I. L'ATOMISME
La forme la plus simple et en réalité la plus répandue du matérialisme, c'est encore l'atomisme de Démocrite et d'Épicure. n fait l'unique objet du livre de Buchaer, intitulé : F(^C6
et maiière (1), et il s'étale laidement dans la philosophie de M. Lefèvre, On peut voir, par l'admii-abie exposition que Lange a faite du système de Démocrile (2), à quel point le philosophe d'Abdére est le véritable initiateur du matérialiste sous sa forme la plus populaire. Tout est ramené aux atomes et au vide; ils se combiQeat à l'infini, conformément aux propriétés qui leur sont inhérentes et que Biichner appelle des forces. Ces combinaisons, gouvernées par les lois mécaniques et pliysico-chimiqoes, produisent toute la variété des mondes et des êtres, sans qu'il y ait place pour une pensée directrice révélant un dessein et poursuivant une finalité quelconque. De ce qu'il y a des lois, on conclut qu'il n'y a pas de législateur, et que tout en revient à la force qui est inhérente à la matière. L'harmonie des choses en résulte naturellement et nécessairement, sans aucune intervention, par le simple jeu des atomes se mouvant conformément à leurs propriétés.
Nous ferons à cette théorie une première objection. Quelle est l'origine de celte notion de l'harmonie des choses que l'on admet au moins comme leur résultat? Elle vient de ce groupement particulier d'atomes qui dans le cerveau produit l'esprit humain. Ici, il n'y a plus seulement le tourbillon des molécules obéissant à ses lois internes ; il y a la conception de ces lois, la reconnaissance de l'ordre dans l'univers. Voilà un phénomène entièrement nouveau, sans aucune analogie avec ce qui précède. Dans ce cas, les atomes ne se contentent pas de se mouvoir conformément à leurs propriétés ; grâce à une combinaison nouvelle, ils ont conscience de leur mouvement et des lois qui le règlent. Le seul fait de tenter une explication du monde, fût-elle absolument matérialiste, fait franchir à l'être qui l'essaye les limites de cet atomisme
(1) BOchnef, Force et matière^ tfaduotion trançaifle, chez Reînwalil, S* édition, 187S.
(î) Lange, Hïtloire du matérialisme.
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qu'il proclamait absolu et uDÏverael, Démocrite suffit à réfuter Démocrite par cela seul qu'il explique le monde ; l'atomisme perçu, expliqué n'est plus l'atomisme.
Il y a plus : parler d'harmonie, d'ordre, c'est appliquer à la matière une idée que ne fournit pas la sensation, car c'est reconnaître une concordance entre des tails différents qui se sont succédé. La sensation a perçu ces faits l'un après l'autre, il faut la dépasser pour les relier les uns aux autres, et pour concevoir le tout dont les sens n'ont jamais atteint que les parties. Cette catégorie de l'ordre nécessaire appartient à la raison. Enfin, on a beau nier la finalité dans la production et la disposition des choses qui composent l'univers, on est bien obligé de la reconnaître en fait, quitte à s'en débarrasser par des explications ingénieuses, dans l'animal qui n'obéit pas à un simple ressort mécanique, et surtout dans l'homme qui approprie toujours les moyens à la fin qu'il poursuit. C'est dans sa propre expérience qu'il a pris cette notion du but, de la finalité, el quand il l'attribue à la cause première qu'il voit à l'oeuvre dans l'univers, c'est par l'analogie la plus naturelle et la plus raisonnable (1).
Si, maintenant, nous en revenons à la notion de la loi ellemême, de cette loi physique qui serait Inhérente aux atomes, nous reconnaîtrons qu'il est pour le moins étrange d'y voir un argument contre une cause première intelligente. M. Biichner confond tout à fait l'idée de force et l'idée de loi. La matière, d'après lui, est inséparable de la force, ce qui revient à dire qu'elle s'est donné à elle-même le mouvement sans premier moteur. Cette proposition ne nous paraît rien moins qu'évidente par les raisons déjà données ; nous avons vu qu'il est impossible de s'expliquer comment le mouvement aurait pu se produire dans la nébuleuse primitive qui, par sa condition même, n'offrail aucune prise à la gravitation. Cette force première manquant, toutes les autres manquent en même
(I) JnQCt, Causes finales, ah. v.
