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CHAPITRE PREMIER LE PRINCIPE DE a\USALITÉ DANS LE MONDE

L'un des parlisans actuels les plus convaincus du matérialisme, après avoir énuméré les corps simples découverts par la chimie, conclut par ces mots : « Hydrogène, oxygène, carbone, etc., etc., tels sont les éléments jusqu'ici reconnus qui constituent la terre, ses productions, ses habilanls et son atmosphère. Dès à présent se dégage des faits acquis une conclusion certaine assez large pour contenir toutes les modiflcalions partielles que l'expérience y pourra introduire. Les choses dont l'ensemble est exprimé par le mot univers sont formées de substances quelconques, en nombre quelconque, hors desquelles il n'y a rien. Les corps simples, combinés en proportions diverses, ont reçu et garderont le nom générique de matière (i). »

Cette sérénité dans l'affirmation étonne; on dirait que nous en sommes encore à Démocrile. Il y a là un procédé enfantin qui prend l'apparence pour la réalité. Et cependant nous avons

(1) A. Letèvre, U Philosophie, p. *6, Paris, Reinwald, 1879,

VU dans le livre précédent d'abord que cette matière si incontestable, qui doit tout expliquer, à commencer par notre esprit, n'est jamais atteinte directement par nous; que nous ne la connaissons que par la sensation qui la modifie, ou, pour mieux dire, que nous ne sommes immédiatement certains que delà sensation, c'est-à-dire des faits de conscience. Le point fixe, certain, se dérobe au levier d'Archimède dès qu'il est cherché en dehors de nous. Partir de la matière pour arriver à l'explication des choses et à l'esprit, c'est expliquer le plus connu par le moins connu. En outre, les progrès de la science ont de plus en plus raffiné, vaporisé, idéalise la notion de matière. Descartes la faisait consister dans l'étendue ; mais nulle perception des sens ne nous donne immédiatement l'étendue : nous sentons une certaine résistance, nous voyons certaines couleurs, mais il n'y a rien là qui nous fournisse la notion d'étendue. Ces sensations, d'ailleurs, comme toutes les autres, sont des faits de conscience qui modifient dans une proportion que nous ne pouvons déterminer les phénomènes perçus. Que faut-il d'ailleurs entendre par cette étendue constitutive de la matière? Est-ce l'espace pur, le vide?,., mais rien n'en est plus dissemblable, car comment assimiler les corps au vide? Est-ce la pluralité des atomes qui seraient les parties d'un tout que nous nommons matière? Mais ces atomes eux-mêmes ne nous ont pas livré leur secret. Nous n'avons fait que reculer la difficulté; nous n'atteignons nulle part les éléments derniers, les vrais composants de l' étendue. D'où il résulte que celle-ci est une conception de notre esprit et par conséquent ce qu'il y a de plus opposé au matérialisme (1).

Laissons l'étendue comme une définition arriérée de la matière et tenons-nous-en aux atomes. Lange nous a montré comment l'atome lui-même échappe entièrement aux prises de la sensation. L'atome indivisible qui serait l'élément

(i) Rabier, Lé UaUrialismei Bocïclopédie Ijchten berger.

LE PROÇLËHE COSHO LOGIQUE. 131

ultime de la matière n'existe pas; lui-même est un composé de sous-atoraes ; seuls ils expliquent son élasticité, qui n'est pas imaginable sàos un déplacement de molécules. Le sous-atome élastique lui-même, ou bien se compose lui aussi d'autres sous-atomes, ou se résout en un simple centre de forces. « Ainsi, dit Ijange, se trouve déjà dans l'atomislique elle-même, alors qu'elle semble fonder le matérialisme, le principe qui dissout toute matière et retire môme au matérialisme le fondement surlequel il repose (1). n Ampère réduit l'atome à ne plus être qu'un point sans étendue avec des forces groupées autour de lui : ce point, a ce néant » sera la matière. D'après du Bois-Raymond, si nous tentons, à l'exemple de Buctaner, de rattacher étroitement la force à la matière, pour en faire la cause du mouvement, nous cédons à l'irrésistible pencbant de personnification qui nous est . inné. « Que gagne-t-on à dire que deux molécules se rapprochent l'une de l'autre en vertu de leur force d'attraction réciproque? Pas même l'ombre de l'intuition de l'essence du phénomène. C'est une pure métaphore ; il y a pour notre désir inné de rechercher les causes une sorte de satisfaction dans l'usage de bras invisibles, de polypes au moyen desquels les molécules matières s'étreignent, et cherchent à s'attirer les unes les autres et finalement s'entrelacent en pelotons (2). a

La science tend à résoudre de plus en plus la matière Bû force; nous appelons matière ce que nous ne voulons ou ne pouvons plus résoudre en force. En résumé, dans l'état actuel des sciences physiques et naturelles, la matière est partout l'inconnu, la force partout le connu, a La chose n'est, en vérité, que le point de repos désiré par notre pensée. Nous ne connaissons que les propriétés et leur réunion dans un inconnu dont l'hypothèse est une fiction de notre esprit, mais, à ce

(I) Lange, Sisloire du matérialisme, t. II, p, 216.

