LA MANIÈRE D’ÉTRE DES IMMIGRANTS
Instruits des causes qui favorisèrent ou entravèrent l’immigration canadienne ainsi que des modes divers par lesquels ce mouvement du peuple s’opéra, nous pouvons passer à l’étude des immigrants eux-mêmes. Il n’est pas sans intérêt de savoir quelle était la condition économique et sociale des nouveaux-venus, quelles étaient leurs capacités physiques et intellectuelles, leurs prédispositions, leurs tendances, leur vocation, de savoir si dans les plis de leurs casaques ils emportaient la vertu ou le vice, la santé ou la maladie, l’érudition ou
(1) B. Sulte, Revue Canadienne, 1879, 94.
(2) Marie de l’Incarnation, II. 225 (6 novembre 1662).
(3) Arrêt du Conseil d'Etat en date du 3 avril 1666, AC. Cir. A. 125, pas paginé.
(5) Sources: 18 2rA 24; 3 EO 25; Langevin, Notice sur Mgr de Laval, 53; Ferland, Cours d'histoire du Canada, IL. 11-45, 36-37; Doutre et Lareau, Droit civil, 130; Th. Chapais, The Great Intendant, Toronto, 1014, 56 et suivants; Rameau, Revue Canadienne, 1873, 125 et suivants, 1884, p. 593; W. B. Munro, The * Seigneurs of Old Canada, Toronto, 1915, 36-37; E. Salone, La Colonisation de la Nouvelle-France, passim; les renvois bibliographiques ci-après.
l‘ignorance, car, tandis que nous croyons vivre, ce seraient les aïeux qui vivraient en nous, nous hériterions tout autant des ancêtres que de ceux que nous rencontrons, qui influent sur nous et dont l’âme pénètre notre âme, le tempérament, les instincts, le tour et les habitudes d'esprit.
Le peuple canadien, ont publié des observateurs placés en dehors du groupe qu’ils jugeaient, est de très basse extraction. La France a « fait une force au Canada avec des débris sociaux, fondé des familles de braves gens avec des sans-famille » (1). L
Les membres du groupe, partagent, au contraire, les sentiments de la candide Miranda, disant:
I should sin To think but nobly of my grandmother (2).
Ils rééditent, moins les réserves (3), le jugement métaphorique que le Père Charlevoix portait déjà vers 1720, à savoir: « La source de laquelle descend les Canadiens d’aujourd’hui est d’une grande limpidité » (3); « rien de trouble, rien de suspectement limoneux (ne s’agite en elle), mais seulement le reflet splendide des images d’églises, méêlées de croix champêtres » (4).
Ceux qui « avouent leurs ancêtres, tous leurs ancêtres » s’abuseraient-ils? Seraient-ils par hasard l’objet du phénomène qui se produit en nous les jours de Toussaint quand nous revenons de la visite aux êtres disparus, rapportant parmi les vivants un peu de la paix des morts. L’image des défunts s’est purifiée. Quand nous l’évoquons par le souvenir, elle nous apparaît sans le mélange, d’aucune des taches essentielles à l’humanité. S’ils furent égoïstes et durs, si elles furent trompeuses et cruelles, et si de tout cela nous avons été torturés, nous ne le savons plus. Ou plutôt nous savons bien qu'aucune de ces imperfections ne subsiste en eux. Ils nous aiment enfin de cette
(1) E.-M. de*Voguë, Le Gaulois, Paris, 1904.
(2) « Ce serait pécher d’accuser ma grand’mère », Shakespeare, The Tempést, ACt.. LScAIT vers 117-118.
(3) Charlevoix admet la déportation de quelques garnements et forçats.
(4) Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, I. 310.
(5) Abbé Lionel Groulx, Semaine d'histoire du Canada, 1925, Le Devoir,
Montréal, 26 novembre 1925, p. 2; voir aussi Henri d'Arles, Acadie par Richard, 1919, I. 85, note 33.
tendresse que nous leur demandions, dévouée et fidèle; et, soit qu’ils chantent en s’accompagnant sur des harpes la gloire de Dieu, ou soit que, mêlés à l’universelle nature, ils se soient transformés dans la sève des arbres et dans la vigueur des plantes, ils nous ont en pitié et nous protègent. Nous les aimons.
En réponse à cette question, nous allons passer en revue les preuves, où mieux les présomptions, que les tenants de la pureté intégrale des origines canadiennes font valoir.
1° Les historiens, allègue tout d’abord notre école, ont au point de vue colonisation, confondu à tort le Canada avec les Antilles. Autres pays, autres mœurs. Quand il s’est agi de peupler, le souverain a fait exception en faveur de la Nouvelle-France à la règle générale qu’il posa (1).
