C. — L’'IMMIGRATION PAR CONTRAINTE
a) L'OBLIGATION DE PEUPLER
L’insuffisance de l’immigration bénévole et l’échec de la francisation des Peaux-Rouges amènent de bonne heure le roi à faire usage de pression pour procurer aux familles originelles les auxiliaires indispensables à leur prospérité. Il pousse au peuplement, par des mesures énergiques, deux catégories de personnes: les classes possédantes ou en place et les classes souffrantes,
D'une part, il intime aux titulaires de privilèges, — fiefs, monopoles, congés de navigation ou charges, — d'employer, sous peine de
(Gi) Voir Charlevoix, Hist. de la Nouvelle-France, II. 98: N.-E. Dionne. Rev, Canadienne, Montréal, 1806, p. 103-105.
révocation de leurs bénéfices, toute l'autorité qu’ils ont en main et toute leur industrie pour accroître le nombre des habitants canadiens. L'augmentation de la colonie en population doit être, prononcet-il, la norme et la fin des officiers de la couronne et des concessionnaires (1). Et par peuplement, le souverain n’entend pas uniquement la levée et le passage des colons, mais encore le cantonnement des frais débarqués dans des conditions et pendant un temps favorables à l'avancement de leurs intérêts (2).
Le souverain facilite, d'autre part, aux entrepreneurs forcés du peuplement l’accomplissement des obligations ainsi mises à leur charge, en imposant d’autorité l’expatriation à certaines gens où classes de gens disponibles dans le royaume, ou, à tout le moins, leur entrée en service en Nouvelle-France.
Dans la suite des temps, l’immigration par contrainte de France au Canada, a présenté quatre modes, à savoir:
1° l’engagement civil,
2° l'engagement militaire, 3° la relégation, et
4° l’esclavage.
Nous allons consacrer à chacun de ces modes un paragraphe distinct.
(1) Sur le devoir de transporter, de sous-inféoder et de peupler, voir, pour ce qui a trait aux compagnies, les chartes qui les créent et les édits. qui les révoquent ;
Pour ce qui a trait aux seigneurs, les arrêts de Marly, en date du 6 juillet 1711 (1 EO 324); .un mémoire de Frontenac (A. C. CII. A. 4. 25, 12 novembre 1673); la concession à Robert Giffard de la seigneurie de Beauport (15 janvier 1634 (l'acte de cette concession est dans les Titres seigneurieux, t. I, p. 386); la concession faite aux Jésuites, le 15 février 1634, de 600 arpents de iétres
Pour ce qui a trait aux censitaires directs, voir acte concession en censive accordée le 25 Janvier aux frères Caumont, AC. CII. A. I. 131;
Pour ce qui a trait aux armateurs, les paragraphes ci-après où nous traitons de l'engagement civil et de la relégation;
Aux fonctionnaires, la commission de Dupont-Gaudais, datée du 7 mai 663 (3 EO. 22); les instructions aux gouverneurs et aux intendants et même aux évêques Clément, Colbert, III. 449, 452, 513; AC. B. I. 85 (5 avril 1668), 4.38 (1672), II. $s (8 mars 1684); CII. A. 47. 428 (1725); AM. B. 3. 280. 101 (1722); Marie de l’Incarnation, II. 274.
(2) Voir charte de la Compagnie de la Nouvelle-France (1628).
b) L'ENGAGEMENT CIVIL (x)
L'engagement civil est un mode d’enrôlement qui fut introduit, dès les débuts du XVII: siècle, non seulement dans les colonies de l’obéissance du roi de France, mais encore dans celles de l’obéissance du roi d'Angleterre. D’un emploi général dans l’espace, l'engagement civil fut encore d’un emploi général dans le temps. De l’année 1628, date à laquelle la Nouvelle-France prend forme, jusqu’à l’année 1763, date où elle perd son nom, il ne cesse d’être pratiqué au profit du Canada.
Des historiens ont voulu voir dans l’engagement civil une institution originale. 11 semble que c’était une application plus ou moins pure à l’œuvre colonisatrice d’un mode de recrutement d’ores et déjà usité dans l’armée et dans la marine, Pour une même fin, — la levée en masse d'hommes de service, — on en vint naturellement à user d’un même moyen: le contrat de travail à temps. La elasse-réservoir d’où l’on tirait les recrues était la même: la foule des sans emploi et des sans pains, les prolétaires. Toute la différence résidait dans la nature du service fourni, la destination. Des effectifs nouveaux, l’engagement faisait ou des soldats, et c’était l'engagement militaire (2), ou des matelots, et c’était l'engagement maritime (3), ou des colons, et c'était l’engagement civil, le seul qui nous intéresse ici.
Déjà, sans doute, les explorateurs, — Cartier, Roberval, La Roche, — avaient en partie formé leur équipage d’engagés, l’autre partie étant constituée de repris de justice. Mais c’est le 30 septembre 1626
(DaSources AMD MES EMSS0 So A M2 TT MIO 23 3101270188 03 Te: 218,1307. 081, 808.33 A C0B 0300338 28812043 22340 ATOS 4 9. 307, 286; 1 EO 485; A. K 1232 (4 avril 1660); MM. bibliothèque, vol. 73, T. 28; MA. Amérique, 3 (1716); Bayonne (archives communales), EE-57 (1708- 1788); Marseille (Ardhives), C 4. I. 15, 21, 78, 70; 2 BRH 176, 3.43, 10.321. Recueils de règlements, édits, déclarations et arrêts concernant le commerce, l'administration de la justice et la police des colonies françaises de l'Amérique et les engagés, avec le Code Noir (Nouvelle édition, 1765); Chailley-Bert, op. cit., 106, 107; Pauliat, op. cit. 114 et s., 150 et s.; 106-203, 263-276, 277-201, 302; Pasquet, op. cit. [L. ch. 3; Munro (W.-B.), Canada and British North America, . 133-155; Lippincott, op. cit., p.75. avec bibliographie; Wells, op. cit. p. 62-71, avec
bibliographie; McCormac, E.-I, White Servitude in Maryland (John Hopins University Studies, XXII); E. Petit, Droit public des colonies françaises d’Amérique, p. 03 et s.
