I. — LA IWCTRINE DE L'ÉVOLUTION
Les naturalistes n'avaient pas attendu Darwin pour faire sa part au principe de l'évolution. Si on entend par ce mot la hiérarchie des êtres s' ordonnant par étages, la vie s'enrichissant et se précisant à chaque nouveau degré, l'évolution n'est qu'un autre nom de l'ordre dans l'univers ; elle répond à ce principe tout empreint de Qnalité que l'inférieur existe en vue du supérieur et qu'il lui sert en quelque sorte de soutien. Ce genre d'évolution n'implique point que les espèces se transforment les unes dans les autres; elles peuvent se succéder sans s'engendrer; l'espèce demeure toujours composée de tous les êtres plus ou moins semblables qui remontent à une paire primitive unique par une succession ininterrompue et naturelle des familles (1).
Darwin donne une bien autre portée à l'évolution. Pour lui, elle consiste eu ce que les espèces se transforment les unes dans les autres, si bien qu'elles ne constituent pas un degré fixe dans l'échelle de l'existence, mais une simple étape qui peut être franchie sous certaines conditions.
Le naturaliste anglais n'était pas sans précurseur. Lamarck, Goethe, Geoffroy Saint-Hilaire avaient eu des vues
(1) Dirwin, Origine de» eipéces aa moyen de la sélection naturelle. (RelDwald, 1813.) La descendance de rhomme et la sélection texvelle, (Remwald, 1877.) QutLtrefageB, l'Unité de l'espèce, p. 26.
IM LES OBIGIIfES.
semblables, sans parler de Diderot, qui est le véritable initiateur du transformisme philosopbique (1), On oe peut toutefois refuser à Darwin l'honneur d'avoir rajeuni et rendue plausible cette hypothèse, grâce à ses observations multiples sur les produits des croisements d'animaux domestiques. Il a obtenu par ce moyen des variations étonnantes. Les mêmes expériences ont été faites sur un cerlain nombre de plantes. Les premiers résultats étaient dus au choix très minutieux des animaux accouplés, ce qui permet d'accumuler leurs avantages et leurs qualités dans le produit des accouplements. Il y avait là une application de la sélection artificielle, qui a toiyours été employée dans les fermes et las jardins par les éleveurs et les horticulteurs. Darwin n'a pas hésité à attribuer à la nature elle-même un genre de sélection tout semblable, capable de produire des combinaisons nouvelles. La sélection naturelle se distingue de rartificielle ea ce qu'elle ne peut choisir en connaissance de cause et par un triage fait à cette Un les mâles et les femelles doués d'avantf^es particuliers qui, en a'accuraulant dans leur postérité, pourraient élever celle-ci à un développement supérieur de la vie. II faut donc trouver ailleurs que dans le choix de l'homme le principe de cette sélection. Ici entre en ligne une seconde loi dont la détermination a eu quelque chose de vraimeut général, la loi de la lutte pour l'existence, ce maltkiisisme inconscient et barbare de la nature, qui amène les êtres à se faire une guerre perpétuelle pour subsister. Dans chaque espèce, les faibles succombent, car toute infériorité est une condamnation à mort; les forts, les mieux doués survivent seuls. En survivant, ils s'accouplent et lèguent leurs avantagea à leur descendance. Cette transmission se fait grâce à la troisième loi statuée par le darwinisme, la loi d'hérédité, qui perpétue et fortifie les qualités transmises. Une quatrième loi, celle de la coordination des organes, d'après laquelle chaque modification par-
(i) Stvdes de Cara sur h iviii» siècle. Diderot, par Ed Soherer.
LE PROBLÈME COSMOLOCIQUE. 183
tlelle amène peu à peu une œodiflcatioD dans les autres oi^anes correspondants, permet aux éléments nouveaux et modificateurs qui ont été transmis par la génération et conservés par rtiérédilé d'ameuer ces transformations fixes et harmonisées, sans lesquelles la nature ne produirait que des changements accidentels incapables de former des espèces nouvelles. Enfin une dernière loi, celle de l'adaptation de L'être vivant à son milieu, qui ramène sons le stimulant du besoin à approprier ses organes à ses nouvelles conditions d'existence, achève d'expliquer l'évolution universelle. Telle est, dans ses grands traits, la théorie da> winienne.
