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D. — L'IMMIGRATION DES FEMMES

Certes, il vint des femmes au Canada dès les premières migrations. La « Demoiselle Marguerite >» accompagnait son oncle Rober: val et son coupable époux en 1541. Marie Nollet ouvrait à Québec en 1617 une école pour les enfants indigènes. Trois ans plus tard, la toute jeune Hélène Boullé, qui allait à peine sur ses treize ans, suivait en Amérique Samuel de Champlain, son bien mûr, son quinquagénaire mari. La beauté de sa personne,.la coupe nouvelle de ses atours la firent passer pour une quasi-déesse auprès des naturels qui s’étonnaient comme d’un prodige que toutes choses, toutes personnes, euxmêmes fussent enfermés dans le minuscule miroir que la jeune dame portait en parure.

Mais s’il se glissa des femmes parmi les premiers émigrés, ce ne fut jamais que dans la proportion des cantinières aux soldats du régiment, On était le plus souvent mâle et célibataire. On ne s’expatriait pas par familles, mais par individus. Ce sont des hommes seuls qui occupèrent Montréal dans les deux ou trois premières années de son existence, ainsi que Sorel et Tadoussac. Ailleurs, et jusqu’en 1661, le nombre des hommes était le triple de celui des femmes.

Ce rapport inécal entre les sexes devait nécessairement changer du jour où l’on se déciderait à « faire une demeure arrestée » en Nouvelle-France. Point n’est de toit stable qui n’abrite une famille. Le

(1) On affranchissait par actes notariés, AC. Cir. A. 63. 74 (1735) et 1 RAQ 100-123.

(2) AC. B. 80. 70 (4 mai 1749).

(3) Voir 31, BRH, 32, 306, 503 et infra.

foyer est encore ce qui rend le mieux sédentaire; il a l'avantage aussi, précieux dans ue colonie, de multiplier les têtes (1) Les migrations ne produisent aucun changement durable sur la carte du peuplement et sur la répartition des races si la part de l’élément féminin est inexistante ou insuffisante. Les femmes sont l'élément conservateur et stabilisateur par excellence, qui fixe au sol nouveau les races déplacées, avec leur routine d’existence et leurs habitudes ancestrales. Si elles ne viennent pas avec les hommes, le courant migrateur ne modifie le peuplement qu’à condition de se renouveler sans cesse; même dans ce cas, l'établissement des émigrants manque de stabilité et de chances d’avenir. Si les femmes viennent en trop petit nombre, la société souffre des plus graves désordres, en pays neuf et désert; au cas où le pays est déjà occupé elle risque de se dissoudre rapidement au contact de la race primitive.

Au Canada il y eut contact des races blanches et rouges, il n’y eut pas fusion. Les colons français ne se trouvèrent pas de force à répéter l'enlèvement des Sabines et, s’ils ont songé à s’unir sans violence aux femmes indigènes, ils n’ont pas remporté de succès.

Où prendre alors les femmes nécessaires? En France, évidemment. Dans quelle classe de la société, car le Canada, c’est l’exil, la misère, les combats? La reine, Aune d’Autriche, trouva la solution en 1654. Elle prit sous sa protection le projet de choisir et d’envoyer au Canada « quelque aombre de filles honnètes tirées des maisons d’honneur ». (2). Le projet fut repris par Coibert en 1665, quand le sieur Gaudais-Dupont eut fait rapport au roi qu’il «< manquait dans le pays des femmes et des filles » (3). Le ministre fit faire à l'Hôpital général de Paris un choix de pupilles de l'État et les fit passer par centaines au Canada (4), aux frais du roi (5), pendant les années 1665 à 1674 (6).

(1) « Et n'en faut qu'une (femme) pour en peupler tout un pays: ainsi que le monde a multiplié par la fécondité de notre première mere » (Lescarbot, I. 22):

(2) B. Suite, Revue Canadienne, 1789, O7.

(3) 3 EO 22-23 (7 mai 16063).

(4) Sur le passage des filles du roi: AC. B. 2. 5. 16, 30 (1670), 3. 20, 41 (1671), 5. 25 (1673); AM. B. 2. 53. 112 (1685), 24. 42 (1674), 1. 52. 171 (1720); Le Journal des Jésuites, du 2 octobre 1665.

(5) Sur le fonds de passage: ordonnance en date du 16 février 1669.

(6) L'année 1665, il vint de France cent filles; en 1666, deux cents; un nombre plus considérable encore en 1667 et 1668, et cent cinquante dans chacune des années 1669, 1670.