(2) Voir au paragraphe suivant (c.).
(3) Voir au chapitre des pêcheries: la formation des équipages.
que l'engagement à long terme apparaît pour la première fois dans un acte législatif comme une mesure de colonisation et avec tous ses caractères essentiels. L'auteur de cet acte est Richelieu. Le cardinal autorise la formation de la compagnie de Saint-Christophe, île des Antilles, sous la condition que les compagnons n’y transporteront « d’autres personnes que celles qui, feront leur soumission pardevant les lieutenants des sièges d’amirauté, ou en leur absence, devant les juges des lieux de l’embarquement, de demeurer trois ans avec les représentants de la compagnie, ou ceux qui auront charge et pouvoir d’eux, pour servir sur leur commandement » (1). L'engagement civil ainsi consacré s’analyse en une promesse, obligatoirement consentie, par quiconque désire passer dans la colonie, d’v servir, pendant uw durée non inférieure à trois ans, les armateurs ou leurs ayant droits. Sous la même inspiration, Richelieu met, en 1628, à la charge de la Compagnie de la Nouvelle-France le soin de « faire passer » au Canada dans les 15 ans 4.000 personnes « de l’un et l’autre sexe », et de « les y loger, nourrir et entretenir de toutes choses nécessaires à la vie pendant trois ans ». Ici, sans doute, il n’est pas prévu en termes exprès que les sociétaires pourront. exiger en retour aucun service ou paiement. Et ce silence trahit une évolution dans la politique coloniale de Richelieu. Car, si c’est au point de vue des colonisateurs que le cardinal s’est placé en 1626, et si son inquiétude a été de leur assurer de la main d'œuvre; en 1628, c’est, au contraire, du côté des recrues qu’il se range, et il s’occupe de leur procurer le passage, une habitation et du pain. Le grand ministre ne va évidemment pas jusqu’à imposer à la compagnie une fourniture aussi onéreuse sans lui donner une compensation. Le monopole du commerce ne constitue pas un dédommagement adéquat. Il resterait à expliquer comment il se fait-qu’aux termes de la charte, les immigrants ne s’établiront à leur compte qu'après un séjour de trois ans au pays. Pourquoi ne prendraient-ils pas une exploitation dès leur arrivée? Que feront-ils dans l'intervalle? Bailleront-ils aux corneilles, assurés du présent et ‘du lendemain, puisque, les trois ans faits, la compagnie ne sera relevée de Pobligation de leur fournir « la nourriture et l’entretenement » qu’« en leur assignant la quantité de terres défrichées suñisante pour leur subvenir, avec le bled nécessaire pour l’ensemencer la
(1) Petit, Droit public des colonies françaises, p. 2.
première fois et pour vivre jusqu’à la récolte lors prochaine, ou autrement leur pourvoir, en telle sorte qu’ils puissent, de leur industrie et travail, subsister audit pays et s’y entretenir par eux-mêmes? » (1). Richelieu aurait-il eu si peu de sens pratique? C’est absurde! La vérité, c’est que la compagnie était en droit de retenir les pensionnaires ä son service, jusqu’à l’expiration du contrat d'engagement. En fait, elle en usa de la sorte. ;
L'obligation de peupler qui était à sa charge, la Compagnie en rejeta partiellement le fardeau sur ceux à qui elle concéda des seigneuries. Par exemple, l’article 4 de la première sous-inféodation qu’ait faite la compagnie, celle de Beauport (15 janvier 1634), stipule « que les hommes que le sieur Giffard et ses successeurs feront passer en la Nouvelle-France, tourneront à la décharge de la dite compagnie en diminution du nombre qu’elle doit y faire passer, et à cet effet en remettra tous les ans les rolles au bureau de la dite Compagnie afin qu’elle en soit certifiée >». Un mois plus tard, le 15 février, la compagnie donne aux Jésuites 600 arpents de terre à prendre aux Trois-Rivières « dans lesquelles terres lesdits révérends Pères et autres de leur société feront passer telles personnes qu’ils choisiront pour les cultiver et dresser les habitations nécessaires ».
Les seigneurs, laïques et religieux, recoururent dans l’accomplissement de leur obligation de peupler au contrat d'engagement civil et ils levèrent des personnes « de l’un et de l’autre sexe », de préférence des familles formées. Les trois seigneurs les plus remarquables sous ce rapport furent ceux de Beauport, les Sulpiciens de Montréal et les Lauzon. Robert Giffard et Juchereau de la Ferté, son gendre, recrutèrent environ 80 familles dans le Perche, et les emmenèrent d’un groupe au Canada sur leur domaine. Trois cent mille individus se rattacheraient aujourd’hui à cette souche. Quant aux Sulpiciens, ceux qui les premiers s'étaient établis (1640) à. Ville-Marie (Montréal) écrivirent en Europe à leurs correspondants ecclésiastiques, les priant de s’enquérir s’il ne se trouverait pas des familles chrétiennes désireuses de fonder dans la colonie un établissement durable, et d’une foi assez vive pour travailler à la conversion des Sauvages. Il se fit à leur appel un concours admirable de plusieurs provinces de France, même des plus centrales. A la suite enfin des Lauzon, dont l’un devient gouver-
(1) Charte de la Compagnie de la Nouvelle-France, 1628.
neur et l’autre sénéchal de la Nouvelle-France, le Poitou, leur province d’origine, envoya un contingent de 200 à 250 familles, en 1655.