Avant de rechercher si elle suffit vraiment à expliquer toutes les transformations des êtres vivants, ou s'il ne faut pas en restreindre l'application, nous afflrmons que, bien loin d'être contraire à la finalité, elle l'implique. Laissons de côté pour le moment la difficulté insurmontable, selon nous, pour le darwinisme comme pour tout autre système naturaliste, d'expliquer la production de la vie et celle de l'intelligence. Tenons-nous à l'évolution des êtres vivants conformément aux lois indiquées. L'idée générale d'évolution, telle que la formule Darwin, n'est pas compréhensible en dehors de la finalité. L'évolution est pour lui inséparable de la notion de progrès ; c'est le pK^rès qu'elle réalise d'être en être, elle va du moins au plus, elle tend toujours au mieux. Qu'est-ce à dire, sinon qu'elle suit un plan ? car on ne peut savoir ce qui est meilleur, on ne peut distinguer l'inférieur du supérieur quand on a supprimé l'intelligence dans la nature. Otez l'intelligence, et vous n'aurez plus aucun critère pour apprécier la valeur des choses; elles sont toutes égales, toutes confondues. Si la nature tend au mieux, c'est qu'elle est guidée par l'intelligence.
Maintenant, ce mieux, ce pn^ès ne peut être produit que par une causalité à la fois intelligente et puissante; le mietix, nous l'avons déjà dit bien des fois, n'est le [mietix que parce
qu'il n'est pas identique à ce qui le précède. De deux cIioBes l'une, ou il lui a été ajouté comme un élément nouveau de perfectionnement, ou bien il était dans l'être primitif à l'état de virtualité destiné à se dégager et à se révéler plus tard. Dans les deux cas, il ^implique une causalité inlelligente et puissante qui ne se confond pas avec la simple matière, car celle-ci ue peut pas plus à elle toute seule s'élever au-dessus d'elle-même que se donner le germe de ses développements futurs. La causalité intelligente n'apparaîtrait pas moins admirable pour avoir mis dans la nature un principe de développement renfermant en lui tous les prières futurs, qu'en intervenant à plusieurs reprises pour enrichir la vie, selon cette belle parole de Leibniz : u Pourquoi serait-il contraire à la raison que le mot ^at ayant laissé quelque chose après lui, à savoir la chose elle-même, le mot non moins admirable de bénédiction ait laissé aussi après lui dans les choses une certaine fécondité ou une certaine vertu organisante. • La notion d'évolution est donc en soi inséparable de celle de finalité.
C'est ce qu'établit avec une' grande vigueur M. Robert Wallace, dans sa réponse aux considérations par lesquelles le duc d'Ai^yll, dans son livre sur ïa Création par lois, cherchait à établir que la création, partout où elle nous permet de constater une combinaison ou de reconnaître le caractère du beau, implique l'activité constante du Créateur, u La conception, dit M. Wallace, qui nous montre dans l'univers son propi'e régulateur, est une conception plus élevée que celle qui y fait intervenir incessamment le Créateur. Le monde est ainsi constitué que l'action des lois générales y produit la plus grande variété possible 'dans sa configuration et dans ses climats. Des lois aussi générales y font naître les organismes les plus variés, adaptés aux diverses conditions de la terre, Les forces de la nature inorganique se règlent et se contrôlent' elles-mêmes. Il eu est de même dans le monde organique, où les lois sont plus compliquées et les agencements plus déli-
LE PROBLÈME COSHOLOGIQUE- IBS
cats. Prétendra-t-on que, parce que l'harmonie est complète, elle suppose une machine trop compliquée, si compliquée que le Créateur n'aurait pu la construire? La théorie de l'intervcnlioD continuelle met des bornes au pouvoir du Créateur. Elle implique qu'il ne pouvait 'pas agir dans le monde organique par de simples lois, qu'il n'a pas su prévoir les conséquences des lois combinées de la matière et de l'esprit. Ce serait rabaisser le Créateur que lui imputer ce qui ne serait que l'incapacité de notre intelligence (1). »
Il n'est pas une des lois par lesquelles Darwin essaye d'expliquer le mode de l'évolution universelle qui ne suppose la finalité. La sélection naturelle, qui est- à la base de tout son système zoologique, ne lui a été Tournie que par l'analogie avec la sélection artificielle, faite par l'homme avec toute son intelligence et ne réussissant que grâce à ses calculs prévoyants, à ses choix bien ordonnés. Il y a déjà dans ce fait une forte présomption en faveur d'une intelligence ordonnatrice dans la nature. Réduite au pur mécanisme, elle n'arrivera jamais aux coïncidences nécessaires pour produire par des accouplements heureux des êtres perfectionnés. La concurrence vitale ne peut toute seule amener en nombre ilhmité ces rencontres merveilleuses entre les mâles et les femelles qui doivent être placés en même temps dans des conditions également favorables pour accumuler leurs avantages dans le rejeton destiné à devenir un nouvel anneau dans la chaîne de l'évolution. •
a Le véritable écueil de la théorie de Itf . Darwin, dit M. Janet, c'est le passage de la sélection arliilcielle à la sélection naturelle. Dans la sélection artificielle, en effet, l'homme choisit les éléments de ses combinaisons pour atteindre un but désiré; il choisit deux facteurs doués l'un et l'autre du caractère qu'il veut obtenir. S'il y avait quelque différence entre les deux facteurs, le produit serait incertain et nul. Pour que la sélec-
(1) WiUace, Esiais, p. 231, 23Ï, . .