Nous n’avons pas trouvé trace de cette mise à part dans les instruments législatifs dont nous avons pris connaissance. Les décisions que prenait le roi en matière d’émigration étaient expressément exécutoires dans toutes « mes colonies d'Amérique », sans distinction. Leur ensemble formait un droit commun.
2° On juge l’arbre à ses fruits, reprend-t-on. Or, les familles originelles comptent entre autres parmi leurs descendants des hommes d'Etat, tels que Cartier et Langevin, des archevêques, comme Taché, Plessis et Blanchet (2).
Mais ces personnages illustres, outre qu’ils constituent des exceptions, sont non pas des fils, mais des petits et même des arrières fils. En moins de trois générations une famille se transforme du tout au tout, surtout dans les pays neufs, où il n’y a pas d’aristocratie de naïissance et où les classes dirigeantes sortent nécessairement de l’indigence ou de la paysannerie égalitaires. Et les héros, a-t-on pu dire, n’ont pas de famille.
La réciproque, d’ailleurs, n’a pas moins de force, ou si l’on veut, de faiblesse:
De vertueuses entraiiles ont porté de mauvais fils (3).
(1) B. Sulte, Revue Canadienne, 1879, 409-504.
(2) Abbé Tanguay, Revue Canadienne.
(3) « Good wombs have borne bad sons », Shakespeare, The Tempest, Act. SCA wVers m0
3° Mais, réplique-t-on « la conduite qu’on leur a vu tenir dans le pays est une .preuve que » les premiers colons étaient d’honnèêtes gens (1).
On peut tout d’abord objecter que toute une école enseigne que c’est son état et son milieu qui font l’homme bon ou méchant (2). Tel fait la maraude en temps de famine, qui en temps d’abondance mène une vie monastique (3). La relation entre le genre d’occupation, les espoirs permis et la morale personnellle, est si étroite que monsieur Sulte a cru pouvoir déduire que les pionniers canadiens cultivaient les vertus sociales, puisqu'ils cultivaient la terre (4). Les abbés Chartier et Groulx ont parfaitement saisi ce point de vue, car ils ont souligné de leur plume que les immigrants ont, « grâce à leur genre de vie dans le Nouveau-Monde, greffé sur le fonds de saines qualités » qu’ils apportaient d’autres dons « d’acquisition locale » (5).
On ne peut dire pour autant que « la population canadienne ait été d’une rigoureuse moralité » (6). Ses inclinations n'étaient pas sans mélange » (7). « Quelques désordres accompagnèrent l’accroissement de la population » (8). Des brebis galeuses ont de bonne heure été expulsées du bercail: « Pour ce qui est des garnements, s’il y en passe (au Canada) c’est qu’on ne les connaît pas, et quand ils sont dans le pays ils sont obligés de vivre en honnêtes gens, autrement il n’y aurait pas de jeu pour eux: on sait aussi bien pendre en ce pays qu'ailleurs, et on l’a fait voir à quelques-uns qui n’ont pas été sages » (9). Mais de mauvaises têtes ont dû se fourvoyer, puisque les Jésuites s’évertuaient à préserver leurs néophytes indigènes du contact impur des Blancs. Si « quelques bons Français, gémit Sagard nous
(1) Charlevoix, op. cit, I. 310.
(2) René Doumic, « C'est de souffrir qui rend méchants », La Revue Française, Paris, 1° movembre 1027.
(3) La Fontaine, Fables.
(4) « Sauf quelques exceptions, toutes les familles cultivaient la terre. Ce n'est pas là une accusation de gens dépravés », Sulte, Revue Canadienne, 1870, 499-504.
(5) Chanoine Chartier, Revue Trimestrielle Canadienne, Montréal, 1021, pp. 121 et suivantes; Groulx, La naissance d’une race, p. 246 et suivantes.
(6) Sulte, loc. cit.
(7) Chartier, Loc. cit.
(8) Abbé Casgrain, Revue Canadienne, 1875, 260.
(0) P. Boucher, pp. 155-156.
