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CHAPITRE m

LES OBJECTIONS FONDÉES SUR LA. PERMANENCE ET LA TRANSFORMATION DE LA FORCE.

Tout progrès de la science, toute théorie nouvelle en physique ou en zoologie, quel que soit son d^ré actuel de cei^ titude, sont invoqués aujourd'hui contre la finalité. C'est ainsi que l'on tire un grand parti du fait généralement reconnu que la chaleur, la lumière, l'électricilé, le magnétisme ne sont que du mouvement transformé. Dans un moteur à vapeur, la chaleur dégagée par le charbon qui brûle se transforme en travail produit par l'arbre de la machine. Si l'on fait tourner une manivelle dans une masse d'eau, l'eau s'échaulTe. La lumière et les sons ne sont probablement que des ondulations de l'éther et de l'air. L'électricité et le magnétisme ont la même origine. Nous n'avons, de la sorte, qu'une seule force qui se maintient à dose égale au travers de ses transformations multiples. Telle elle était à l'origine sous sa première forme, telle elle se retrouve après chaque changement nouveau, toujours identique à elle-même, comme l'eau dont la dose ne change pas en subissant tous les phénomènes de la vaporisation. Quand les rayons solaires pompent l'eau des fleuves, que des nuages se forment, que ces nuages se chargent d'électricité, que des éclairs en jaillissent et que la vapeur d'eau retombe en pluie, nous avons une succession de mouvements et nous retrouvons à la Tm du phénomène toute la quantité d'eau qui y a figuré au travers des transformations du mouvement initial. Ce que nous appelons force n'est que du

Dçin,zedi!,GoOQlc

mouvement transformé. La chaleur, l'électricité, le magnétisme, ne sont que des modes diversifiés du mauvement. Tout eu revient à des mouvements de l'éther; nous les retrouvons jusque dans la cohésion des corps et leur plus ou moins de densité (1).

11 s'ensuivrait que rien ne se perd, que rien ne se crée. Cette proposition est constamment présentée comme un axiome. On en conclut qu'il n'y a pas autre ch.ose dans l'univers que du mouvement transformé obéissant aux lois inflexibles de la mécanique ; le monde n'est plus qu'un pur mécanisme, la nécessité seule y r^ne. Il ne faut donc parler ni de prévision, ni de choix, ni de combinaison, ni d'appropriation à des fins quelconques. Tout est nécessaire et se produit nécessairement dans cet empire de la force qui absorbe tout en elle. Voyons si la linalité peut échapper à cette loi d'airain.

Tout d'abord, nous ne pouvons reconnaître le caractère d'un axiome à la proposition qui est à la base de toute cette argumentation : Rien ne se crée, rien ne se perd. 11 n'est pas du tout évident que rien ne se crée, qu'aucun élément nouveau de force ou de vie ne puisse être produit. On n'a pas le droit d'invoquer à l'appui de cette thèse l'enchaînement des phénomènes naturels fonctionnant sous nos yeux ; car le fait créateur, s'il a eu lieu, a dû précéder cet enchaineraeot et il en est par là même indépendant. C'est précisément parce que cet enchaînement ne suffit pas à produire la vie initiale qu'il ne l'explique pas. Pour ne parler que du mouvement, n'avonsnous pas reconnu qu'il a dû être rais en branle une première fois? Nous sommes donc obligés d'admettre au moins un acte qu'il n'a pas produit.

Comment, en outre, écarter toute action créatrice dans la nature s'il est impossible, en se contentant des lois mécaniques ou physico- chimiques, de lui faire ftanchir par sa simple

(l)Voir S^g«y, ta Physique modem* : Estai svr tumli des pkinomènet nalureis. (Parie, 1867, p. 13.)

évolutioQ tous les divers degrés de l'existence, si elle n'a jamais tiré un végétal d'un minéral ? Avant de formuler en axiome la négation de toute création, il faudrait s'être débarrassé de cette objection si grave. Nous convenons que la seconde partie de l'axiome : Sisn ne se perd, est moins contestable, bien qu'un philosophe aussi sérieux que M. Renouvier lui refuse les caractà-es de l'évidence (1). Nous ne pouvons, en définitive, parlet que des lois de l'univers que nous connaissons, et il ne nous est pas permis d'étendre les conclusions de la méthode expérimentale au delà du champ de notre expérience. Ne voyons-nous pas d'ailleurs dans notre petite planète des germes de vie qui s'atrophient, des existences arrêtées en leur plein développement? N'y a-t-il pas là une certaine déperdition (2) ?