tion naturelle obtînt les mêmes résultats, il faudrait que le mâle doué de tel caractère s'unît précisément à une femelle semblable à lui. Il faudrait que les produits agissent de même et cela de génération en génération. La première modiflcation étant accidentelle et individuelle à l'origine, elle doit être rare et par conséquent il y a très peu de chance que les deux individus se rencontrent et s'unissent. De telles rencontres doiventse succédera l'infini pour la multiplication del'avantage cherché, multiplication qui exige une pensée qui choisit (1). » La concurrence vitale est tout à fait insuffisante pour créer ces innombrables coïncidences. Il ne sufllt pas, en effet, que les plus forts aient triomphé; car la vigueur à elle toute seule n'aurait pas d'autre résultat dans l'acte générateur que de transmettre le type antérieur plus accentué, plus marqué et par conséquent de conserver l'espèce au lieu de la transformer. Il faut, pour qu'il y ait un type nouveau, que ce ne soit pas seulement une supériorité de force qui se rencontre dans le mâle et la femelle auxquels la victoire a appartenu dans la lutte de la vie, mais encore qu'il y ait eu préalablement chez eux une modification dans l'organisAie qui se perpétue et s'accentue. Or cette modification a dû se produire en même temps chez l'un et chez l'autre. Comment l'expliquer par le simple jeu des forces mécaniques ? Nous sommes doue obligés de recourir à une autre explication pour la modification des organes chez le m&le et la femelle favorisés. M. Darvrin a eu recours â ce qu'il appelle la sélection sexuelle, qui procède de l'instinct de la beauté surexcité dans la phase de l'accouplement. Le mâle, pour plaire à la femelle, se met en frais et déploie tous ses avantages ; il arrive de la sorte à les accroître et lui permet de les transmettre à sa descendance. Si cette explication était vraie, le mâle devrait toujours avoir le monopole ou du moins le supériorité de la beauté, puisqu'il ne la développe que sous l'empire do l'instinct
1) Janet, De la Hnalilé, p. 390,
LE PROBLÈME COSHOLOGIQUE. 1B7
qui le pousse à capter la femelle. Or il est reconnu que très souvent les avantages esthétiques sont égaux dans les deux sexes. Que faire de la sétectioa sexuelle chez les poissons pour lesquels ia copulation n'existe pas ? On peut constater que la beauté n'exerce, la plupart du temps, aucune séduction chez nos animaux domestiques. On n'expliquera d'ailleurs jamais comment le désir de plaire pourrait donner au papillon ses brillantes couleurs.