Ce fut là la première et meilleure origine de la population fran- Çaise au Canada. Pour trouver des exemples d’énergie, de foi, de pureté comparables à ceux qu’apportaient en elles ces généreuses familles, il faut se reporter à ces âmes puritaines qui, fuyant la persécution de leur pays, vinrent dans la Nouvelle-Angleterre fonder les colonies de New-Plymouth et de Boston. Ces familles se transportèrent en Amérique avec leurs mœurs et leurs anciens usages, comme un arbre qu’on transplante avec la terre qui enveloppe ses racines, elles se trouvaient dans les meilleures conditions pour fleurir sur un nouveau sol.
La plupart des seigneurs répugnaient, cependant, à courir le risque que la traversée comportait. La perte en mer d’engagés, soit par suite de maladie, soit par suite d’un naufrage, retombait sur eux. Ils ne pouvaient se récompenser de leurs frais et de leurs peines par le service des disparus. Et ces peines et frais étaient d’autant plus considérables, les dangers de maladie d’autant plus nombreux, que les hommes de travail emmenaient avec eux femmes et enfants.
Ce régime devait bientôt voir la fin. On s’avisa, d’une part, qu’il valait mieux faire passer des individus que des familles. De l’autre on reporta tout le risque à encourir sur les armateurs ou sur le trésor de la métropole. Désormais les Canadiens se contenteront de venir rencontrer les navires à Québec, et là de se faire céder des domestiques sains et saufs transportés par les marchands ou par l'Etat.
La transformation eut lieu au terme de l’obligation pour la compagnie de la Nouvelle-France de faire habiter ses domaines (1643), quand les colons prirent en main, en même temps que le monopole des fourrures, l'administration de la colonie (1645). Le Conseil qui fut alors institué à Québec (1647), pénétré de la nécessité de fortifier la colonie en hommes, fit un règlement par lequel il était ordonné à chaque propriétaire de navire qui voudrait faire le voyage de France au Canada, d’y embarquer un homme pour chaque tonneau de fret, en telle manière qu’un navire de 100 tonneaux porterait 100 hommes et ainsi de suite. Le roi eut le projet pour agréable et n’expédia plus de passeports qu’à la charge de lexécuter en tout (1)
(1) Ruette d'Auteuil, 2 RAQ 63 — Pierre Boucher affirme en 1661 que le plus grand nombre des colons se sont établis dans la Nouvelle-France, au
LA
Le 15 octobre 1663, le second Conseil de Québec complète le régime de l’engagement, en s'inspirant, sans doute, de la commission de Saint-Christophe (1626). Il décide que toute personne qui a été passée gratuitement et qui n’a de quoi prendre terre immédiatement, n’aura pas la faculté de faire la course des bois, le négoce avec les Sauvages, d'ouvrir un commerce ou de se mettre en journées; qu’elle devra faire trois années de probation avant d’acquérir les droits et privilèges des colons. En d’autres termes l’engagement civil à long temps est rendu obligatoire à tous les sans le sou.
De son côté, le roi réédite ou précise les ordonnances qui ont trait à la levée et au passage d’engagés. Tous les capitaines des bâtiments marchands qui iront aux colonies de l’Amérique, excepté ceux qui iront à la traite des nègres, seront tenus d’y porter des colons à leurs frais, selon la force de leurs bâtiments, savoir (1716) dans les bâtiments de 60 tonneaux et au-dessous trois engagés; dans ceux de 60 tonneaux jusqu’à 100, quatre engagés; et dans ceux de 100 tonneaur et au-dessus six engagés. Les colons qui sauront les métiers qui peuvent être utiles dans les colonies seront passés pour deux, et il sera fait mention du métier qu’ils sauront dans leur signalement. Le signalement des colons ainsi transportés sera mentionné dans le rôle d'équipage. La condition de porter les engagés sera insérée dans les congés de l’Amiral (1).
Comment opérait l'entrepreneur de peuplement? Il commençait généralement par se livrer à une étude raisonnée des localités de France dont les habitants pouvaient être plus facilement susceptibles de s’acclimater au Canada, ou bien où, pour une raison ou une autre, il y avait plus de chance pour lui d’enrôler des colons. Cette enquête préalable achevée, il s’arrangeait pour « faire afficher sur toutes les places publiques le dessein de l’establissement et le faire publier aux prônes des grand’messes du royaume » (2). Des autorisations spéciales devaient toujours lui être délivrées à cet effet.
Le plus souvent, cependant, une fois qu’il avait jeté plus spéciale-
moment où il écrit son Histoire naturelle et véritable, avaient passé la mer en qualité d'engagés (Hist. nat., p. 1617).
(1) V. ordonnances du 19 février 1608, du 20 mars 1714 et du 16 novembre
(2) V. Emile Petit, op. cit.; la charte et concession des Isles Lucayes au sieur d'Orgeron (1662), reproduite dans Pauliat, 211-220.