édifient beaucoup par leur conduite sage et honnête, les autres vivent comme des bêtes brutes » (1). Pour Lescarbot, les truchements vivaient « en la plus grande abomination: sans Dieu, sans Foy, ni Loy » (2). Champlain a flétri ses rivaux « les mercadens » et certains de ses compagnons. Les administrateurs et les évêques se sont répandus en reproches contre le quart de la population qui hantaient les bois, fraudaient les droits de la ferme, enivraient les Peaux-Rouges et les détroussaient, débauchaient les Sauvagesses. Des vestales des cantons iroquois, les Européens firent des filles de joie. Des fusils et des équipements que le roi leur distribuait en vue de la défense, les habitants faisaient de la marchandise de troc et revenaient en demander d’autres (3). Dans un passage mi-français, mi-anglais, Bougainville condamne le peuple et l’armée: « Mr de Montgolfier, grand vicaire, m’a dit que la plupart des pénitens croyaient que voler le Roi est peccadille, et que le Roi fait présent à Pâques de ce qu’on lui a pris. [I am told by surest way, that there are only four officers to whom the king’s affairs can be confided without any fear of rapine.…. Il n’y eût donc pas eu dans cette colonie de quoi sauver Sodome » (4). Par leur penchant, note enfin le chanoine Chartier, les Canadiens de l’ancien régime « s’ap£arentaient aux Indiens, leurs devanciers » (5).
Benjamin Sulte table sur le fait qu’il n’a relevé « que deux ou trois cas d’enfants illégitimes dans tout le 17° siècle » (6). Il y en eut probablement davantage. D’après Marie de l’Incarnation (9 août 1668): « S'il y a des filles, quelqu’âge qu’elles aient, elles sont dans un danger évident, et l’expérience fait voir qu’il faut les mettre en lieu de sûreté... Les filles en ce pays sont pour la plupart plus savantes en plusieurs matières dangereuses que celles de France. Trente filles nous donnent plus de travail dans le pensionnat que soixante ne font en France » (7) Le Séminaire de Saint-Sulpice prit leur protection tant qu’il conserva
(x) Sagard.
(2) Lescarbot, I. 154.
(3) 3 RAQ 353.
(4) 3 RAQ 318, 322, 350-353.
(5) Revue Trimestrielle Canadienne, 1921 et suivants. Voir au sujet du vagabondage et du brigandage de grands chemins, AC. Cri. À. 77. 135 (1742), 70. 137 (1743).
(6) Revue Canadienne, 1870, 44-504.
la haute justice de l’ile et la perception des amendes, mais, à partir de 1694, le roi y administra la justice et l’assistance. Une sage-femme à gages eut charge de recueillir les enfants et de leur procurer des nourrices. Dès qu’il était sevré, on plaçait l’enfant chez un citadin ou un campagnard qui recevait, d'ordinaire, 45 francs pour ce service, et pouvait, lorsque l’enfant était en âge de se rendre utile, le garder comme domestique, jusqu’à ce qu’il fût parvenu à l’âge de dix-huit ou vingt ans. Il arriva parfois — qui l’eut cru? — que les nourrices méconnurent leurs engagements au point de donner ou vendre à des Sauvages les enfants dont elles avaient la garde. Ces faits se renouvelèrent assez fréquemment pour provoquer une ordonnance, consignée aux archives de la marine, édictant des peines sévères contre les coupables (16 novembre 1754).
Vers ce temps, les désordres inséparables des temps de guerre, la corruption des mœurs, le libertinage, accrurent considérablement le nombre des victimes de la débauche et de la misère. On en vit « ça et là, d’exposées dans les carrefours de la ville, et même par les grands chemins, presque toujours abandonnées à la merci des animaux et aux injures de la saison. Madame d’Youville apprit un jour qu’on avait trouvé deux de ces enfants noyés dans la petitè rivière qui coule le long des murs de l'hôpital général, et qui n’était point alors renfermée comme aujourd’hui dans un canal souterrain. Dans une autre circonstance, étant sortie pour les affaires de sa maison, elle aperçut sur le chemin un de ces petits infortunés qu’on avait caché en terre et qui n’était enterré qu’à demi. Un autre jour que, pendant l'hiver, elle traversait sur la glace la rivière dont nous venons de parler, elle vit le corps d’un petit enfant tout gelé qui y avait été jeté, le poignard encore dans la gorge. » (2). En présence de pareilles calamités, la pieuse femme n’hésita pas à ouvrir la porte de l’hôpital général de Montréal dont elle était supérieure à tous les enfants abandonnés que Dieu lui enverrait, pour les sauver de la mort et en faire des hommes.
4° Les colons ont fait l’objet d’une sélection. Nous connaïssons
(1) J. Germans, Histoire de la Charité à Montréal, Revue Canadienne, 1806,
(2) Vie de madame d'Vouville, p. 186.
les auteurs du choix. De l’honorabilité de ceux-ci nous pouvons conclure à l’honorabilité des élus (4).