Dira-t-on que la modification avantageuse de l'animal favorisé est un heureux accident? C'est oublier qu'un accident est le plus souvent passager. La loi de l'influence des milieux est ici sans importance. Si le 'milieu n'a pas changé, il n'a pu exercer aucune action modificatrice, et, bien loin d'être favorable au développement de la transformation qui se serait produite simultanément par accident chez un mâle et sa femelle, il l'entraverait, cai- il leur serait beaucoup moins approprié qu'auparavant, et la supériorité acquise aboutirait à une infé' riorité réelle dans la lutte pourlavie. Si l'on prétend que c'est le changement du milieu qui a elTectué la transformation organique, deux alternatives se présentent: cette transformation s'est opérée ou consciemment au mactûnalement. Dans le second cas, nous devons admettre avec Lamarck qu'un nouveau mouvement s'est produit dans le fluide de l'animal pour aboutir à une modification oi^anique. D'où vient ce mouvement? Qui est-ce qui lui a donné la direction nécessaipeïPourquoiproduit-ill'adaptation de l'organe au nouveau milieu? Le phénomène est incompréhensible sans la finalité. Dira-t-on, en admettant le premier cas — la transformation consciente,— que l'animal, stimuléparle besoin, s'estrendu compte de la modiilcation nécessaire de ses organes et qu'il a fai t eifort pour mouvoir ses membres dans la direction utile ou nécessaire à son salut, comme par exemple pour voler afin d'échapper à une poursuite? A supposer que la chose fût possible, il en résulterait qu'au moins l'animal a un dessein, un but, et que la finalité se retrouve chez lui sous une forme spontanée.
IBR LES ORIGINES.
Ce besoin senli, ce moyen choisi, employé pour y satisfaire, ce n'est pas simple afTaire de fluide. Il est d'ailleurs tout à fait chimérique d'attribuer h un simple besoin une action modificatrice des oiganes ; jamais on n'a rien vu de semblable. L'exercice habituel les fortifie et les assouplit, mais ne les crée pas. «Le saltimbanque, dit excellemmentM. Janet, a des muscles plus déliés que les autres hommes. En a-t-il d'autres? (1) »
Le darwinisme n'a donc pas expliqué la modification des ûi^anes. Il ne s'était pas contenté d'admettre telle ou telle modiQcation partielle, mais encore une modification générale, grâce à la loi de la coordination des organais empruntée à Cuvier. Parler de coordination, c'est parler de finalité ; car jamais la pensée directrice de la vie ne pourrait apparaître avec plus d'éclfll et de puissance que dans ce raccordemenl délicat des organes entre eux, surtout s'il résulte de leur constitution intime. La matière n'aurait pu à elle seule les doter de ce qu'on peut appeler une faculté d'harmonisation constante.
Nous ne nions pas que les milieux, d'une manière générale, n'aient une influence très réelle sur le développement des êtres vivants; mais, pour que ceux-ci s'échelonnassent sur la ligne d'un progrès constant, il a fallu que les milieux fussent disposés à cette fin. Si la terre avait toujours été recouverte par les eaux, le plus haut d^ré de la vie aurait été atteint par les êtres aquotiques. Ce niveau n'a été dépassé que parce que les conditions des milieux terrestres ont été modifiées, et elles ne pouvaient l'être qu'au point de vue de la finalité. La terre aurait pu être disposée de telle sorte que les oi^anismes inférieurs l'emportassent dans la concurrence vitale. La sélection naturelle n'a pas pu déterminer les conditions de sa propre action. Il a fallu une coordination entre les êtres et leur milieu, quiimpliqueuneprévi-
. {{) Janal, lei Catitti finaiei, p. 3S1.
LE PROBLÈHE COSHOLOGIQUE. 1S9
sion.un dessein. Ainsi, la loi des milieux ne se suffit pas plus à elle-même que les autres (1).
II en est de même de celle de l'hérédité d'après laquelle le semblable doit produire le semblable. La chose ne va pas de soi. Le hasard peut aussi bien produire la dissemblance que la ressemblance. Les animaux, à l'état embryonnaire, commencent par différer du tout au tout de leurs parents. Ils finissent par leur ressembler, mais avec des éléments de différence qui sont pourtant contenus dans certaines limites, pour maintenir l'ordre dans la nature. La génération est un mystère divin ; car rien, dans les causes simplement coefflcientes, n'en explique sufQsamment les effets, à la fois puissants et limités (2).
^ C'est encore à l'hérédité que le darwinisme attribue la
(1) Flint, Théisme, p. 2D3.
