IT
À sis ds
Mais l’amitié demande un peu plus de mystère,
Avec lumière et choix cette union veut naître; Avant que de nous lier, il faut nous mieux connaitre, Et nous pourrions avoir telles complexions,
Que tous deux du marché nous nous repentions (1).
La précipitation avec laquelle on se mariait à Port-Royal en Acadie inspira au voyageur Dierrevilie en 1699 les vers suivants:
Plus qu'ailleurs on s’y mésallie,
On ne regarde point à la condition, Dans son transport on se marie, ñhien ne rebute et tout est bon.
Ce n’est pas seulement à la descente des vaisseaux que l’on convolait rapidement, mais sous tout le régime. La Hontan en attribue la cause à la sévérité des mœurs féminines canadiennes. « Ce qui fait, dit-il, qu’on se marie facilement en ce pays, c’est la difficulté de pouvoir converser avec les personnes de l’autre sexe. Il faut parler de mariage. au bout de quatre visites. ou cesser tout commerce. On ne saurait voir les femmes sans qu’on ne parle désavantageusement et qu’on traite les maris de commodes » (2).
Pour conclure, les colons n’étaient pas tous empruntés aux meilleurs éléments de la métropole. Le Canada apparaissait comme un carrefour où des courants multiples déversaient des hommes venus qui de la noblesse, qui de la bourgeoisie, qui de l’armée ou de la terre, mais généralement sans emploi, « quelque peu titrés et parfaitement ruinés » (3). L’aristocratie française était alors divisée en deux catégories: « 1° les nobles qui exerçaient des charges importantes ou qui possédaient des domaines; 2° ceux qui n’ayant plus ni terres, ni fonctions, ni revenus, vivaient des miettes de la table royale. Au Canada, nous n’avons eu personne appartenant à la première de ces classes. Pourquoi? Parce que nous étions trop petits, trop peu
(x) Molière, Le Misanthrope. Acte I, scène II.
@)hEettres tin et VILIT (3) B. Suite, Rev. Can., 1885, 304; Rameau, La France aux colonies, Aca-
diens et Canadiens, p. 8.
riches, trop éloignés de l'Europe pour tenter leur ambition. Quelques membres de la seconde catégorie se sont fixés parmi nous, mais à titre d’habilants ou de militaires; par conséquent ils appartiennent au peuple canadien-français et non pas à la noblesse comme on l’entend généralement. La position de ces derniers, au Canada, a pu être facilitée, plus ou moins, par leurs parents de France, mais ils n’ont exercé ni charges à titre de noblesse ni tiré de revenus autrement que du travail de leurs mains. Nous n’avons pas de renseignements assez complets pour dire combien il y avait de fils de la noblesse parmi les émigrés: c’est à peine si nous pourrions en citer dix bien constatés comme tels. Les gentilshommes du Canada, surtout ceux qui étaient venus de France, se voyaient dans la pauvreté » (1).
Un médecin de Paris du nom de Charretier conçut vers l’an 1610 le plan d’une « Société de François. pour aller habiter les Terreneuves. Menant avec soy des meilleurs Ecclésiastiques et des meilleurs Docteurs en Jurisprudence et état politique. » (2). Il vint, en effet, au Canada, des avocats, des notaires, des tabellions, des médecins, des chirurgiens. des apothicaires et des hommes de tous imétiers. Le mieux que l’on puisse dire, c’est qu’ils étaient « suffisants dans leur art » (3). II y a lieu de douter qu'ils aient été « les meilleurs » de leur état. L’auteur de l'Histoire du Montréal témoigne de sa sympathie pour M. Lemaître, car « cet ecclésiastique avait de fort beaux talents que pour l’amour de Dieu il était venu ensevelir dans ce lieu ici » (4). Comme nous avons déjà traité plus haut des connaïissances des premiers hivernants (5) et des aptitudes intellectuelles en général de la population blanche au Canada (6), il nous suffira ici de
(1) B. Sulte, Rev. Can., 1885, 298 et s. Voir encore le même, L'Ancienne noblesse du Cda. (1650-1800) dans la Revue Canadienne de l'année 1885, pp. 208- 307, 341-349, 306-406, 486-407, 54$-557; abbé A. Couillard-Després, Noblesse de France et du Canada, 1916 (L'auteur indique les noms des Français de noble race qui émigrèrent dans la Nouvelle-France, ceux des familles canadiennes qui reçurent leurs blasons au pays, BRHI 6. 274, 7.188, 0.109, 10.343, 20.60, 21.46, 24.326, 25.210, 27.282, 28.177, 363.