Les orphelines des maisons de charité ayant paru trop délicates pour les rudes travaux des champs, il fit appel en 1670 à l’archevêque de Rouen, Mgr Harlay, pour qu’il lui recrute dans chaque paroisse de son diocèse une ou deux paysannes. Mais déjà la population des deux sexes se trouvait de part et d’autre à peu près au même chiffre et les soldats ne s’établissaient plus en masse. Pour cette raison les autorités locales firent suspendre les envois. Bientôt même, le plateau de la balance pencha de l’autre côté. Vers 1750 il y à au Canada quatre femmes contre un homme (1), tant il succombait d’hommes en voyage et dans les combats, tant gagnaient les Indes occidentales pour s’y établir (2).

Le baron de Lahontan nous a conté les circonstances de l’arrivée des « filles du roi » en Nouvelle-France. « Ce chaste troupeau, dit-il, était mené au pâturage conjugal par de vieilles et prudes bergères. (3) Sitôt qu’on fut à l’habitation (4) les commandantes ridées passèrent leur soldatesque en revue, et l’ayant séparée en trois classes, chaque bande entra dans une salle différente. Au bruit de cette nouvelle marchandise, tous les bien intentionnés pour la multiplication accourent à l’emplette. Comme il n’était pas permis d’examiner tout, encore moins d’en venir à l’essai, on achetait chat en poche, ou tout au plus on prenait la pièce sur l’échantillon. Le débit n’en fut pas moins rapide. Chacun trouva sa chacune, et en quinze jours on enleva ces trois parties de venaison, avec tout le poivre qui pouvait y être compris (5). Vous me demanderez comment les laides eurent sitôt le couvert. Ne savez-vous pas qu’on se jette sur le pain noir pendant la famine? Ceux qui voulaient se marier s’adressèrent aux directrices, auxquelles ils étaient obligés de déclarer leurs biens et leurs facultés (6), avant que de choisir dans une de ces classes celles de ces

(DAKAa MENT 3)

(2) Kalm, II. ror.

(3) Nommons Mlle Etienne, Mlle Jeanne Mance, Mme Jean Bourdon.

(4) L'’habitation, c'est Québec. À leur arrivée, toutes ces jeunes personnes étaient de suite placées dans les communautés des Ursulines et de l'Hôtel-Dieu.

(s) Cpr Marie de l’Incarnation : « Les vaisseaux ne sont pas plutôt arrivés que les jeunes hommes y vont chercher des femmes, et dans le grand nombre des uns et des autres on les marie par trentaines » (IL. 363).

(6) « Les plus avisés commencent à faire une habitation un an devant que de se marier, parce que ceux qui ont une. habitation trouvent un meilleur parti; c'est la première chose dont les filles s’informent, et elles font sagement, parce

vierges. qu’ils trouvaient le plus à leur gré. Les parties étant d’accord, le notaire écrivait le marché, le père en faisait un sacrement, et elles commençaient à se connaître par le mariage. Les officiers, plus délicats que leurs soldats, s’alliaient dans les familles des anciens gentilshommes du pays, ou dans celles des plus riches habitants » (1).

Ainsi donc des filles étaient mises à bord en France à destination du Canada. Des prétendants canadiens se présemtaient en nombre égal et dès la descente du navire, les prêtres célébraient les mariages par trente à la fois. Le lendemain, l’Intendant faisait l'hommage aux nouveaux couples du « présent du roi ».

Mais, de même qu’au courant de l’immigration des hommes dont nous avons parlé plus haut il importe d’ajouter les venues accidentelles, les marchands, les voyageurs, les artisans de toute sorte que peu à peu le courant des affaires attachait dans la colonie, de même il faut joindre au contingent des filles de l'Hôpital général de Paris, non seulement les femmes qui sont venues avec leurs maris, non seulement celles qui sont venues seules dans l’intention de prendre mari au Canada, mais encore des filles venues, par exemple dans un but exclusivement religieux et qui optèrent une fois sur place pour l’état du mariage. C’est ainsi que l’on voit le 2 septembre 1664, à Montréal, François Hertel, épouser Marguerite-Josephte de Thauvenet, native de Bourges-en-Berri, fille de Raymond de Thauvenet, capitaine au régiment de Brimon et d’Elisabeth de Mancelin, venue au Canada avec madame de la Peltrie pour se consacrer à l’éducation des jeunes Sauvagesses. Le même jour, au même lieu, Michel Godefroy, sieur de Linto, des Trois-Rivières, épouse Perrine Picoté de Bellestre, venue au Canada par l’entremise de Mademoiselle Mance, et qui était novice à la Congrégation lorsqu'elle se décida à renoncer à la vie religieuse pour convoler en justes noces (2).