(2) U loi dliérêdilË faJt l'objet <Iu livre de M. Th. Ribot, intitulé : VBiTédUé psychologique (2" édition. Germer-Baillifire, 1882]. — L'éminent ailleur y résume tous les renseigneiuents de la psychologie expérimentale, qu'elle s'applique soit aux individue, soit aux nations. Le fait de ta transmiBeioD bérédîtaire physiologique et paychologique y est mis en pleins lumière, pour les caractères spécidquet généraux qui sont les traits distinotifs de l'eapèce prise au sens large, de la race, de ia nation, et mfime de la famille ; il l'élËve i la hauteur d'une loi, aoua la réserve que l'on n'oublie pas que l'hérAdité est double, puisqu'elle implique l'inOuence de deux conjoints et qu'elle se complique par suite même de la combinaison de leurs qualités respectives qui ne produit paa une simple addition de coa qualités. Laissant de cAlé pour le moment tout ce qui 4e rapporte aux conclusions qu'on pourrait tirer de cette loi d'hérédité, qui, d'dprËs l'auteur même, souffre de nombreuses exceptions, surtout dans ses applicationsauxindividuG, nous trouvons dans sonlivre unepreuve DOUTelle que la loi d'hérédité ne peut, )l elle toule seule, fonctionner dans le sens d'une évolution progressive, sans être combinée avec le principe de finalité. En effet, l'hérédité peut tout aussi bien fixer Iss désavantages que les avaH' tagea et devenir une cause active de dégénérescence. Il faut donc que son fonctionnement se produise dans des circonstances favorables de milieu. << La fatalité aveugle de ses lois régularise aussi bien la décad^ence que le progrès, a Donc si, d'une manière générale, la vie universelle se développe dans le sens du progrès, l'hérédité n'est pas abandonnée ï la fatalité aveugle de ses lois. Il y a un pouvoir régulateur, ordonnateur, qui les domine et les
r au progrès. Nous voilà en pleine llnolité.
conservation et l'éducation des instincts nouveaux ; le développement des organes n'aurait aucune importancâ, à lui tout seul, pour réaliser les progrès zoologiques, car ce sont les instincts qui révèlent à l'animal le modvs vivendi vraiment conforme à sa condition, après qu'il a accompli une nouvelle évolution. Mais on est en droit de demander ce que peut être un instinct vraiment nouveau, l'instinct n'étant autre chose qu'une série d'actes donnés. S'il est accidentel, il n'est pas durable, il n'est pas un instinct véritable ; car, au sens propre du mot, l'instinct doit fonctionner machinalement par la force de l'habitude, ou bien par la prédisposition naturelle. Qu'est-ce qu'une habitude qui n'a pas de passé et ne se relie pas aux actes antérieurs? 11 y a d'ailleurs des instincts qui, bien loin d'être dus à l'hérédité, la rendent seule possible, et ne se ratta* cbent à aucune expérience. L'instinct a dû être parfait dèsl'origine, sinon l'animal n'eût pas pu subsister. Donc il implique une causalité supérieure à son expérience et à lui-même (1). Nous devons reconnaître, en effet, que tout ce processus zoologique, même étendu aux proportions que lui donne Darwin, aboutit, dans l'état actuel des choses, à une hiérarchie parfaitement délimitée dont les degrés sont nettement séparés et ne se confondent pas. On a beau nier la Ûxité de l'espèce au début, elle existe sous nos yeux. Le fleuve de la génération roule ses flots entre des rives bien déterminées qu'il ne submerge pas. Rien de plus méthodiquement ordonné et hiérarchisé que la vie sur notre planète. On est en droit de demander, en se plaçant au point de vue du darwinisme, comment il explique ce point d'arrêt évident des transformations universelles. Ces transformations tendaient donc à un but, à la réalisation de desseins déterminés dont les espèces actuelles déroulent le plan dans leur enchaînement. On a beau dire que l'espèce est capable de se transformer, nous ne la voyons plus se transformer plus sous nos yeux ; elle a revêtu
(1) Juiet, Lei cauas finale», liv. l*', oh. ix.
un caractère de (Ixité qui est un point d'arrêt, de repos, un terme atteint, un but réalisé. C'est ce qu'a reconnu un naturaliste émineot, H. Naudin, dans la modification qu'il a fait subir à la théorie de l'évolution. D'après lui, l'évolution a pour but de produire des espèces déûnitives ; celles-ci n'ont pas été fixées du premier coup ; il y a eu une période où les êtres vivants avaient une plasticité beaucoup plus souple qu'aujourd'hui ; les espèces ont pu alors se modifier, non pas par l'efTet de ces causes multiples énumérées par Darwin, agissant peu à peu et lentement, mais par suite de crises violentes et rapides qui ont donné essor aux flots de la vie accumulés pendant les phases de repos ; car il y a, d'après M. Naudin, un mouvement rythmé dans toute force qui amène la détente après la contraction.
