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L'ORGANICISME

Les adversaires des causes finales, après avoir essayé de les écarter du monde inorganique, font la même tentative pour le monde oi^anique auquel ils refusent, du reste, tout caractère spécifique. Ils s'appuient sur la même argumentation. D'après eux, la finalité n'existe pas dans le monde inorganique, parce qu'il est soumis à des lois inflexibles, comme si la loi ne révélait pas une pensée ordonnatrice. De ce que l'être vivant a des propriétés nécessaires à son fonctionnement, ils concluent que tout est expliqué par ces propriétés, qui produisent les orçanes et leurs fonctions, sans que nous soyons autorisés à remonter plus haut et à chercher un plan, un dessein derrière ce déterminisme de la vie naturelle. Les éléments simples qui composent les êtres vivants possèdent certaines propriétés ou modes d'action déterminés. Ces éléments se dégagent de la cellule avec les propriétés qui leur sont inhérentes par une évolution lente et prc^ressive. Ainsi se forment les orç;anes dont le fonctionnement n'est que la simple manifestation de ces propriétés. Par exemple, le fonc-

(1) Janet, ouvr. oité, p. 238.

LE PBOBLÉHE COSHOLOGIQUE. 16K

tionnemeot du cœur, 'qui esl un muscle, provient de cette propriété de la contractLbilité qui appartient à tous les muscles, La cireulatioa n'a pas d'autre cause que la propriélé nutritive et réparatrice que possède le liquide appelé sang. L'œil n'a pas été disposé pour voir, mais il voit parce qu'il s'est trouvé disposé comme il l'est avec les propriétés propres à ses éléments constitutifs.

A cette théorie qu'on appelle organicisme, on peut opposer les objections suivantes : 1" Les éléments simples dont se compose l'être organisé sont des cellules. Or, nous avons déjà établi que l'apparition de la cellule, profondément distincte du corps brut, qui ne connaît ni accroissement ni dépérissement, ne saurait s'expliquer par le ^mple développement de la vie inorganique. C'est en vain qu'on invoquerait les synthèses chimiques qu'un savant illustre a poussées presque aussi loin qu'il est possible (1). Nous reconnaissons que M, Berthelot a créé à volonté, dans son laboratoire, la plupart des . principes immédiats que la matière renferme, mais ces principes immédiats 'sont de purs produits chimiques et ne possèdent aucun des caractères de la vie. Ce sont des produits d'altération, d'oxydation, de décomposition, de restitution à la matière organisée ; ce n'est pas la matière organisée ellemême. Un principe immédiat n'est pas un organe, nïun rudiment d'organe, ni un être, ni un élément de l'être; il ne possède aucune forme vivante. « Jamais chimiste, dit M. Berthelot, ne prétendra former dans son laboratoire une feuille, un fruit, un muscle et un organe. » L'oi^anicisme ne peut donc dépasser la limite infranchissable de la vie. Cela suffit pour le ruiner en principe ; car, s'il n'explique pas la production de l'être vivant, il n'expliquera pas davantage son organisation.

2" Que les éléments simples de corps oi^aaisés oient des ., propriétés, il n'y a rien là qui exclue une cause intell^nte,

(1) Berthelot, la Synthèae chimique.

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pas plus que les propriétés inhérentes aux atomes dans le monde noa oi^nisé. Nous ne comprendrons jamais comment la constatation d'une loi dans les choses nous contraindrait & nier une pensée ordonnatrice.

3° Nous nions que ces propriétés, à elles toutes seules, expliquent la disposition des oi^anes. Il est très commode pour les besoins de la cause de ramener le mécanisme admirable du cœur à la simple contractibilité du muscle; mais on sait très bien qu'il n'y a pas de machine inventée par la science qui soit plus ingénieuse et plus compliquée. « La contractibilité musculaire explique que le cœur se contracte ; mais cette propriété générale, qui est commune à tous les muscles, ne suffît pas à "expliquer comment et pourquoi le cœur se contracte d'une manière plutôt que d'une autre, et pourquoi il a pris telle configuration plutôt que telle autre. Le cœur, comme l'a dit Claude Bernard, est essentiellement une machine motrice vivante, une pompe foulante destinée à lancer dans tous les organes un liquide qui les nourrisse. C'est cette complication et cet art dans la cooRguration de l'organe, que n'expliquent point les modes d'action ou les propriétés des éléments simples, pas plus pour le cœur que pour l'appareil digestif ou pour l'œil. Combiner, c'est prévoir, c'est raisonner, c'est penser (1)- »

4° Dans l'être vivant, il n'y a pas seulement à considérer chaque oi^ane pris en lui-même; cela suffirait déjà pour y reconnaître des combinaisons qui surpassent les machines les plus perfectionnées de l'industrie humaine ; mais ces divers organes se relient les uns aux autres et tendent à une fin commune à laquelle ils se subordonnent comme les parties d'un tout bien lié. Plus nous nous élevons dans l'échelle de la vie, dans l'être vivant, plus la finalité se manifeste, dominant et dirigeant la partie inférieure de l'organisme. i C'est ainsi que, comme le dit M. Chauffard, la finalité générale de l'être,

{1) Jonet, De lafinalilé.p. ieS-169.

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celle qui est attachée aux facultés de sensîhUitê et de mouvement, rejaillit sur la vie végétative, dirige et maintient cette vie dans les voies qui assurent une action fmale (1}. » Nous demandons si les propriétés des éléments simples de l'être vivant sont capables de produire uoe telle hiérarchie de fonctions et une telle harmonie ; si, pour qu'elle se mani-^ fest«, il ne faut pas l'action, mystérieuse, intérieure, mais réelle, de cette idée directrice qui est au fond le quid proprium de la vie et grâce à laquelle nous sommes élevés bien haut au-dessus du pur mécanisme.