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ment son dévolu sur telle ou telle province, l'entrepreneur s'empressait d’y envoyer des hommes à lui, ou de se mettre en correspondance avec les officiers du roi, — intendants,: ordonnateurs ou autres, — dont la mission était de travailler la population, de lui exposer les avantages offerts par la colonie, les chances de réussite, et de procéder à des engagements.
Ces engagements se faisaient surtout dans les ports où stationnaient les vaisseaux, par l’intermédiaire des capitaines qui, à son de trompe, publiaient le prochain départ pour le Canada (1). Le recrutement des travailleurs était une industrie courante à Dieppe, au Havre, à Saint-Malo et à Rochefort. Pendant 130 ans, de 1620 à 1760, un courant s'établit de ces ports en Nouvelle-France.
Le roi lui-même payait d'exemple. A plusieurs reprises, il fit passer nombre d’engagés dont il défraya les dépenses. En 1664, il en leva huit cents. Un fonds royal était constitué à cet effet.
Quelles étaient les conditions auxquelles s’effectuaient le passage des colons? Ces conditions étaient de différentes sortes et variaient au gré des parties; car cette question donnait généralement lieu à un contrat sous seing privé ou par devant notaire. D’ordinaire l’engagiste prenait toute la dépense à sa charge. Cette dépense se réduisait à 10 livres pour la levée, 30 livres d’avance pour hardes, 30 livres pour le passage et 30 autres livres pour vivre dans le pays pendant quelque temps (2). L’engagiste s’obligeait de plus à garder l’engagé à son emploi pendant trois ans ou du moins à le placer chez un colon du Canada (1650), de le nourrir, loger, vêtir et assister dans les maladies, en un mot de l’entretenir (3).
Naturellement les recruteurs rentraient dans leurs déboursés, sauf en cas de perte en mer ou de désertion. Les avances et le prix du passage étaient payés aux maîtres des navires à leur arrivée à Québec. La distribution des nouveaux débarqués se faisait sans retard entre les colons. Le Conseil Souverain y avait pourvu. Tout au plus prévoyait-il qu’ils pouvaient demeurer trois jours sans maitre. Le maître nouveau remboursait les avances et le passage. Les avances étaient « précomptées à l’engagés sur ses gages »; les 30 livres pour le pas-
(1) Voir la formation des équipages au chapitre des pêcheries. (2) Ruette d'Auteuil. 2 RAQ 63; A. K 1232 (4 avril 1660); AC. B. 3. 34
(3) Arrêt du Conseil d'Etat du 28 février 1070.
sage restaient en perte pour le patron, tellement qu’au lieu de 75 livres par an, c'était en réalité 88 livres qu’il en coûtait au maitre du domestique (1).
Louis XIV, en vue de donner un coup de fouet à l’émigration, ayant un jour voulu, de son autorité royale, réduire de trois ans à dixhuit mois la durée des engagements aux colonies (2), fut obligé de rapporter presque immédiatement son ordonnance (3). Les protestations qu’elle avait soulevées, en effet, dans toutes les possessions françaises d'outre-mer, avaient été si vives et si universelles que l’on avait craint qu’il ne s’ensuivit des complications. N'est-ce pas l’indice que l’état de choses existant, avec trois années, était déjà plus qu’onéreux, aussi bien pour les capitaines de navires que pour les planteurs?
Les engagés étaient affectés au service de la maison et de l’exploitation domaniale, ou exerçaient de petits métiers. Ils ne s’affranchissaient pas en déguerpissant. Is pouvaient être revendiqués, quand ils désertaient (4). La justice châtiait ceux qui s’enfuyaient, ceux qui les débauchaient, ceux qui leur donnaient asile (5). Les droits que les maitres avaient sur les engagés étaient patrimoniaux. Rien d’étonnant qu'on en trafiquât, que le serf fût donné, vendu, échangé, transmis héréditairement. Ce qui était ainsi aliéné, c’étaient les profits qu’on tirait d’eux.
L'institution des engagés ne fonctionna pas longtemps, sans qu’il se produisit des abus. Les abus portaient sur la qualité des engagés et sur leur nombre. On en vint, d’une part, à lever des enfants de douze à quatorze ans « bons tout au plus à garder les vaches ». « Les habitants firent difficulté de les prendre, attendu qu’ils auraient eu de la peine par le peu de travail qu’ils auraient retiré d’eux à se rembourser de ce qu’ils leur avaient coûté » (De Meulles). Ils demandaient que pour ces engagés en bas âge on prolongeât la durée de la servitude de deux ans. Le 3 août 1707 une ordonnance du roi fixa l’âge, la taille et la capacité de travail des recrues. Les engagés « auront au moins 18 ans, et ne pourront être plus âgés de 40; ils seront de la grandeur au moins de 4 pieds, et en état de travailler ». Le Conseil Souverain
(1) D’Auteuil, 2 RAQ 63.
(2) Arrêt du Conseil d'Etat en date du 28 février 1670. (3) Arrêt du Conseil d'Etat en date du 30 Octobre 1672. (4): AC. F3. 3. 0. 307 (xx août 1716).
