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L PENSEE ORDONNATRICE DANS U NATURE

Plus nous descendons dans l'échelle intellectuelle, plus le monde apparaît vide de pensée, se suffisant à lui-même, sans explication, sans plan, sans dessein. L'animai, réduit à la sensation, incapable de réflexion et de généralisation, n'y voit que ce qu'il y cherche, son grenier d'abondance, le réservoir de sa pâture. Le sauvage y pressent bien une causalité mystérieuse, parce que la raison qui sommeille en lui traverse par quelques éclairs l'opacité de son intelligence inculte, mais il ne la cherche pas en dehors des choses; il s'imagine que le monde qu'il a sous les yeux a toujours été, que le mèmesoleill'a éclairé, que lesmêmes pluies l'ont arrosé et que la fdrét a toujours été peuplée du gibier qu'il chasse et des fauves qu'il combat. Pour la sensation, il n'y a ni avant ni après; elle se contente de l'apparence, et l'apparence, c'est l'immutabilité de la nature, c'est la reproduction constante des mêmes séries de phénomènes se succédant sans s'enchaîner, llien ne ressemble plus que le matérialisme à la conception du sauvage ou plutôt de l'enfant ; car le sauvage n'échappe pas à la préoccupation de remonter aux causes et aux principes, avec cette différence que le matériahsme s'efforce de justifier sa thèse par la science et que cette tentative même de justification suffit pour briser son moule étroit, car il prouve la pensée par la pensée, comme on prouve le mouvement en marchant. Toute pensée, est un je ne sais quoi qui ne résulte pas de la combinaison des éléments chimiques. Il n'en demeure pas moins que l'explication matérialiste du monde est bien celle que donnerait l'être purement

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sensilif, à supposer qu'il éprouvât le besoin d'expliquer quoi que ce soit, ce qui est contradictoire.

CepeDdaat cette explication, par le fait seul qu'elle recourt à la science, est bien obligée de dépasser la simple apparence, au moins eu ce qui concerne l'origine du monde. Elle doit reconnaître que celui que nous avons sous les yeux n'a pas toujours été, qu'il est le produit, l'effet d'une immeuse évolution. Ce sol que nous foulons a été formé couche par couche à la suite de convulsions géolc^iques qui l'ont tour à tour consumé, inondé, tordu, façonné. Dans chacune de ces couches est enfouie une dore et une faune pétrifiées qui portent la date des révolutions accomplies dans ces âges lointains et dont les débris sont comme les médailles afchéologiques. La mer qui baigne nos rivages en les respectant, l'air que nous respirons ne sont arrivés à cet état d'équilibre relatif qu'après des périodes impétueuses où le monde n'était qu'un chaos. II peut nous redire, comme le Temps dans une poésie célèbre : « Vous ne m'avez connu que vieux. » La science a également consfaté que cette voûte étoilée qui semble l'image même de la stabilité a son histoire, et que sa formation, si loin qu'on la recule, fût-ce à des myriades de siècles, a eu ses périodes successives. « Comme dans l'histoire civile, a dit magnifiquement Buffon dans ses Époques delà nature, — livre plein de génie où, par la vue de l'esprit, il a eu l'intuition des grandes méthodes de la géologie moderne— on consulte les titres, on recherche les médailles, on déchiffre \hs inscriptions antiques pour déterminer les époques des révolutions humaines et constater les dates des événements moraux ; de même, dans l'histoire naturelle, il faut fouiller les archives du monde, tirer de la terre les vieux monuments, recueillir leurs débris et rassembler en un corps de preuves tous les indices des changements physiques qui peuvent nous faire remonter aux différents âges de la nature. C'est le seul moyen de fixer quelques points dans l'immensité de t'espace, el de placer un certain nombre

de pierres numéraires sur la route éternelle du temps (1). » Notre monde actuel nous reporte donc à un état antérieur; il n'est après tout qu'un elTet; sa constitution présente est le résultat d'une élaboration considérable, aussi bien par les forces qu'elle a mises en jeu que par la durée qui lui a été nécessaire. Cette élaboration n'est plus un mystère ; car les forces qui l'ont produite sont encore agissantes aujourd'hui sous nos yeux, bien qu'elles aient perdu de leur iutensité et que les cbai^ements qu'elles opèrent aboutissent rarement à des bouleversements capables de nous rappeler les formidables crises géologiques du passé. Le sol de notre planète se modifie pai^ tiellement sous des influences que nous pouvons constater tous les jours. Les tremblements de terre décbirent constamment la croûte terrestre. Les éruptions volcaniques vomissent sous forme de lave les substances que ta chaleur amalgame au centre de la terre toujours incandescent. Les sédiments ou dépôts des eaux forment les terrains d'alluvion. La mer travaille ses côtes et en change les contours ; les madrépores et les polypes par leur lente accumulation font émerger sur les eaux des bancs de coraux ; enfla l'atmosphère exerce une action chimique des plus puissantes. Donnez à ces agents de transformation géologique une durée indéfinie pour produire leurs effets, supposez-les portés à leur plus haute puissance, et les grandes évolutions de notre planète seront expliquées. Il importe peu qu'elles aient ou non le caractère de crises violentes, soudaines, ou qu'elles aient subi un développemept pri^ressif, ou bien encore qu'elles aient été tour à tour lentes ou foudroyantes.