5° Il sufBt de la vie embryonnaire pour prouver que cette finalité n'est pas le simple résultat, la simple mise en jeu des propriétés de la matière organisée ; car l'idée directrice préside aux transformations du germe fécondé. Au point de départ, tous les germes se ressemblent et, pourtant, chacun d'eux produit un développement différent qui se poursuit avec une régularité parfaite ; ni la physique, ni la chimie n'expliquent ces différences de développement; elles se rapportent à l'idée directrice qui est au fond du germe et qui n'est pas autre chose que l'être en puissance. « Quand un poulet, dit M. Claude Bernard, se développe dans un œuf, ce n'est point la formation du corps animal en tant que groupement d'éléments chimiques qui caractérise essentiellement la fonction vitale. Ce groupement ne se fait que par suite des lois qui ressent les propriétés physico-chimiques de la matière. Mais ce qui est essentiellement du domaine de la vie et ce qui n'appartient ni à la chimie ni à la physique, c'est l'idée directrice de cette évolution. Dans tout germe vivant, il y a une idée directrice qui se développe et se manifeste par l'oi^anisation. » L'idée spécifique et fmale précède et fait l'être vivant. <• Si de l'être nous passons à ses diverses fonctions, on peut dire que l'idée fonctionnelle précède l'organe, et que la fonction fait l'organe. Toutes les fonctions qui doivent con-

(1) Chaulbrd, odït, cité, p. 236 et suiv.

IBS LES ORIGINES.

courir â )a vie de l'être soat annoncées e.t comme exprimées par un premier trait, avant que la fonction réelle soit établie. La' circulation future se fait deviner avant tout appareil circulatoire, à l'apparition de quelques globules sanguins ; de même pour le système nerveux dont les rudiments apparaissent épars çà et là. Pourquoi dana la vie fœtale ces poumons, alors que l'êti-e ne peut respirer, ces yeux et ces oreilles, alors qu'il ne peut ni voir oi entendre î C'est que tout se prépare et s'organise pour ces fonctions qui doivent surgir à un moment donné ; l'idée prédéterminée crée peu à peu l'instrument qui lui permettra de réaliser son œuvre. (1) » Il n'est donc pas possible de prétendre que l'organe fasse par luimême la fonction, puisque la fonction s'annonce avant que Vorgane soit formé.

Nous ne nions certes pas que la fonction, pour entrer en jeu, réclame des conditions extérieures favorables. Si ces conditions sont troublées, défectueuses, la fonction sera elle-même troublée et nous verrons se produire des déviations monstrueuses. Celles-ci ne prouvent rien contre l'idée directrice; elles montrent seulement qu'elle n'a pu triompher de l'influence des conditions ambiantes; c'est une grande erreur de s'imaginer que la cause finale est en contradiction avec la cause eCIlciente et qu'elle triomphe d'autant plus qu'elle n'a pas de moyens ou d'éléments appropriés à sa réahsation. Elle serait alors un constant miracle (2). Rien de plus conforme à l'idée que nous devons nous en faire que l'emploi des moyens les mieux appropriés à la réalisation de la fin. Les propriétés des éléments dont se compose l'organisme sont mises en œuvre par la cause finale ; plus ces éléments se prêtent à ses combinaisons, plus aussi se manifeste l'harmonie préalable des choses. L'architecte ne montre pas seulement sou habileté en concevant le plan de la maison,

(1) Chauffard, ouvr. cité, p. 327, 328,

(2) Jaoet, De> causes finales., liv. I, oh, iv.

LE PROBLÈME COSHOLOeiQSE. les

mais encore en se servant de malériaux appropriés à son dessein. Il nous est impossible de comprendre comment l'existence de ces malériaux appropriés serait contraire à l'idée du plan conçu pour les employer et les combiner. La contradiction est encore plus absurde quand il s'agit du monde, puisque ici l'archileete ne se sert pas seulement de matériaux appropriés, mais qu'il a préparé les matériaux eux-mêmes et les a doués des propriétés nécessaires à faciliter l'exécution de son dessein, sans que, à eux seuls, ils puissent réaliser son plan dans sa richesseetsa complexité, pasplusqueles pierres tailléesnese disposent d'elles-mêmes en murailles ou en voûte. Opposer à la flnalilé, c'est-à-dire à la raison directrice des cboses, leur prédispositi{>n à se prêter à ses Tins grâce aux lois qui les dirigent et aux propriétés dont les corps sont doués, c'est dire que ce qui est rationnellement disposé est conlralreà la raison. La cause Pmale se sert de la cause efficiente; elle tourne à son dessein toutes les lois de la nature, toutes les propriétés des êtres. Nous ne comprenons pas comment ou lui opposerait ce qui est une preuve éclatante d'intelligence, ce qui du moins est ainsi considéré dans toutes les industries bumaines. L'babileté dans le travail liumain ne consiste-t-elle pas à faire le meilleur emploi des matériaux et des forces dont il dispose et non pas à s'en passer? Ces matériaux et ces forces ne produisent aucune œuvre d'art sans l'intelligence qui les emploie et les combine. Cette intelligence elle-même resterait inféconde si elle ne les avait pas à son service. La cause fmale et la cause efficiente ne doivent pas se séparer: l'une appelle l'autre ; mais la cause efTiciente ne produit l'harmonie, le monde ordonné dans ses parties et dans son tout, que si la cause Anale, la cause première, a la fols intelligente et puissante, l'a précédée et dirigée.

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