Toute la législation coloniale tendait, non pas seulement à l’immi- ‘gration des femmes, mais aussi à leur établissement. Les nouvelles: arrivées et mariées recevaient du gouvernement « assez de provisions pour les encourager à mettre la voile sur cet orageux océan; ils entraient chez eux à peu près comine Noé dans l’arche avec un bœuf,

que ceux qui ne sont point établis souffrent beaucoup avant que d’être à leur aise... » (Marie de l’Incarnation, II. 363).

(1) La Hontan, Lettre II, 2 mai 1684.

(2) B. Suite, Revue canadienne, 1870, 488-480.

f une vache, un cochon, une truie, un coq et une poule, deux barils de chair salée, et une pièce d’argent » (1).

Le législateur favorisait également le mariage des filles du pays.

Le 8 novembre 1663, le Conseil Souverain portait défense à toute pe:sonne de quelque condition qu’elle fût, « d’émpêcher les filles de se marier quand bon leur semblerait >». En 1757, à la fin du régime, Bougainville note que « les lois du royaume sont suivies au Canada excepté sur le fait des mariages, où les enfants des simples habitants sont autorisés à se marier sans le consentement de leur père, les garcons à l'âge de seize ans » (2). Des faveurs spéciales étaient accordées aux pères qui mariaient leurs enfants à un certain âge: les garçons à seize ans, les filles à 14 ans. Par exemple, en 1700, le roi accordait 3.000 livres pour doter 69 filles, à raison de 50 livres chacune (3). Parfois, il fit reproche au gouverneur que le nombre des garçons et des filles au-dessus de 15 ans était trop considérable et qu’il n’avait pas dû encourager suffisamment les mariages (4). Il avoua ne pas comprendre que MM. de la Barre et de Meules aient empêché des soldats de se marier. Tout au contraire, il faut les y pousser (5). Non seulement il permit aux militaires qui servent dans la colonie de quitter le service s’ils se marient avec des filles ou veuves du pays, mais encore il leur promit leur solde pendant une année et le droit de garder leurs accoutrements (6). Quant aux « volontaires » et aux autres jeunes gens dont « la fainéantise empêche la colonie de se peupler » (7), il veut qu’ils soient privés du privilège de faire la traite ou d’aller à la chasse des fourrures, s’ils ne se marient pas quinze jours après l’arrivée des filles (8). Les veuves sont de toutes les personnes celles qui s’inclinent le plus volontiers devant la volonté du roi. Les veuvages sont courts. Les veuves. de Langueteau et de Labat

(1) La Hontan, Lettre II, 2 mai 1684.

(2) Bougainville, 3 RAQ 42-70.

(3) Sur le fonds des mariages, dot et pension du roi, AC. Crr. A. 18. 130, 39. 3 (4 octobre 1718), B. 33 (7 juillet 1711); 1 EO 67 (12 avril 1670).

(4) AC. B. 33 (7 juillet 1711).

(5) AC. B. 12. 25 (21 mai 1686), 7. 15 (1676).

(6) AC. F3. 8. 83 (21 mai 1608).

CAN CB 33 Sun)

(8) AC. F3. 2. 23 (2 novembre 1671), B. 3. 22 (mars 1671).

morts de leurs blessures convolent (1654) en secondes noces, six semaines après le décès de leur conjoint (1).

Le souverain voulait compenser le déficit de l’immigration par l’accroissement naturel de la population. « Ce fut un des points sur lesquels le roi questionna le plus M. Boucher, savoir si le pays était fécond en enfants » (2). Il décréta que tout canadien, père de douze enfants, nés en légitime mariage, non prêtres ni religieux ni religieuses, bénéficieraient d’une rente annuelle ou prime à la natalité de 300 livres (3) La préférence devait être donnée, dans la distribution des places et des honneurs, aux hommes le plus prolifiques. Grâce à ces allocations familiales, la natalité ne manqua pas d’atteindre un chiffre remarquablement élevé. « Cela est étonnant de voir le grand, noinbre d’enfants >», écrit Marie de l’Incarnation le 6 novembre 1662. < Un pauvre homme aura huit enfants et plus, qui l'hiver vont nupieds et nu-tête, avec petite camisole sur le dos, qui ne vivent que d’anguilles et d’un peu de pain; et avec tout cela ils sont gros et gras » (4).

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