« Autrefois, dit Humboldt dans son Cosmos, l'écorce naissante, fracturée eo tous sens, encore peu épaisse, soumise à des Hucluations continuelles, tantôt soulevée, tantôt affaissée, laissait presque partout communiquer la masse intérieure en fusion avec l'atmosphère. Les effluves gazeuses doat la ma-

(1) BolT(ni,,OEu«re», t. V, p. l.

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tière chimique devait varier autant que tes profondeurs d'où elles s'échappaient veaaicnt donner une vie nouvelle au développement des formations du sot. Dans ces entrailles de la terre est le vaste atelier de la nature où les forces souterraines ont fonué et métamorphosé les couches terrestres (1 ). n Dans ceLte histoire de notre planète que nous n'avons 4^s à retracer, — car on ne peut suppléer l'ampleur et la rigufeur d'une exposition strictement scientifique, — nous ne voulons retenir qu'une chose, c'est à quel point ce drame géologique plein de tempêtes, de catastrophes, de destructions et de reconstructions, où les forces cosmiques semblent s'entrechoquer sans ordre, est dominé par des lois inflexibles. Nous n'avons d'abord qu'un globe de feu ; comment va se former son écorce solide? Par l'application d'une loi bien connue. Sa chaleur se dissipe dans l'espace planétaire ; il suffit de ce dégagement pour produire une solidification de sa surface aussi mince que la pellicule d'une pèche. C'est le granit primitif. Il faut, pour achever sa formation, l'eau et l'air. Le refroidissement déjà produit par l'évaporation amène dans l'atmosphère le degré de température voulu pour que la combinaison entre l'oxygène et l'hydrogène devienne possible, car plus haut que 2002 degrés l'affinité suffisante leur manquerait. Désormais nous possédons, avec l'eau et l'air, les grands agents cosmiques qui vont se mettre à l'œuvre et concourir à la formation définitive de notre planète. La vapeur atmosphérique qui s'est fondue en eau se vaporise de nouveau sous l'inHuence d'une température encore très élevée, mais pour revenir immédiatement à l'état liquide. Ainsi se formera un dôme d'épais nuages chargés d'électricité, ne recevant d'autre lumière que celle de l'éclair qui va le déchirer. Les eaux commencent à rouler les dépouilles de la mince enveloppe de granit qu'elles usent et émiettent et les premières stratifications ou dépôts de terrain se forment et s'étagent. Des en-

(1) Costnos, vol. I", Iraduct, Faye Baudry, 1848.

us LES OniGINES.

trailles brûlantes du sol, les roches volcaniques s'élancent

avec des flots ignés. D'autre part, le calcaire se dispose en profondes assises au seio des mers.

La mer' recouvre toute la planète ; aussi la faune est-elle entièrement aquatique et rudimentaire, dénuée de l'organe de la vision qui lui est inutile. Les îles émergent, la faune s'enrichit, les poissons apparaissent. Sur la fin de la période des terrains primaires, les montagnes sont soulevées, la flore primitive enfouie dans le sol y emmagasine la chaleur sous la forme de carbone. Avec l'âge secondaire nous avons un grand développement du règne animal; les sauriens et les marsupiaux apparaissent. L'âge tertiaire produit les grands animaux. L'âge quaternaire donne à la planète ses conditions actuelles d'existence.