. Admetlous par concession que rien ne se perd, et que le fait de plus en plus prouve de la transformation de la force entraine cette conséquence. En devrons-nous conclure au déterminisme pur, exclusif de toute liberté, de toute finalité? Accorderons-nous aux lois de la nature qui président à cette transformation de ia force et qui sont les lois du mouvement ce caractère de fatalité qui écarte tout ce qui ressemble à une causalité intelligente et libre, capable de vouloir un but, une fin et de la réaliser par des moyens appropriés? Une distinction bien simple établie avec une grande vigueur de raisonnement par un jeune philosophe contemporain, M. Boutronx, nous soustrait à cette inflexible nécessité. C'est la distinction déjà faite par Aristote entre la matière et la forme, entre la quantité et la qualité. Ce monde de la force identique, c'est le monde dç la matière pure, de la quantité uniforme, sans vie, sans progrès ; c'est la sphère d'une existence si abstraite qu'elle est comme morte. Là, en effet, la force domine sans partage; la quantité sans la qualité qui lu

[)) Critique phiioaopkique, 20 août 1875.

(2) Boutroux, De la Conlingence des lois àe la nature, p. 104.

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différencie, qui la détermine, n'est encore que le substratum de la vie, ce n'est pas la vie elle-même ; c'est cette matière brute semblable à la pierre que le sculpteur a fait extraire des flaucs de la montagne. D'après Aristote, cette matière contient tous les possibles et n'en réalise aucun; elle demeure je ne sais quelle masse confuse, indistincte. Là, rien ne change, parce que rien ne vit réellement, parce que cette existence sans forme est réduite à l'étal de non-être. Dans cette basse région, tout est mécanique, parce que la quantité ressort uniquement du mouvement et ne connaît pas d'autre loi. Tout change, quand apparaît sur cette quantité morte, abstraite, la qualité, — c'est-à-dire la forme qui la difîérencie, qui l'harmonise, qui la pétrit conformément à un but et à un idéal. Alors nous n'avons plus simplement la pierre uniforme obéissant aux lois de la gravitation ; nous avons la pierre aiguisée, polie, devenant un instrument de travail ou bien s'animaut d'une pensée sublime sous le ciseau du sculpteur qui fait sortir de son bloc informe des types tour à tour grandioses et gracieux d'héroïsme ou de beauté. La pierre, quand elle n'était qu'une quantité, ne connaissait d'autre loi que celle du mouvement; depuis que la forme y est apparue, une force supérieure s'y est révélée, celle de l'intelligence (1).

Qu'on veuille bien remarquer qute cette intelligence se montre à nous affranchie de la nécessité. 11 n'y a qu'une manière d'exister pour le bloc de mai'bre ; il ne peut dénier aux lois du mouvement. Il y a pour le sculpteur cent manières de le modifier, car il peut en tirer un bélier ou un lion, un Achille ou une Brlséis, un foyer ou un autel. La forme a devant elle tous les possibles, par conséquent la liberté da cboix existe pour elle, et, avec la liberté de choix, la liberté de la finalité. Cette pierre informe, c'est la matière, c'est le monde encore à l'état de pure quantité, soumis aux lois inflexibles

(i) Boutroui, De la Contingence dee loU de la natwe, ch. i"'.

du mouvemeQt ; ces statues inuombrables qui en ont fait jaillir des types variés, c'est le monde de la qualité, de la forme, le monde de la vie où rayonneot à la fois l'intelligence et la liberté. Avec la forme se manifeste la causalité pensante et voulante, qui a fait son choix dans la multitude des possibles et qui réalise son plan en se servant des matériaux préexistants. C'est elle qui met son sceau de finalité sur toutes les causes coefficientes qu'elle a seules ramenées à l'unité d'un grand dessein.

Cette liberté du choix sans laquelle il n'y a pas de finalité, nous la retrouvons anssi bien à l'origine des choses que dans leur détermination conformément à des fms préconçues (Ij. La matière, le monde de la quantité dont nous ne pecherchous pas le principe pour le moment, c'est le monde de la vie abstraite qui renferme tous les possibles : c'est la possibilité de l'être plutôt que sa réalilé. Rien n'implique nécessairement que cette possibilité devienne une réalité. Ou bien il faut prétendre que la possibilité est déjà la réalité, — ce qui est contradictoire — ou bien, si on les distingue, il faut admettre que le possible ne passe pas tout seul au réel, qu'il peut très bien rester à l'état d'indétermination ; que, par conséquent, il a fallu, en dehors et au-dessus du possible, une volonté qui choisît entre le maintien du possible à l'état de virtualité et son passage à l'existence pleine et complète de la réalité.