C'est ainsi que se seraient formées définitivement dos espèces actuelles, qui ne sont point destinées à disparaître. a Quand la nature, dit M. Naudin, a voulu former des races pour les approprier à ses besoins, et avec un nombre relativement petit de types primordiaux, elle a fait naître successivement, à des époques diverses, toutes les espèces v^étales et animales qui peuplent le globe (1). »
Cette conception de l'évolution, bien loin de supprimer la finalité, la suppose. « Quand les espèces varient, dit encore H. Naudin, elles le font en vertu d'une propriété intrinsèque qui n'est qu'un reste de la plasticité primordiale. Cette plasticité n'est, sous une autre forme, que le principe de QnaUté, puissance mystérieuse— -fatalité pour les uns, volonté providentielle pour les autres — dont l'action incessante sur les êtres vivants détermine, à toutes les époques de l'existence du monde, la valeur et la durée de chacun d'eux, en raison de sa destinée dans l'ordre de choses dont il fait partie. C'est cette puissance qui harmonise chaque membre à l'ensemble, en l'appropriant à la fonction qu'il doit remplir dans l'orga-
<1) Jtetw* KietOifigue, non ISTB.
ISï LES ORIGINES.
Disme général, foDCtiOD qui est pour lui sa raison d'être (1). ■
M. Gaudry conQrme les vues de M. Naudin sur ce point, dans son savaut livre sur l'évolution d'après la paléontologie : n La découverte des vestiges enfouis dans i'écorce terrestre, dit-il, nous apprend qu'une constante harmonie a présidé aux transformations du monde organique (2). »
La doctrine de l'évolution ainsi comprise nous paraît tout à fait acceptable. C'est à la science à la confirmer. On est en droit de dire qu'elle est encore bien loin d'avoir mis à l'abri du doute le darwinisme, du moins sous sa forme la plus absolue, qui a pour principe fondamental la variabilité constante des espèces, sous des influences purement extérieures. Résumons les principales objections qui lui sont faites au point de vue scientirique.
A" La notion d'espèce a toujours été flottante chez Darwin. Il la change arbitrairement et en fait souvent le synonyme de race. Il traite l'espèce, selon ses propres expressions, comme une combinaison artificielle nécessaire pour la commodité du langage. Si l'on tient à la définition classique, si l'on voit dans l'espèce l'ensemble des individus plus ou moins semblables entre eux qui peuvent être considérés comme descendus d'une paire primitive par une succession ininterrompue de familles, sa variabilité se heurtera à des objections de fait très fortes.
2° L'expérience actuelle n'est pas favorable au darwinisme ; car nous n'assistons, sur aucun point du globe, à la transformation des espèces. La concurrence vitale laisse parfaitement subsister toutes les espèces, les vaincus aussi bien que les vainqueurs. « L'examen le plus scrupuleux, dil M. Blanchard, dans son Étude sur torigine des êtres, nous fait reconnaître une étonnante ressemblance entre les individus dis- .séminéssur de vastes espaces; nous constatons chez eux des
(t) Revae horticole 1851, p. 101.
(2) Gaudry, Enchainemtnt du inonde animal dans les temps géologiques, p. 28.
LE PROBLÈME COSKOLOGIQUE. 193
variatiaDS dans la taille, dans les couleurs, dans l'aspect, mais saas qu'aucun caractère important soit affecté; partout le type spécifique demeure, la domesticité ne produit que des altérations superficielles. En outre, dans les combats pour la vie, les hasards servent autant les faibles que les forts, la ruse supplée à la vigueur, et la facullé procréatrice est dans un rapport merveilleux avec les chances de deslrucliou (1). d
3° Si haut que nous remontions par la paléontologie, nons retrouvons la distinction des espèces dans ie monde végétal et dans le monde animal. On a bien pu retrouver des espèces intermédiaires qui donnent plus de continuité à la chaiue des êtres, mais on n'a pu fournir les preuves évidentes d'une transformation de ces espèces les unes dans les autres. H. Albert Gaudry conclut par ces paroles significatives sod livre si intéressant sur les enchaînements du monde animal, dans les temps géologiques : » Avons-nous plus que des liens' de parenté, connaissons-nous la paternité et pouvons-nous déclarer que telle espèce est l'ancêtre directe de telle autre? Dans la plupart des cas, nous n'en sommes pas là. En réunissant les matériaux de cet ouvrage, je suis très convaincu des innombrables lacunes que nous rencontrons lorsque nous cherchons à établir d'une manière rigoureuse la filiation des êtres animés (2). »
En ce qui concerne notre âge géologique, il nous fouruit nos classifications actuelles dès ses périodes les plus reculées. a Les animaux, les plantes, les graines enfouis dans les hypogées d'Egypte sont encore les animaux et les plantes qui vivent aujourd'hui sur les bords du Nil (3). »
4° L'adaptation constante au milieu, d'après M. Blanchard, est démentie par ce fait que les êtres jouissant d'avantages propres à les garantir contre les périls qui les entourent
(1) Blanchard, Origine des étrea {Revue des Deux-Mondes), oclobie JST4. (S) Gaudry, ouvrage elle, prétiice. (3) H.