À quel point toute cette évolution se conforme jusque dans le détail aux lois de la physique et de la chimie, c'est ce qui ressort avec évidence du savant livre de M. Daubrée sur la géologie expéri'mentûle{l]. 11 y a là plus que le groupement des faits et la déduction de leurs conséquences. L'auteur nous expose les lumineuses expériences par lesquelles il a fait fonctionner à nouveau sous ses yeux les forces cosmiques dont les combinaisons ont formé les couches de notre sol. Il a renouvelé en petit, expliqué par là même, un grand nombre de phénomènes géologiques, les uns chimique:; et physiques, les autres mécaniques. C'est ainsi qu'il a jeté de nouvelles lumières sur l'histoire des dépôts métalliques, sur la formation des roches cristallines métamorphiques et éruptives, sur la déformation et les cassures terrestres, sur l'origine de ia schistarité des roches. Ce mode d'investigation lui a fait acquérir la preuve des transformations chimiques, physiques et minéralogiques, comprises sous le nom de métamorphisme, qui jouent un si grand rôle dans l'histoire de la terre. Nous

li) Études synthétiques de géologie expérimentale, par A. Daubrée, , Paris, Durand, 1879.)

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ne pouvons que reovoyer à son ouvrage pour le récit détaillé de ces expériences, qui font ressortir mieux que par le passé la subordination aux lois générales de la nature, des phénomènes qui paraissaient les plus inexplicables, les plus fortuits. L'une des parties les plus intéressantes de ce livre est consacrée aux aérolithes et aux météores, qui sont, comme on le sait, des fragments de la matière sidérale agglomérée. L'analyse chimique a démontré qu'aucun des corps simples qui composent ces aérolithes ne sont étrangers à notre globe. Il en résulte une nouvelle preuve de la (iliation qui rattache notre planète au système solaire et planétaire. La stéréoscopie stellaire nous amène au même résultat. Eu outre, la composition de ces masses météréotiqwes nous apprend que les corps célestes ont passé ou passent par des évolutions chimiques analogues à celles des couches profondes de notre planète et qu'ils ont subi l'action d'une chaleur également intense (1). Nous avons ainsi sur, notre sol, non seulement les marques chronologiques des diverses phases de sa formation, mais encore la preuve palpable de son origine cosmique et comme des fragments de la chaîne qui le rattache au système général de l'univers. Nous sommes portés au-dessus de lui en quelque sorte et bien au delà de ses premières crises géo- It^iqnes, au temps où il était encore confondu avec la masse sidérale dont il s'est détaché. Ainsi se trouve conQrmée la grande hypothèse de Laplace, pressentie par Kanl, sur l'origine de notre planète et du système sidéral dont elle fait partie. Cette hypothèse que tout confirme fait ressortir avec un éclat nouveau l'ordonnance rationnelle qui a présidé à l'origine du monde, avant de marquer plus tard de son empreinte sa riche complexité.

11 suffit à notre dessein de résumer rapidement celte hypothèse générale, qui devient de plus en plus une certitude. D'après Laplace, la terre aurait fait primitivement partie avec

(1) Oavrage cilé, p. 317.

loutle système solaire, d'une nébuleuse qui aurait étéàTëtat fluide ou gazeux. A la suite d'une première condeosation, elle s'en serait délachée et aurait reçu un mouvement de gravitalion autour du soleil et de rotation sur elle-même. Le système sidéral dont elle l'ait partie tournerait, lui aussi, autour d'un centre lumineux conformément aux mêmes lois. Ce centre lumineux dépend probablement d'un autre centre plus vaste. Toutes les masses sidérales obéissent aux mêmes lois, à celles qui ont été formulées par Kepler et Newton. C'est ainsi que l'harmonie règne dans ces espaces immenses oii roule la matière sidérale eu quantité considérable. La mé> canique nous apprend que tout corps liquide soumis aux lois de la gravitation prend une forme sphéroïdale et que, s'il est soumis aux lois de ia rotation, par l'effet de la force centrifuge, ii s'aplatit aux pôles et se rende à l'cquateur. Cette loi a été confirmée expérimentalement dans les proportions les plus modestes qui en démontrent la généralité. Un physicien, M. Plateau, a réussi à isoler une petite boule d'huile et à la faire tourner sur elle-même. Le même aplatissement aux pôles et le même renflement à l'équateur se sont produits, et il a sufn que quelques parcelles d'huile se séparassent de la boule pour qu'un salellite se formât semblable à notre lune, (i Les corps célestes, soleils ou planètes, comètes ou satellites, dit M. de Quati'eiages dans son beau livre sur l'espèce humaine, n'apparaissent plus que comme les molécules d'un grand tout, remplissant l'immensité indéfinie. Tous, qu'ils soient gazeux ou solides, obscurs ou lumineux, incandescents ou refroidis, se meuvent dans des courbes de même nature et obéissent aux lois découvertes par Kepler (1). x La loi de la gravitation qui gouverne le monde se retrouve à l'œuvre dans le moindre grain de poussière, ainsi que les autres lois qui régissent les phénomènes physico-chimiques. On les a longtemps attribués à des forces distinctes que l'on appelait élec-

[l] Quatrerages, De l'Espèce humaine, p. 3.