Cette réalité de la vie pouvait prendre toutes les qualités, toutes les formes imaginables. Pour lui imprimer celles qu'elle a revêtues, il a encore fallu un choix, un acte libre, une pensée. Chaque progrès dans la vie du monde, chaque dévelop- pement nouveau implique cette intervention d'un libre choix; car, pour reconnaître à un développement nouveau le caractère de la nécessité, il faudrait qu'il fût absolument contenu dans les antécédents sans y rien ajouter. S'il en était ainsi,

(1) Boutroui, De la Contingence des lois de la nalure, ch. ii.

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D0U8 a'aurioDS jamais autre chose que ces antécédeats et nous n'obtieadrions pas un développement réel. Il faut, pour qu'il se produise, un élément nouveau et comme cet élément nouveau ne se trouve pas dans l'antécédent Immédiat, il pro- . cède d'ailleurs, il vient de plus haut. N'étant pas nécessaire, il a été l'objet d'un choix, d'un acte de volonté et de puissance. Il est possible qu'il fûl caché et comme enveloppé originairement dans l'être chez lequel il s'est produit à son heure ; mais, du moment qu'il ne peut s'expliquer par les simples antécédents immédiats, il nous reporte à une causalité intelligente et puissante. Peu importe que le germe de la vie supérieure ait été originairement déposé dans l'embryon, ou qu'il lui ait été ajouté plus tard ; il sufdt que son éclosion ne puisse s'expbquer par les antécédents immédiats de la vie organique pour que nous nous élevions à une causalité supérieure. « Il est impossible de tirer les formes supérieures des inférieures par voie d'analyse, parce qu'elles contiennent des éléments irréductibles à ceux des éléments inférieurs (1). s Elles n'y trouvent que leur matière, jamais leur forme, et c'est la forme qui façonne la matière. Il n'y a pas seulement continuité dans les êtres ; il y a succession, hiérarchie, subordination des inférieurs aux supérieurs et par conséquent formation des premiers en vue des seconds. Voilà pourquoi la nature oi^anique, sortie des limbes de la quantité pure, échappe aux lois d'un développement fatal. Si les lois qui la gouvernent ont un élément de contingence, elles n'en aboutissent pas moins à la coordination, à l'enchaînement régulier. Une main puissante a forgé librement tous les premiers anneaux des chaînes vivantes qui, en s'entrelaçant, constituent le monde oi^anisé. Pour chaque développement nouveau, pour chaque enrichissement de la forme et de la pensée, il y a eu une manifestation nouvelle de la cause intelligente et libre. Supprimez celle-ci et vous n'avez que le

. (1) BoDtroux, De la Contingente de» loti de la nature, p, S9, ISS,

monde muet et mort de la quantité abstraite; vous avez par là même enrermc et comme pris dans ses glaces ce fleuve si riche, si abondant de la vie dont les rives ont été admirablement dessinées.

La cause intelligente et libre ne se contente pas de se manifester dans la nature vivante, progressive, mais elle sait tourner à ses fins la force aveugle du mécanisme, le mouvement uniforme au travers de ses transformations. Elle s'en sert comme de son instrument, elle le lait travailler de manière à maintenir l'équilibre du(70f?»t)J, et, sans jamais violer ses lois, elle l'amène à réaliser ses desseins en les lui faisant exécuter dans les conditions qu'elle choisit. La pierre ne cesse pas d'être soumise aux lois de la gravitation quand elle est lancée en l'air par la main de l'homme, et cependant elle y obéit dans des conditions spéciales qu'elle ne pourrait jamais se donner à elle-même. Nous avons là une faible image des effets non prévus et non nécessaires que la causalité suprême peut produire au moyen même des lois qui semblent le plus soumises à la nécessité physique. Il y a un élément de contingence dans leur emploi.