temps. Admettons, par impossible, que la force soit inhérente à la matière, à l'atome, de quel droit, en fait-on d'emblée une force réglée ou se réglant elle-même? De quel droit y infuse-t-on, en quelque sorte, la loi, avec sa régularité et sa simplicité? Chaque atome doit enfermer eu lui toute cette merveilleuse législation mécanique et physico-chimique qui gouverne le monde matériel; l'idée dematière n'implique rien de semblable, elle est ou inerte ou dispersée. Tout, dans les lois qui la régissent, porte l'empreinte de l'intelligence, rie fût-ce que leur simplicité admirable, qui est elle-même une loi, la loi de parcimonie, d'après laquelle la nature secontente du strict nécessaire pour produire ses effets. Il ne faut pas, d'ailleurs, nous contenter d'abstraction ; une lot naturelle n'est pas une entité mystérieuse, espèce de divinité anonyme. La loi n'est en soi que la formule des conditions d'existence que nous constatons expérimentalement dans les choses. Pour que ces conditions existent et durent, il faut supposer une action préahible qui les a déterminées, de manière qu'elles se maintiennent. Où a-t-on vu que l'atome pût non seulement se déterminer lui-même, mais encore déterminer tous les autres atomes avec lesquels il sera en relation, car, cette détermination des conditions d'existence que nous appelons des lois ne peut jamais être isolée : elle impUque la réciprocité et, par conséquent, la combinaison, la prévision, c'est-à-dire l'intelligence. • L'existence d'une loi enchaînant et gouvernant une classe de phénomènes Implique une intelligence qui établit la loi. Dès lors, les lois ne sont pas la cause de l'ordre, mais son expression. Elles sont le résultat d'^ustements délicats. 11 n'y a de lois chimiques que parce qu'il y a des éléments chimiques doués d'affinités et de forces très diverses qui se balancent et s'harmonisent de manière à produire l'ordre dans le monde. Les lois ne produisent rien par elles-mêmes ; ce sont les agents agissant conformément aux lois qui produisent des effets. S'ils étaient mal équilibrés, ils enfanteraient le désordre. Jamais l'harmonie du monde ne
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résulterait de la loi de gravitation à elle toute seule (i). * Nous Q'avons pas, en effet, seulement des atomes doués de propriétés par lesquelles ils s'alTecleut les uns les autres; Qous avons un inonde ordonné et hiérarchisé.' Les atomes auraient beau agir les uas sur les autres, sous l'empire de la gravitation et des lois physico-chimiques, ils n'arriveraient jamais, livrés à eux-mêmes, à se constituer en un monde harmonique. Cette conclusion s'impose quand on pense à ' toutes les combinaisons et aux complications qu'implique son existence. La fameuse comparaison de Viliade résultant du mélai^e confus des lettres de l'alphabet ne rend pas toute l'absurdité de l'hypothèse d'un univers produit par les rencontres fortuites des atomes ; il y faudrait de bien autres coïncidences. Il ne sert de rien do remonter Jusqu'à la nébuleuse. Son processus est inexplicable, si une pensée maîtresse et directrice n'a pas présidé à la formation, à la séparation, puis à la combinaison de ses éléments, à leur équilibre final. Le système solaire ne serait pas sorti de son état primordial, si la nébuleuse n'avait possédé une certaine constitution, si elle n'avait été ni trop fluide ni trop ténue, si tous ses atomes n'avaient été mis en certaines relations vis-à-vis les uns des autres, en un mot si la nébuleuse n'avait été un système déjà ordonné, capable de produire un monde ordonné luimême (2). « C'est en vertu d'une loi mathématique que le inonde subsiste, mais une loi mathématique est absolument indifférente à tel ou tel résultat. Qu'importe à l'attraction universelle que le monde subsiste ou ne subsiste pas? Or, il se trouve que cette force qui engendre le système solaire a, en elle-même, de quoi le renverser. Il se trouve que des particules de matière, indifférentes en elles-mêmes à former tel ou tel ordre et obéissant à une loi sourde et muette comme elles, ont rencontré un équilibre et un état de stabilité qui
(1) Fllnl, TWijtJie, p. 81, (2J Plint, W., p. ise.
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let LES ORIGINES.
semble, suivant Arago, l'effet d'un miracle. Admettre qu'uae telle stabilité, ua lel ordre est le résultat d'un accident qui, à un moment donné, a fait sortir l'ordre du chaos et a trouvé ce point d'équilibre entre tant de forces diverses et divergentes, ce n'est ni plus ni moins que la doctrine du pur hasard (1). » A ne considérer que les lois du mouvement, il n'y a aucune raison pour que les petits corps fou corps élémentaires) continuent à se grouper dans le même ordre, plutôt que de former des combinaisons nouvelles et même de n'en plus former aucune.