L’argument est fragile, que l’on ait en vue le gouvernement, le clergé ou les colons. Les voies habituelles du gouvernement métropolitain, — levée d'hommes d’armes ou d'hommes de travail, recrutement dans les hôpitaux, — ne présentaient pas de garanties suflisantes, nous l’avons dit plus haut; et quand il usa de voies extraordinaires, ce fut pour jeter son dévolu sur des forçats (2). Lorsque le cardinal de Richelieu et l’Assemblée des notables de France eurent imaginé d'envoyer aux colonies les vagabonds du royaume, c’est aux avocats et juges des Parlements et aux membres du haut clergé qu’ils confièrent l’exécution de leur projet. L’évêque de Poitiers sollicita en 1704 la permission de faire exiler aux colonies deux gentilshommes qui occasionnaient des scandales dans son diocèse (3), Les appels de main-d'œuvre obligèrent d'autre part les premiers colons à ne pas se montrer trop exigeants au point de vue triage des recrues. Ils en vinrent à demander « des prisonniers de toutes espèces », faux-saulniers ou nègres. Ils n’eurent d’attention qu’à ce que les nouveauxvenus soient sains de corps, de haute taille et d’âge à travailler, et qu’au pays leur conduite soit conforme aux lois. Aux antécédents, ils ne regardèrent pas de trop près. Ils rapatrièrent toutefois, aux frais du roi, ;es inhabiles, à charge à la colonie (4). |
5° « Les historiens ont accepté à l’aveugle, un bon nombre du moins, les billevesées du gascon La Hontan » (5), « La Hontan est seul de son avis » (6).
Que La Hontan était gascon de naissance et d’humeur, d'accord. Mais qu’il faille pour cette raison ne pas tenir compte de ses écrits, c’est discutable. Il n’est pas seul de son avis. Personne ne révoquera en doute le sérieux et la véracité de la Mère Marie de l’Incarnation. Or, ce chroniqueur considérable, non seulement corrobore de son témoignage les affirmations de La Hontan, mais encore en dépassent
(1) Suite, Rev. Can., 1870, 400-504.
(2) Voir nos paragraphes consacrés à l'engagement civil, à l'engagement militaire, à la relégation.
(3) Rev. Can., 1885, 306-307.
(4) AC. B. I, 144 (15 mai 1669), 3.22 (mars 1671), F3. 2.309 (23 août 1664).
(5) Chanoine Chartier, loc cit.
(6) Sulte, loc cit.
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la portée. Le baron n’a d’irrévérence que pour les femmes venues par contingents, il ne rabaisse pas les hommes. Il se contente de marquer que des premiers colons, « les uns (sont) venus en France avec quelque argent pour s’y établir », que « les autres sont des officiers et des soldats du régiment de Carignan, qui le voyant casser, vinrent ici. (1). C’est en parlant des femmes qu’il s'élève au persiflage: « Après ces premiers habitants vint une peuplade utile au pays, et d’une belle décharge pour le royaume. Nos gens prétendent bien n’être pas cocus en herbe; ils vous soutiennent, mais de bonne foi, que ces filles ont recouvré pucelage, honneur, conduite, tout ce qu’il vous plaira en traversant la mer. A la vérité, le péché originel a laissé de vilains restes dans ces régénérées, ce qui leur cause souvent des
rechutes » (2).
Marie de l’Incarnation ne distingue pas entre les sexes. Le 10 août 1662, elle consigne dans son journal qu’ «il y a des familles et des gens ,de travail que Sa Majesté fait passer gratis (au Canada), afin que le pays (de France) en soit soulagé » (3). En 1669, elle fait cette réflexion que « le vaisseau arrivé était chargé comme d’une marchandise mélée… » (4). « Il est v rai, dit-elle qu’il vient ici beaucoup de monde de France. Mais parmi les honnêtes gens il vient beaucoup dé canaille de l’un et de l’autre sexe, qui causent beaucoup de scandale » (5). La pieuse sœur s’apitove sur le sort de Madame Bourdon, « chargée en France de cent cinquante filles que le roi a envoyées en ce pays par le vaisseau normand. Elles ne lui ont pas peu donné d’exercice durant un si long trajet, car comme il y en a de toutes conditions, il s’en est trouvé de très grossières et très difficiles à conduire. Il y en a d’autres de naissance, qui sont plus honnêtes et qui lui ont donné plus d: satisfaction » (6).
Si Alceste avait assisté au débarquement des « amazones » (La Hontan) et s’il avait été témoin des mariages qui s’y faisaient incessamment « par trentaines » (7), aurait-il grommelé,
(1) Lahontan, op. cit., p. 15.
(2) Id. ibid., p. 17.
(4) II, rar.