(5) Lbid.
prescrivit, de son côté, de déporter en France « les personnes inutiles au travail et défrichement des terres tant à cause de leur vieillesse, infirmités naturelles, maladies, qu’à cause de leurs services et mauvais déportements, tous lesquels sont à charge au public » (4). L’intendant prévint aussi Colbert contre lPenvoi d’immigrants qui ne seraient pas de bonnes mœurs et d’un physique vigoureux et agréable,
Sur le rapport du nombre, d’autre part, il arrivait parfois qu'après avoir signé leur contrat, des engagés cherchaient à s’y dérober. C’est que souvent « leur crédulité avait été surprise par les artifices des marchands, capitaines de navires et autres ». Sous l'effet de la boisson et dans l’ignorance des lois du pays de Canada, ils avaient signé ‘« un long engagement dont souvent on ne leur avait dit rien avant leur départ ». Revenus de leur surprise ou de leur ivresse, ils s’esquivaient. La chose causait du scandale. « Plusieurs de nos sujets, déclare le roi, auraient perdu les pensées qu'ils avaient eues de passer aux isles et terre ferme de l’Amérique, pour y augmenter les colonies françoises qui y sont establies, par la juste appréhension qu’ils ont eues d’estre à leur arrivée engagés pour trois années au service et sous le pouvoir de gens qui leur sont inconnus et de qui ils pourraient craindre de ne pas recevoir un aussi bon traitement qu’il serait à désirer » (2). On en vint même à ne plus trouver de bons ouvriers pour aller au Canada, en vue d’une entreprise particulière, à moins de leur promettre avant le départ la liberté de revenir, la tâche terminée (3). Pour écarter « l’appréhension de cette espèce de servitude », le roi tenta, mais vainement, nous l’avons vu, de réduire de moitié la durée de l'engagement.
Les désertions inspirèrent aux armateurs une fraude courante dans l’armée. Ts imaginèrent de présenter au contrôle avant départ des individus qu’ils donnaient pour engagés et qu’ils renvoyaient qu'après la revue. Ils rapportaient ensuite des certificats de désertion. Pour réprimer cette supercherie, on ne permit plus aux capitaines d’exciper de leur bonne foi. Au départ de France, les commissaires de la marine ou des classes, à l’arrivée de Québec, l’intendant ou 5es subrôgés passèrent la revue des engagés. En cas de contravention aux règlements, les capitaines étaient contraints au paiement de 10 livres
(CHENE 7300; (2) Arrêt du Conseil d'Etat en date du 28 février 1670. (3) AC. B. 12. 58 (9 avril 1687).
pour chacun de ceux qu’ils n'avaient point fournis ou fournis de mauvaise qualité, et d’une amende de 100 livres pour la contravention (1).
Demandons-nous maintenant quels étaient les avantages que l’institution des engagés présentait tant pour limmigrant que pour larmateur et la colonie. Moyennant l'exil et lPaliénation pendant trois ans de son travail, un émigrant quelconque de France avait le moyen de devenir propriétaire foncier. Il s’initiait à l’avance à son futur état. Pendant son servage, il faisait l'apprentissage de sa vie nouvelle. Pour certains, le stage était d’une nécessité absolue. Du jour au lendemain des écoliers, des soldats, des marchands, ne sauraient se transformer en laboureurs. Même pour les vrais paysans Ce temps passé au service des anciens colons était profitable. Ils avaient beaucoup à ‘apprendre à l’exemple de ceux ‘qui les avaient précédés. Ceux-ci avaient intérêt à ce que l’engagé fut dans le plus bref délai possible initié aux cultures coloniales les plus avantageuses et aux meilleurs procédés de travail, puisque de par le contrat, ils étaient assurés pendant trois années d’en avoir tout le bénéfice. L'intérêt que les planteurs avaient à tirer tout le parti possible des engagés ne devaient pas les porter à abuser de leurs forces. Comme ils auraient eu à subvenir à toutes les dépenses de médecine et de remèdes, s’ils étaient tombés malades, et qu’ils auraient même perdu les trois années de travail, les travailleurs étant morts, ils devaient tout faire pour que les engagés supportent sans danger le climat du pays et les fatigues. ® « Les propriétaires des navires y trouvaient même de l’avantage (à l'engagement civil) parce que ces passagers fortifiaient leurs équipages sans qu’il leur en coûtât » (2).
Quant aux colons l’engagement civil leur permettait de disposer d’un plus grand nombre de travailleurs que leur capital ne leur aurait permis dans le cours normal des choses. Et, conséquence indirecte, mais notable, H faisait avec des éléments de population divers une nation une, Il amenait la complète uniformité des mœurs et des coutumes et du langage. L’engagé vivait dans la famille, épousait souvent une des filles du maître et s’établissait près de lui. Graduellement les frais débarqués étaient assimilés dans une société homogène, ayant des sentiments et des ambitions communs, ils abandonnaient
(7) Règlement du 16 novembre 1716, du 3 août 1707. (2) Ruette d'Auteuil, 2 RAQ 63.
ET
leurs différents patois pour ne plus parler que l’idiome le plus répandu (D:
c) L'ENGAGEMENT MILITAIRE (2)
Il ne débarquait à Québec, année moyenne, guère plus d’une centaine d’engagés, les manants aimant mieux porter le fusil en France que de manier la hache en Amérique. Ils entraient plus volontiers dans les troupes, qu’iis n’émigraient, si bien qu’en temps de guerre il ne s’en présentait plus pour les embarquements. Toute navigation à long cours eut probablement cessé en 1706, si Louis XIV n’eût suspendu pour le temps des hostilités l’effet des ordonnances qui obligeaient les capitaines de navires allant aux Indes de prendre à bord des engagés. La Nouvelle-France était si mal alimentée de recrues qu’on se les disputait dès le pont du navire et jusque devant les tribunaux. On en réclamait toujours.
Le gouvernement trouvera bientôt moyen de tourner à l’avantage de ses possessions outre-mer la préférence que les gueux témoignent pour le sabre. Il habillera ceux qui en manifestent le désir de la iunique galonnée, se réservant de les envoyer ensuite en garnison au Canada pour les y réformer et habiller de la vareuse du paysan.
