle-France contre les Iroquois, à charge de demeurer dans le pays (2).
Pour assurer aux colonies les artisans qui leur sont nécessaires, le roi donne aux hommes rompus à la connaissance théorique et technique d’un métier la faculté de devenir maîtres sans avoir à faire face aux dépenses relativement fort grandes que leur réception à la maitrise exigerait. Un article est inséré dans toutes les chartes, édictant au fond, sauf de légères variantes de forme, la même chose que le suivant:
« Pour exciter davantage plus de nos sujets à se transporter ès dits lieux et y faire toutes sortes de manufactures, Nous avons accordé que tous artisans qui auront exercé leurs arts et métiers en la Nouvelle-France durant six ans, en cas qu’ils veuillent retourner en ce royaume, soient réputés pour maistres de chefs-d’œuvre, et puissent tenir boutique ouverte dans nostre ville de Paris et autres villes, en rapportant certificat authentique du service ès dits lieux, et pour cet effet tous les ans, à chaque embarquement, sera mis un rôle au greffe de la marine de ceux que la Compagnie fera passer à la Nouvelle-France » (3).
Auprès des ouvriers non qualifiés on fait valoir qu’il y a en Amérique pénurie de main-d'œuvre, que « les gages d’un laquais fidèle sont de 150 francs par année, et ceux d’une servante 100 francs; qu'un compagnon ouvrier gagne de trois à quatre francs par jour, et un simple journalier de 30 à 40 sous (4). Auprès des paysans on insiste sur l’abondance, sur la fertilité et le bas prix des terres. Les Reopanone de terre, répète-t-on, sont gratuites. En Europe, la condition de l’homme des champs est lamentable; en Nouvelle-France le défricheur a la certitude d’obtenir, sans bourse délier, ou ne un lopin de 20 à 40 hectares. A tous, la traversée est offerte pour .
CHENCRP A PErE20;
CEA CB 350;
(3) Charte de la Compagnie de la Nouvelle-France (1628). (4) Kalm, IL. 34.
ha
somme modique, soit pour 36 livres par la compagnie de Montmorency (1).
Tant d'avantages accumulés, si précieux qu’ils semblent, ne peuvent déterminer le courant voulu. Les riches ne se soucient pas, de quitter une terre qui, selon le mot de Lescarbot, « les saoulent de félicité »; les pauvres qui sont disposés à franchir les mers dans l'espoir de trouver au Canada des conditions de vie meilleures, sont trop souvent nus, loin des ports, sans moyens aucuns pour la traversée, sans Capital de premier établissement.
Les colons se recruteraient-ils parmi les gens à l’aise qu’il subsisterait une entrave au progrès, la pénurie de la main-d'œuvre. Quand chacun prend terre pour son compte, les individus se juxtaposent de préférence, se dispersent sur une grande étendue, rendant impossible l’entr’aide et la hiérarchie. Or, ce qui manque ordinairement aux colonies, c’est, d’une part, la cohésion, de l’autre l’existence d’une classe à la fois éclairée, dirigeante, classe nécessairement dégagée des besoins rudimentaires et jouissant de certains loisirs. La terre est abondante, elle est fertile, « seulement nous sommes trop peu de monde », telle est la plainte que les colons font entendre depuis le temps de Pierre Boucher jusqu’à la fin du régime français. La rareté des manœuvres rend les gages élevés. Chacun pouvant sans difficulté s’établir à son compte, et vivre à son aise à peu de frais, on n’est guère porté à se mettre en service ou à travailler pour les autres (2).
Les familles souches en éprouvent de la malveillance pour les « volontaires ». Elles ne leur accordent aucune faveur. Ou ils nuisent,, disent-elles, par une vie indépendante et désœuvrée, ou ils exigent un salaire exorbitant que les particuliers se voient, malgré eux, dans la nécessité de leur donner ne pouvant trouver d’autres auxiliaires dans le pays. Les dirigeants les dénoncent et les stigmatisent. Aux Trois- Rivières, on s’avise de fixer le salaire que les volontaires pourront exiger. Le 2 mars 1668 une Ordonnance est rendue conçue en ces termes:
« Sur l'avis qui nous a été donné qu’il y avait encore des
(1) Voir le préambule de la charte de la Compagnie de la Nouvelle-France
(2) Kalm, IL. 54.
travailleurs qui ne sont ni habitants, ni serviteurs, nous leur défendons de prendre plus de vingt sous par jour et de quinze livres par mois avec leur nourriture, sous peine de la prison et du fouet par la main du bourreau, et défense à eux de traiter aucune pelleterie avec les Sauvages » (1).
Le problème est de rétablir l’équilibre. Il faut que les colons.disposent d’un plus grand nombre de travailleurs que leur capital ne leur permet d’avoir dans le cours normal des choses. Pour atteindre ce résultat, on devait songer d’un côté à la subjugation ou, du moins, à l’assimilation des Sauvages, de l’autre à l'immigration en masse par voie de la contrainte. Nous allons consacrer un paragraphe à chacun de ces modes.