La finalité n'apparaît pas seulement active dans la pensée maîtresse et directrice des choses, mais encore dans les êtres placés aux degrés supérieurs de l'existence. Plus nous nous élevons dans l'échelle, plus cette finalité se révèle intelligenle et libre, plus l't'-tre échappe au mécanisme ou du moins parvient à s'y soustraire, à le dominer et à s'en servir conformément à sa fin. Il sutfit d'aborder le domaine de la vie, même dans ses manifestations inférieures, pour voir surgir audessus du simple mouvement mécanique qui se transmet en quantités toujours identiques, rendant exactement ce qu'il a ' reçu, un autre genre de mouvement, le mouvement spontané, qui échappe aux lois mécaniques dans la proportion où il s'élève. Même avant de devenir la volonté libre capable de résister à l'impulsion venue du dehors et montrant par là qu'elle n'en est pas la simple traduction, le simple effet.

le mouvement spontané crée sa propre aclioD chez ious les êtres vivants. Cette action a pu être sollicitée par les excitants du dehors, mais elle s'en distingue dans la moindre sensation comme dans le moindre acte de vouloir, a Vivre, dit très bien M, Chauiïard, c'est sentir, c'est se nourrir, c'est engendrer, c'est se mouvoir, c'est vouloir. Sans doute la vie use de la matière et du mouvement, mais ce n'est ni la matière ni le mouvement qui la produisent. C'est dans le seul milieu vivant que se créent la sensation et la fonction, et celles-ci demeurent étrangères dans leur essence à tout mouvement transmis du dehors. Tant que le mouvement communiqué demeure mouvement physique, tant qu'à son approche ne suivit pas l'oeuvre nouvelle de la sensation, ce mouvement n'appartient pas à la vie. Dès que le mouvement qui atteint la nature organique excite la sensibilité de l'être, alors en vertu de sa spontanéité propre, l'être vivant entre en action : il sent, il conçoit, il se meut, il veut (1). »

C'est ainsi que la spontanéité se distingue du mouvement; laspontanéité, c'est la vie, par conséquent la forme, la pensée, la volonté apparaissant dans la matière. La Qualité qui éclate dans l'univers se retrouve dans le moindre des êtres vivants, en attendant qu'elle se couronne de ses plus glorieux attributs, dans l'être moral qui est l'achèvement, le but de notre monde appelé â refléter lacausalité souveraine dans sa spontanéité et sa liberté.

Bien ne se perd, dit-on ; c'est possible pour le mouvement ; mais supposez que tout ce qui dépasse le mécanisme, la vie morale et intellectuelle, la riche floraison des pensées, des sentiments, de l'art, de la civilisation que tout cela disparaisse. Direz-vous que rien n'est perdu, et vaudra-t-il la peine de parler de ce qui reste, quand même la force mécanique sera restée la même et continuera ses transformations, le mouve-

(1) CbaufTïrd, ouv. cité, p. 22S. — Nous réservons Et l'anthropologie la question deB mouvemeat* réflexes.

ment devenant comme toitjours chaleur, lumière, électricité, magnétisme? Quel hideux cimelière qu'un tel monde, el pourtant il demeurera fidèle au fameux axiome. Il suffit de faire cette hypothèse parfaitement rationnelle pour établir que, quand rien ne serait perdu au point de vue du mouvement, tout pourrait l'être au point de vue de la vie, qui n'est pas simplement quantité, mais encore qualité, forme, pensée. Qualité. Nous trouvons une éclatante confirmation de ces résultats dans les leçons de M. Claude Bernard sur les phénomènes de la vie communs aux anirtiaux et aux végétaux, publiés après sa mort par M. Paul Bert : u La matière, lisous-nous dans sa seconde leçon, moule du protoplasme, n'a pas de forme. Elle ne donnerait que l'indéterminé absolu. C'est la morphologie (la science de la forme) qui distingue et individualise les êtres. La forme caractérise seule la vie déQnie. On entrevoit dans la morpbolc^ie un plan idéal qui se réalise degré par d^ré. Le point de départ est identique en apparenée; le terme est indéfiniment diversifié (1). » Nous savons bien que M. Claude Bernard renvoie la finalité à la métaphysique, à la spéculation et qu'il refuse à la science de la nature le droit de se prononcer à ce si^jet. Il n'en demeure pas moins que pour lui l'être resterait éternellement à l'état indéterminé sans cette morphologie qui implique une idée directrice et formatrice, c'est-à-dire la finalité ?

(I) Claude Bernnrd, Ut Phénomène» de la vie commune aux nntmoux elaus végétaux, p. 330.

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