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tricité, chaleur, mat^actisme. Leur unité originelle estde plus en plus démontrée ; la science tend à les ramener aux ondulations de l'éLher dont lanalureesE d'ailleurs enlièrement inconnue. La tentative d'identifier ces forces physico-chimiques avec la gravitation est encore très loin de s'être justifiée. « Quoi qu'il en soit, les phénomènes physico-chimiques sont, comme ceux q^ui dépendent de la gravitation, soumis à des lois invariables et se produisent toujours les mêmes, quand ils s'accomplissent dans des conditions semblables. Toutes les combinaisons de la chimie sont malhématiquement réglées. Les différences de poids dans ces éléments combinés modifient dans ces mêmes proportions les combinaisons elles-mêmes (1). • Voilà donc la régularité la plus parfaite dominant la matière, la soumettant à des lois fixes, soit qu'il s'agisse de la nébuleuse flottant dans les espaces immenses à, l'élat de diffusion extrême, ou de ces astres dont la grandeur nous épouvante et dont le mouvement est réglé mieux que celui de l'borlc^e la plus parfaite, ou bien encorede la petite boule d'huile accomplissant son mouvement de gravitation et de rotation. La pierre que lance la main d'un enfant leur obéit tout autant que ces myriades de molécules qui se combinent sous l'action des lois de la physique et de la chimie I Tout se produit avec poids et mesure, si bien que le calcul peut suivre et déterminer la marche des cieux, prévoir l'apparition de la planète la plus lointaine, annoncer le retour de la comète qui semble agiter soudain sacrinièredefeu. On comprend que, devant cette régularité majestueuse du monde sidéral, le vieil Orient ait éprouvé un sentiment de vénération et qu'il ait pris ces étoiles pour un chœur sublime glorifiant l'être mystérieux et puissant dout la pensée maîtresse brillait dans l'immensité azurée. Cette géométrie vivante, ces mathématiques de l'empyrée parurent divines à Pylhagore. Le nombre, qui nous semble aride et abstrait, fut pour lui le symbole le plus auguste, parce qu'il

(t) QuutrefageSj De l'Bipice humaine, p. 9.

y vit éclater la pensée ordonaatrice de l'univers. Aussi le mouvement des sphères lui apportait-il l'écho d'une symphonie céleste, d'un hymne triomphal à la gloire de la sagesse souveraine qui a fondu la diversité des choses et des éléments multiples dans un accord immense que rien ne peut troubler.

Nous avons reconnu que la même harmonie se retrouve dans l'atome comme dans l'astre ; ses molécules se groupent, obéissant à des lois aussi certaines, aussi invariables que celles qui tracent aux planètes leurs orbites. 11 n'y a pas une parcelle de matière colossale ou imperceptible qui s'y dérobe (1). On peut, comme Pascal, se sentir accablé devant l'immensité des espaces sans bornes comme devant ceL autre infini qui est dans un ciron; mais la pensée se relève en recoQoaissant en bas comme en haut la loi, c'est-à-dire l'ordre, l'harmonie, l'esprit qui maîtrise la matière, cet esprit dont une seule étincelle permet à l'homme de se sentir plus grand que l'univers matériel.

a Toutes les lois de l'univers physique, dit M. Flint, sont des relations mathématiques, des lois numériques. Il s'ensuit que les choses ont été pesées, mesurées. Or, l'intelligence seule peut peser, mesurer, nombrer. Elle seule est capable de discerner les lois mathématiques qui règlent les choses, sinon il se trouverait que la matière, qui est incapable de les découvrir quand elles e;[istent, pourrait les créer toute seule. > Les lois générales de la nature nous introduisent sur le théâtre d'un vaste dessein, »

Nous verrons plus tard ce que valent les objections à cette première conclusion, qui s'impose à nous par la simple constatation de l'universalité des lois ordonnatrices du monde sidéral et des phénomènes physico-chimiques (2).

(1) Flint, Théisme, p. 132.

(2) On peut voir, par le Mviat livre de M. Wûrlz sur la Ibéopie atomique (Paris, Germer- Bailliè PB, 1880), k quoi point les parties ultimes de la matière sont dominées dans toulea leurs eombinaisona par àea loia invariables. — La théorie ou l'iiypotbèse des atomes chimiques, dont Dallon a

LE PRQBLËME COSMOLOGIQUE.

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