Colbert adopte cette politique dès le 27 mars 1665, c’est-à-dire avant même l’envoi au Canada des soldats qui doivent réduire les Iroquois. A cette date, en effet, le ministre de la marine instruit l’intendant Talon du projet qu’a formé le roi d’amener, la guerre immi. nente finie, les soldats devenus disponibles à se fixer dans la contréc affermie par leurs gestes. Les têtus qui ne condescendront pas au désir du souverain se verront refuser ses grâces; ils reverront, s’ils insistent, la terre natale, mais ils y coucheront sur la paille (3).
Le régiment qu’on destine à changer, après campagne, l’épée en bêche, et le métier de tuer les hommes en celui de les faire vivre est
(1) L'abbé Lionel Groulx, La naissance d’une race.
(2) Sources: AC. B. I. 75, 141, 3. 36, 17. 45, 73, 27. 66, 80, ON CARACAS 1. 22, G. 1. 29; F3. 4. 45, 61, 8.83; 3 OI 286 ; 2 RAQ 63; Kalm, Il. 13-16, 234 ; Pauliat, 209-311; Lorin, Frontenac, 6; Munro, Seigneurial System, 1907, 61-73; 5 BRH 116, 12. 286, 14. 200, 17.103, 25.134, 26.176, 28.176, 225, 257, 27.66.
GYAC°B° 1/75; Clément, IIT.-3095.
celui de Carignan-Salières, ainsi appelé du nom des deux colonels qui en ont le commandement: Thomas-François de Carignan, cinquième fils de Charles-Emmanuel I‘, duc de Savoie, et Henri de Chastelard, sieur de Salières, cousin du roi de France. Il a été, las de gloire, licencié au retour de la guerre aux Tures, mais M. de Salières a bientôt reçu l’ordre de le reconstituer et de le conduire dans la colonie laurentienne.
Le vaisseau Le Gagneur en débarque les têtes de colonnes à Québec le 19 juin 1665. D’autres l’y amènent le reste, avec les vents d’automne, Il s’y ajoute quatre compagnies des régiments de Camballé, d'Orléans, du Poitou et de Broglie. Les détachements réunis, M. de Tracy, vice-roi des Indes occidentales, en assume le commandement et les met en campagne, frémissants.
Pendant que, au cri du chat-huant, la soldatesque brûle les cantons ennemis, les administrateurs posent, dans le silence de leur cabinet, les principes de ce qu’on appellera la colonisation militaire (1). Leur esprit s'inspire du système romain des praedia militaria et, peutêtre, de l’utopie de Thomas Morus. Ils dépassent leur modèle. Leur dessein ne se borne pas à faire défricher par les soldats pour établir ensuite des familles qui viendront de France, leur ambition est de métamorphoser des hommes d’épée en hommes de charrue. Ils aideront par des faveurs les vétérans écumants de victoire à subir la transformation. En même temps que réservistes, ils les constitueront propriétaires et chefs de famille. Ils les uniront à des femmes, leur baïlleront des terres, les unes en bois debout, les autres défrichées, leur fourniront enfin les premiers éléments de la ferme, des instruments aratoires, du bétail. Dispensant chacun selon son mérite, les troupiers recevront cent francs ou cinquante livres avec les vivres d’une année à leur choix, les sergents cinquante écus ou cent francs avec les vivres aussi d’une année, les capitaines seront investis de tous les droits de seigneurie.
Trois ans ne se passent pas que les Iroquois, forcés dans leurs tanières, crient miséricorde. On reçoit leur soumission. Les vainqueurs sont débandés, tout bouillants encore, avec invitation à fouil-
(1) Projets proposés par M. Talon le 24 janv. 1667 (AC. CII. A. 2. 334: 2 EO 29-34); Instructions de Colbert à Talon du 27 mars 1665 (AC. B. dis) B. Sulte, Le Régiment de Carignan, 80; Munro, Seign. re 67-73 ; Ho Frontenac, 6; Les Relations des Jésuites, 1668, p. 3.
ler, paisibles, avec la houe le sol désormais libre (1). Fort peu retournent en France avec M. de Salières (2). De ceux qui le font, beaucoup reviennent. La plupart prennent le parti qu’on leur conseille (3). Certains mêmes n’ont pas attendu la démobilisation pour demander au gouvernement de vastes concessions de terre promettant de les exploiter. Tel est le cas du capitaine Pierre de Saurel, gardant la main pleine de foudres, l’entrée du Richelieu. Plusieurs de ses égaux en grade suivent l’exemple qu’il leur donne; nommons les hardis de
Saint-Ours, les de Contrecœur, les Jarret de Verchères, le Béquart de
Grandville, les convertis Berthier, Ces gentilshommes fondent des seigneuries et des paroisses auxquelles ils lèguent leurs noms. Autour de leurs manoirs, grands corps de ferme, ils alignent leurs subalternes d'hier, aujourd’hui leurs censitaires. Ils « avancent leurs affaires par leurs alliances avec les familles du pays » (4). Ils tirent de la nuit une armée blonde d’enfants qui sourient, du terroir des blés où chantent les cigales.
Le régiment de Carignan-Salières et les bataillons auxiliaires augmentent la population de plus de 726 hommes. Leur postérité constitue près de la moitié de la population canadienne-française actuelle.