oe les perdent à aucun degré, là où ces périls ont cessé, tandis que l'oa voit périr des espèces transportées dans un milieu défavorable, où elles ne parviennent pas à s'acclimater.
Constatons encore que les milieux n'ont pas une action modificatrice aussi puissante que celle qu'on leur attribue.. «. Les corps organisés, dit M. Gaudry, sont supérieurs aux corps inorganiques, et il n'est pas naturel de supposer que ceux-ci ont réglé la destinée des premiers. La preuve que les phénomèues physiques ne sont pas la cause principale des changements du monde organique, c'est que, de nos jours, plusieurs des contrées chaudes doivent être restées daus un état physique semblable à celui de la fin des temps miocènes et pourtant toutes les espèces qu'on y trouve offrent des différences (1).
5" D'après M. Blanchard, la loi de sélection sexuelle est constamment démentie par les unions fréquentes entre les individus privilégiés et des sujets fort déshérités.
6° La sélection artificielle ne produit aucun type nouveau durable. Dès que son action cesse, il y a retour au type primitir, non seulement pour le règne animal, mais encore pour le règne végétal, qui passe pour moins rebelle aux modincations profondes. M. Faivre a montré que malgré les changements produits par la sélection artificielle, l'espèce véritable subsiste et qu'elle renaît d'elle-même des types modifiés, lorsque les circonstances ou la sélection artificielle de l'homme n'exercent plus leur action modificatrice (2).
7° L'objection la plus forte contre la transformation des espèces est la stérilité presque constante des hybrides, qui n'ont jamais réussi à se reproduire naturellement, sans croisements artificiels. Nous renvoyons, sur ce point capital,
' (1) Oaudry, ouvrage cité, p. 13.
(2) Faivre, Considération sur la variabilité de Fespèce (Lyon, 1SS3.)
LE PROBLEME GOSHOLOGIQDE. 195
à la démonstration fournie par MM. Blanchard et de Quatrefag;es. « Un doute ne subsiste pour la science, dit M. Blanchard, que ponr la descendance de quelques espèces extrêmement voisines. Dans les circonstances oii prédomine l'un des éléments de la production, l'autre s'effacp. Ainsi se révèle le caractère indépendant des types spécifiques et l'impossibilité de constituer une nouvelle forme indépendante (1). »
Cette stérilité des hybrides est élevée, par MM. Blanchard et de Quatrefages, à la hauteur d'une loi fondamentale de la nature, qui seule maintient l'ordre et la tlxité nécessaire dans le domaine de la vie; car, sans cette loi, nous n'aurions plus gu'un tourbillon de formes incohérentes et chan-
L'espèce ainsi comprise est l'une des marques de dessein les plus frappantes dans la nature. Rien n'y révèle mieux un plan profondément conçu, strictement exécuté. Laissons parler sur ce sujet un des plus grands naturalistes contemporains, l'illustre Agassiz : « A mes yeux, dit-il, rien ne démontre plus directement et plus absolument l'action d'un esprit réfléchi que toutes ces catégories sur lesquelles les espèces, les genres, les familles, les ordres, les classes, les embranchements sont fondés dans la nature ; rien n'indique plus évidemment une considération délibérée du sujet que la manifestation réelle et matérielle de toutes ces choses par une succession d'individus dont la vie est limitée, dans le temps, à une durée relativement très courte. La grande merveille de toutes ces relations consiste dans le caractère fugitif de toutes les parties de cette harmonie compliquée. Tandis que l'espèce persiste pendant de longues périodes, les individus qui la représentent changent constamment et meurent
(I) M. Bl'oob, dans ses Mémoires anthropologiqves (Paria, ReiowaW, 1S77, p. 243), BoutieTit la tliËse contraire ; miiia les faits qu'il examiue ne Bont pas asseï nombreux pour être décisifs.