(S) Du Bois-Ray raond, Becherche sur l'élecMcilé animale, p. "32.

13f LES ORIGINES.

qu'il semble, une Action nécessaire et impérieusement exigée par notre organisation (1). »

Ces conclusions du savant auteur de l'hisloirâ du matérialisme troublent la foi candide des apôtres de cette doctrine. M. Lefèvre, dans son plus récent écrit (2), reproche sévère ment à Lange de chercher lui aussi l'au delà, le pourquoi des choses, sous l'inspiration d'un idéalisme efH-éné. « S'il s'était borné, dit-il, à grouper les résultais acquis de l'expérience et à en tirer les conclusions qui en découlent en employant les Tacultés et opérations ordinaires de l'organisme (sensation, mémoire, abstraction et géDéralisation), il n'aurait pas ébranlé le terrain solide de la science positive et il aurait reconnu que, dans le monde que l'homme connaît conformément aux conditions de la connaissance, il n'y a pas autre chose que les éléments chimiques et leurs combinaisons. »

M. Lefèvre oublie que Lange, dans cette partie de son livre, ne cherche point Tau delà, mais le fond même des choses; que ce n'est pas l'aile du rcve ou de la spéculation qu'il y déploie, mais qu'il y plonge en pleine réalité son scalpel d'analyste.

C'est en interrogeant le concept de la matière qu'il la réduit à une simple idée ; c'est grâce aux procédés de la connaissance invoqués par son contradicteur, la sensation, la généralisation, qu'il établit que ce que nous connaissons le moins, c'est précisément œ monde matériel que M. Lefèvre et ses amis nous donnent avec une assurance aussi joyeuse que superficielle comme la seule réalité incontestable. Il n'y a dans l'univers, d'après eux, que des éléments chimiques combinés, et il se trouve que cette basse explication est une illusion aussi peu philosophique que les légendes les plus chimériques de l'enfance de l'humanité. Il est utile, dès le début de cette

(1) Lange, ouvrage cil^, p. 21S.

(2) Lprêvre, Renaiisance du matérialisme, \

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discussion, de conseiller la modestie au matérialisme et de rappeler à ce grand pourfendeur de fantômes que, lui aussi, que lui surtout est fantastique ; qiie nul système ne repose sur une base plus fragile, plus imaginative. 11 ne croit qu'à la sensation, et la sensation l'empêche de rien voir directement. 11 ne sortira pas de ce cercle vicieux.

On pourrait penser qu'il sufGt désormais de lui opposer la question préalable. 11 n'en est rien. Nous, les spiritualistes, nous possédons, comme uous l'avons établi antérieurement, le seul fondement solide de ia certitude, non seulement pour les vérités supérieures, mais encore pour le monde extérieur. Nous avons exposé les raisons qui nous donnent confiance dans l'instrument de la connaissance et dans la véracité de Dieu. Nous n'y revenons pas. Nous n'allons pas sans doute jusqu'à supprimer la part de la subjectivité dans la connaissance des choses, puisque nous ne les atteignons que par la sensation ; mais, sans prétendre les rejoindre directement et tout à fait telles qu'elles sont, nous sommes convaincus qu'il y a correspondance générale et fondamentale entre l'objet connu et le sujet connaissant. Aussi, bien que nous soyons en droit d'opposer au matérialiste une fin de non-recevoir, par la raison qu'il ne saurait sortir de la sensation, et tout en retenant ce que ce premier argument a de décisif contre lui, nous lui concédons l'existence de ce monde qu'il n"a pas le droit d'affirmer au même titre que nous. Faisant abstraction des résultats qui se sontdégagés de notre théorie de la connaissance en tant qu'elle implique déjà le théisme, nous allons interroger l'univers et rechercher si le matérialisme, à supposer qu'il fit fondé à affirmer l'existence des choses, nous en donne une explication suffisante en soutenant que, en dehors des éléments chimiques et de leurs combinaisons, il n'y a rien.

Cette interrogation, pour être concluante, implique que nous acceptons les résultats des sciences dûment constatés, et que nous reconnaissons sans restriction leur autorité dans ce

domaine. Il ne s'agit évidemment pour nous que d'une exposition succincte qui s'en tiendra aux points capitaux et

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