Le résultat induit le roi à continuer l’entreprise. Maïs la défense n’exige plus le maintien sur pied ni le renouvellement de troupes nombreuses. Une fraction de régiment suffit aux besoins de la sécurité. Rien n'empêche toutefois que ce peu on en fasse un remploi rapide. Un torrent d’un faible débit peut écouler plus d’eau qu'un fleuve géant au cours ralenti. On enverra-donc du royaume, chaque année, à jets continus, les 100 à 300 hommes qu’il faudra pour remplacer les soldats morts ou établis (5). Parlant des troupes, Kalm écrit vers 1750: « Ceux qui ont été envoyés de France ici servent généralement jusqu’à ce qu'ils aient atteint l’âge de 40 ou 50 ans, après quoi, on lies licencie et ils ont droit à un lot de terre qu'iis cultivent. Mais ‘s’ils sont convenus à leur arriver de ne pas servir plus longtemps qu’un certain nombre d’années, on leur donne congé à l'expiration du terme fixé. Dès que le soldat s’établit sur une terre, le roi lui vient en
(1) Ruette d'Auteuil, 2 RAQ 63.
(2) Les Relations des Jésuites, 1668, p. 3.
Gao EN CNE rt):
(4) Marie de l’Incarnation, Lettres.
(5) Kalm, IL. 15, 234.
aide et lui fournit des provisions, ainsi qu’à sa femme et à ses enenfants, pendant les trois ou quatre premières années. Il lui procure de plus une vache et les instruments aratoires indispensables. Les camarades vjennent lui donner un coup de main pour l'aider à se bâtir une maison, et pour ce service, ils reçoivent une gratification de la part du roi. Ces secours sont d’une grande utilité pour un pauvre homme qui commence à tenir ménage » (1). Le pouvoir s’efforce d’accélérer ce mouvement de colonisation militaire. Il permet notammet aux soldats qui auraient le goût de la terre de quitter le service avant terme, à la condition de se marier tout de suite à des filles ou veuves du pays. En dot ils recevront leur solde pendant un année et pourront garder leurs accoutrements (2).
Les administrateurs tentent d’amorcer à tout le moins le mouvement pendant le service. C’est la coutume d’accorder du terrain, pour jardin potager, aux troupes en garnison dans les forts éloignés des grandes villes. À Saint-Frédéric, sentinelle du lac Champlain, tous les officiers ont des vaches que leur fournit le roi. Chaque soldat a son jardinet en dehors du fort, et peut le cultiver à son aise et y planter ce que bon lui semble. Il y en a même qui s’y construisent des serres, où ils sèment toutes sortes d’herbes pour le potage ou la table (3).
On met même les soldats à la disposition des cultivateurs. L’affaire est avantageuse pout tout le monde. L’habitant y trouve des hommes de travail dont il n’a pas à payer le transport et qu’il paie moins cher que de véritables engagés. Le soldat est satisfait de gagner avec sa nourriture vingt à trente sols par jour (4). Le roi a d’abord toléré cette utilisation des forces, sous la condition que les soldats ne travailleraient pas en uniforme et qu’ils ne toucheraient pas plus dé dix à douze livres par mois (5). Mais il se fâche quand on l’informe qu’il se commet des abus, que des capitaines cantonnent leurs compagnies sur leurs propres domaines à leur unique profit (6) ou que,
(1) Kalm, IL. 13-16. à
(2) 21 mai 1608 (AC. F. 3, 8, 83); 11 juin 1706 (AC. B. 27. 80).
GR lon 13-10:
(4) La paie du soldat est de cinq sous par jour et s'élève même jusqu'à trente sous quand il a quelque ouvrage particulier à faire pour le roi (Kalm).
(5) 2 OI 285; 28 avril 1685.
(6) AC. CII. G. Tr. 29 (juin 1704).
sous prétexte d’indemniser ceux qui montent la garde à leur place, ils retiennent la solde des permissionnaires (1). Cette pratique se généralise. Au dire de Frontenac, il n’y a que quatre capitaines qui résistent à la tentation, quatre sur une trentaine. Le monarque, indigné, fait défense aux officiers de détourner les soldats du service de la défense; dans tous les cas, s’ils travaillent à la terre, il est juste, déclaret-il, que ce soit pour leur compte (2). Mais il rabroue d’autre part Mgr de Saint-Valier qui, pour mettre fin au scandale s’est avisé d’en faire un cas de conscience et a défendu aux confesseurs d’absoudre les prévaricateurs. Il fait remarquer à l’évêque qu’il dépasse ses pouvoirs. « C’est à MM. de Frontenac et de Champigny qu’il appartient de décider ce qui peut être équitable entre officiers et soldats » (3).
Bon an, mal an, de 1713 à 1756, il s'établit environ trente soldats de carrière (4).
On ne saurait apprécier à sa juste valeur l’apport militaire ni. d’ailleurs l’afflux civil, puisque la source en est quasi la même, si l’on ignore comment le recrutement de l’armée régulière se faisait (5). L'armée se recrutait par engagements individuels en France et à l’étranger. Pour les troupes françaises, la formation et le maintien des régiments ou des compagnies étaient donnés à l’entreprise aux « mestres de camp », plus tard colonels (6) et aux capitaines, qui recevaient commission de lever un certain effectif dans une région déterminée. Pour une somme qui représentait les primes d'engagements aux recrues, les frais de racolage, d’habillement, d'équipement, ces chefs de corps devaient fournir au roi le contingent indiqué (7). Ayant donné commission de lui fournir à forfait les services d’un régiment ou d’une compagnie, le roi reconnaissait au colonel ou au capitaine une sorte de propriété, car ceux-ci, avant affecté un capital à constitution de leur unité, en tirant profit ou s’y ruinant, désiraient en la cédant rentrer dans tout où partie de leurs débours. Ils trafiquaient aussi des grades subalternes et toléraient que leurs titulaires les ven-
(x) AC. B. 17. 45 (1694).