(S) Voir Ouatrefages, Unité (U [espèce, et les articles déjà cités ds M. Blanahard daus la Revue des Deux-Morides.
l'un après l'autre dans une rapide succession. RieD dans le règne inorganique n'est de nature à nous impressionner autant que l'unité de plan qiii apparaît dans la structure des types les plus différents. D'un pôle à l'autre, sous tous les méridiens, les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les poissons révèlent un seul et même plan de structure. Ce plan dénote des conceptions abstraites de l'ordi-e le plus élevé ; il dépasse de bien loin les plus vastes généralisations de l'esprit humain, et il a fallu les recherches les plus laborieuses pour que l'homme parvînt seulement à s'en faire une idée. D'autres plans non moins merveilleux se découvrent dans les articulés, les mollusques, Les rayonnes et les divers types des plantes. Et cependant ce rapport logique, celte admirable harmonie, cette infinie variété dans l'unilé, voilà ce qu'on nous représente comme le résultat des forces auxquelles n'appartient ni la moindre parcelle d'intelligence, ni la faculté de penser, ni le pouvoir de combiner, ni la notion de temps et d'espace. Si quelque chose peut, dans lanature,' placer l'homme au-dessus des autres êtres, c'est précisément le fait qu'il possède ces nobles attributs. Sans ces dons, portés à un haut point d'excellence et de perfection, aucun des traits généraux de parenté qui unissent les grands types du règoe animal et du règne végétal ne pourrait être ni perçu ni compris. Comment donc ces rapports auraient-ils pu être imaginés, si ce n'est à l'aide de facultés analogues? Si toutes ces relations dépassent la portée de la puissance intellectuelle de l'homme, si l'homme lui-même n'est qu'une partie, un fragment du système total, comment ce système aurait-il été appelé à l'être, s'il n'y a pas une intelligence suprême, auteur de toutes choses (1)? »
En résumé, le darwinisme n'est rien moins que prouvé comme explication du développement des êtres; la transfor-
■; scienlifiques, 2 mai
LE PROBLÈME COSHOLOGIQUE. 197
matioD des espèces se heurte à des objections de fait encore 1res fortes. Sans nous prononcer sur ce grand litige, nous maintenons que, si le darwinisme en triomphait, il ne supprimerait en rien la finalité, pourvu qu'il se contentât de ses conclusions scientifiques, sans faire incursioa dans le domaine métaphysique et qu'il ne confondit pas la question du commeiU avec celle iapow^uoi. Nous avons établi qu'il n'est pas une des lois auxquelles il soumet le développement des êtres qui s'explique par le simple jeu des forces mécaniques et qu'elles ne peuvent fonctionner sans l'intervention d'une causalité intelligente. Si nous inclinons à penser que l'inlluenee de ces lois a été exagérée par le darwinisme, en ce sens qu'elles ne suffisent pas à expliquer le développement complet de l'existence sur notre globe à ses divers degrés, elles n'en ont pas moins une action réelle sur les modifications auxquelles n'échappe aucun être vivant. Darwin a rendu un grand service à la science, en faisant mieux connaître leur action. Oui, il est vrai qu'il y a une concurrence vitale, une lutte pour la vie, qui l'empêche de foisonner sans mesure dans ses manifestations les plus misérables. II est vrai que l'hérédité, l'influence du milieu, le stimulant du besoin, l'exercice des organes, que toutes ces causes ont une- action modificatrice sur les êtres vivants ; mais leur effet le plus certain est de les amener à réaliser plus complètement leur type, l'idée directrice qui est leur raison d'être. Ces causes, même dans leur action limitée, supposent et appellent la finalité, ou pour mieux dire l'intelligence suprême qui les rend seules efficaces . et qui, en les coordonnant, arrive à produire ce monde bien réglé et hiérarchisé où tout manifeste la loi, l'intelligence, la volonté, Dieu enfin.