(2) Lescarbot, III. 527-520.
(3) Jugement que Lescarbot passe sur Louis Hébert.
(4) Rev. Can., 1869, 354-355.
(5) Au chapitre des Pelleteries.
(6) Voir Le milieu économique, population blanche, technologie.
remarquer que « tous les premiers colons ou à peu près savaient lire et écrire » (1). \
Pour devenir colon, il fallait être catholique. Lescarbot ne pouvait concevoir deux religions dans un même pays. Il faut « bien prendre garde, écrit-il, qu’il n’y ait point de variété en ce que chacun doit croire soit de Dieu, soit de ce qu’il a ordonné... Là où ce point venait à être debattu, les esprits altérés ont fait des bandes à part, et causé la ruine et désolation des royaumes et républiques. Et si les grandes assemblées des hommes qui sont fondées dé longue main, sont bien souvent ruinées par cette division, que pourra faire une petite poignée de gens faibles et imbeciles de soy qui ne se peut à peine soutenir? Certes elle deviendra en proye au premier qui la viendra attaquer. » (2).
Faute d’uniformité dans la religion, Champlain désespérait de convertir les Sauvages: « Deux religions contraires ne font jamais un grand fruit pour la gloire de Dieu, parmi les infidèles que l’on veut convertir. J’ai vu le ministre et notre curé s’entrebattre à coup de poing sur le différend de la religion. Je ne sais pas qui était le plus vaillant et qui donnait le meilleur coup, mais je sais très bien que le ministre se plaignait quelquefois d’avoir été battu; et ils vidaient en cette facon les questions de controverse. Les Sauvages étaient tantôt d’un côté, tantôt de l’autre; et les Français, mêlés selon leurs diverses croyances, disaient pis que pendre de l’une et de l’autre religion »(3).
Charretier et Lescarbot ne faisaient appel qu'aux catholiques dans leur « Avis de Société » pour le peuplement des terreneuves. Des articles secrets stipulaient que les protestants ne pourraient exercer leur culte dans les lieux où la Nacelle de Saint-Pierre Fleurdelysée ferait ses établissements, qu’ils ne seraient pas enrôlés comme colons, et que le fameux oratorien, le père de Bérulle, aurait la direction spirituelle de l’entreprise et des missions qu’il pourrait fonder hors d'Europe. Ces articles furent repris dans la charte de la Compagnie de la Nouvelle-France (1628).
Dans son « Adieu » en vers à la France, Lescarbot avait apostro-
(1) Chanoine Chartier, Rev. Trim. Can., 121 ets. (2) Lescarbot, I. 104.
(3) Champlain.
phé amèrèment les gens d’Eglise, parce qu'ils tardaient à s’embarque: pour lAlérique:
« Quoy donc souffrirez vous l’ordre du mariage ‘Sur votre ordre sacré avoir cet avantage D'’avoir eu devant vous le desir, le vouloir,
Le travail et le soin de ce Chretien devoir? » (1).
Mais au bout de quelques années, le roi dut intervenir pour en limiter le nombre. Le 17 juin 1705 il fait écrire à M. d'Auteuil, son procureur près le Conseil Souverain de Québec, de ne pas souffrir l’établissement de communautés qui n’ont pas de lettres patentes, de même que les autres entreprises des gens d’église (2). II fixe à un fort montant la dot des religieuses (3) et ne permet pas de compter les enfants entrés en religion dans le dénombrement fait en vue de la prime à la natalité (4). Par les instructions qu’il donnera au gouverneur général et à l’intendant de la colonie de Guyane le 20 septembre 1763, il renoncera à la clause touchant la religion catholique, dont pendant tout le XVIT° siècle, il a fait une condition sine qua non aux colons du Canada. Il admettra la liberté de conscience et le libre exercice des différents cultes (5).