(2) AC. B. 27. 66 (9 juin 1706).
(3) AC. B. 17. 73 (8 mai 1694).
(4) E. Chartier, Rev. Trimestrielle Canadienne, Montréal, 1921, p. 120. (5) V. L. Mention, L'armée de l’ancien régime.
(6) Ordonnance du 28 juil. 1661 (Isambert, XVII, 406).
(7) Ordonnance du 5 déc. 1666 ; 6 fév. 1670 (Is. XVIII, 93. 320).
dissent, sauf l’acceptation des nouveaux officiers par le roi ou le grand maître de l’arme. Ces cessions, ou concordats, étaient souvent sollicités par des nobles riches ou des fils de la haute bourgeoisie d'officiers pauvres, dans l’espoir de plaire au roi par leurs services et de s’acheminer vers de plus hauts emplois. Le racolage, par affiches, et boniments, au son du tambour, de sous-officiers, agents recruteurs, donnait lieu à des incidents pittoresques et souvent critiquables, bien qu'il fût soumis à une réglementation minutieuse: nécessité pour la commission de l’attache du gouverneur ou du lieutenant-général, contrôle des autorités locales, à qui était remis l’état détaillé des engagements obtenus sur leur territoire, présentation des recrues aux contrôleurs des guerres devant qui les engagements étaient signés et qui pouvaient s’y opposer dans l'intérêt tant des particuliers que du roi (1). Mais, pour les obtenir, on ne répudiait guère que la violence physique: on y voyait le moyen en même temps que de recruter larmée, de purger le pays de ses mauvaises têtes. A l’intérieur, on faisait la « presse » (2), on ne regardait pas de trop près à la liberté du consentement des engagés. On avait par ces procédés de bons soldats et de mauvais, que la discipline redressait en partie. Selon J. M: Le Moine, « ce n’était pas tous des saints comme Paul Dupuy que ces messieurs du colonel de Salières! Le major Lafrenière, par exemple, aurait pu rendre des points au plus enragé gamin que les guards de la reine Victoria aient compté dans la colonie deux siècles plus tard » (3). Au XVII: siècle, des règlements fixèrent l’âge, la taille et d’autres conditions requises pour les recrues et interdirent d'engager quiconque pourrait être tenu différemment à servir le roi, miliciens, matelots, etc. L'âge exigé fut de 17 à 40 ans, en temps de paix, de 18 à 20 en cas de guerre. La recrue dut présenter quelque garantie de moralité, s'engager librement devant témoins et prêter serment de fidélité au-roi (4).
Les régiments et compagnies ainsi formés étaient soumis à la montre, c’est-à-dire aux revues trimestrielles des commissaires et des
(1) Ord. janv. 1620, art. 207, 308-323 (Is. XVI. 428 et s.).
(2) Sur la « presse » des matelots, voir BRH 3, 48. 3.01, 4.22; W. Shakespeare, première partie du roi Henri IV, Acte IV, Scène II.
(3) Rev. Can., 1875, 270.
(4) En 1684 le ministre se plaint de ce qu'on a envoyé au Canada des soldats ramassés sans choix (AC. B. IT. 3).
contrôleurs des guerres et d’autres agents du roi, qui s’assuraient du bon état et du nombre des effectifs. Mais grâce à la pratique des « passe-voiants », des capitaines percevaient les soldes d’hommes inexistants et en gardaient le montant, malgré les sanctions: peine Capitale pour le faux soldat, perte du grade, de la noblesse, parfois peines corporelles pour les officiers fraudeurs.
d) LA RELÉGATION
Militaires ou civils les engagements ne réussirent pas à satisfaire le besoin d’hommes de travail que le Canada éprouvait (1). Tel était le manque de main-d'œuvre que le gouverneur de la colonie, M. de Vaudreuil implora, vers 1720, comme une faveur qu’on lui expédiât «< des prisonniers » (2).
L’idée d'utiliser les récidivistes comme éléments de colonisation n’était pas nouvelle au XVIII siècle. Les explorateurs des Terresneuves l’avaient produite longtemps auparavant. La peinture que l’Europe se faisait alors de l’Amérique était si dénuée de charmes que les Cabots (1498) et le marquis de La Roche (1598) ne purent racoler qu’une poignée d’honnêtes gens. Pour le surplus, ils furent réduits à tirer des geôles de l'Etat dés coupe-jarrêt pour en faire leurs compagnons d'œuvre. Les « scélérats » sortirent avec plaisir de leurs cachots fétides pour courir la mer salubre, et chercher dans un monde nouveau un soleil qu’ils ne pouvaient imaginer plus mortel que lombre de la captivité dans l’ancien. En cela, la plupart s’abusaient. La Roche exposa ses escrocs, comme en des oubliettes, sur l’ingrate île de Soble, et quand, sept ans après, ils se ressoubint des abandonnés, ils avaient rendu leur âme noire, étranglés l’un par la main de l’autre ou dessécés par la misère. Les survivañts, squelettes en haïllons, plus bêtes qu’hommes, furent ramenés en Europe, où le roi, touché de compasssion, lava leur souillure., L'origine des familles canadiennes ne remonte pas jusqu'aux malfaitlurs des premiers jours (3).
Mais voilà que de 1626 à 1663 sont invitées à puiser au même
(1) Ruette d'Auteuil, 2 RAQ 64.