CHAPITRE PREMIER LE PROBLEME DE LA CONNAISSANCE ET LE POSITIVISME
Avant d'apprécier la valeur des diverses explications des choses, une question se pose qui doit être avant tout résolue, c'est celle de la possibilité de les expliquer. Cette possibilité est contestée aujourd'hui par l'école positiviste qui n'admet que la constatation des faits et de leurs rapports en interdisant toute explication; elle nous limite à la question du coi^/aient en traitant de chimérique celle du pourquoi. Nous ■ ne pouvons faire uu pas dans la voie de la recherche sans avoir écarté l'objection fondamentale qui la barre devant nous.
Précisons d'abord la Ihéorie de la connaissance de l'école positiviste telle qu'elle ressort des livres du maître, Auguste Comte, et des commentaires de son illustre disciple, M, Littré, qui a jeté tant d'éelat sur sa doctrine. Cette théorie est fort simple; elle se donne comme la méthode même de la science. Celle-ci n'a qu'à constater ce qui tombe sous l'observation immédiate, les faits recueillis par l'expérience, et à les grouper sans jamais se préoccuper de leur cause ou de leur fin, car ce domaine échappe h. tous les procédés d'expérimenta-
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^OD. Le télescope atteint les dernières limites du visible dans les profondeurs du ciel, ce qu'on peut presque appeler l'infiniment grand; le microscope saisit l'innoiment petit; les causes et les fins sont au delà. La science n'a pas à s'en soucier: c'est le domaine de l'inconnaissable. Le positivisme ne veut pas plus le nier que l'affirmer, car la négation serait encore une théorie surrorigine des choses; lemalérialismeest une philosophie et par là même eu dehors de la science positiviste. Celle-ci est le terme du mouvement de l'esprit humain. La pensée n'a pas débuté par cette abstention sévère qui l'enferme dans les limites des faits immédiatement constatés. Elle a passé par deux phases préliminaires qui, par leur généralité et leur durée, s'élèvent à la hauteur de lois historiques. <i En étudiant le développement total de l'intelligence humaine dans ses sphères d'activité, dit Auguste Comte, depuis son premier essor le plus simple jusqu'à nos jours, je crois avoir découvert une grande loi fondamentale à laquelle il est assujetti par une nécessité invariable. Celte loi consiste en ce>que chacune de nos conceptions principales, chaque branche de nos connaissances passe successivement par trois états théoriques dilTérents : l'élat théologique ou fictif; l'état métaphysique ou abstrait; l'état scientifique ou positif. Dans l'état théologique, l'esprit humain, dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui la frappent, en un mot vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l'action directe et continue d'agents surnaturels plus ou moins nombreux. Dans l'état métaphysique, qui n'est au fond qu'une simplification générale de la première, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités inhérentes aux divers êtres du monde. Enfin, dans l'état positif, l'esprit humain, reconnaissant l'impossibilité d'obtenir des notions absolues, renonce à chercher l'origine et la destination de l'univers et à connaître les causes intimes des phénomènes,
LE PROBLËHE DE L\ CONNjVISSANCE. S
pour s'attflcher uoiquement à découvrir, par l'usf^e bien combiné du raisonnement et de l'observation, leurs lois effectives, c'est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. L'explication des faits, réduite alors à ses termes réels, n'est plus désormais que la liaison établie entre les divers piiénomènes particuliers et quelques faits généraux dont les progrès de la science tendent de plus en plus à diminuer le nombre (1). » Cette première formule du positivisme, qui remonte à ses débuts, n'a pas varié. La théorie des trois états trouve sa Justification dans l'histoire individuelle comme dans rhistoire générale, car la plupart des hommes qui pensent ont été théologien^ dans leur enfance, métaphysiciens dans leur jeunesse et physiciens dans leur virilité. La philosophie, ainsi comprise, n'est plus qu'une classiDcatioD des faits observés et enchaînés les uns aux autres non pas dans leur causalité, mais dans leur succession , une encyclopédie raisonnée qui part de ce qu'il y a de plus simple et de plus général pour aboutir aux faits les plus compliqués. « La philosophie positive se trouve naturellement partagée en cinq sciences fondamentales dont la succession est déterminée par une subordination nécessaire et invariable, fondée indépendamment de toute opinion hypothétique sur la simple comparaison approfondie des phénomènes correspondants : c'est l'astronomie, la physique, la chimie, la physiologie et enfin la physique sociale. La première considère les phénomènes les plus généraux, les plus simples, les plus abstraits, les plus éloignés de l'humanité; ils influent sur tous les autres, sans êlre inOueacés par eux. Les phénomènes considérés par la dernière sont, au contraire, les plus particuliers, les plus compliqués, les plus concrets et les plus directement intéressants pour l'homme ; ils dépendent plus ou moins de tous les précédents, sans exercer sur eux aucune influence (2). » La science qui a pour
(1) Auguste Comte, Cours de philosophie positive, lome I", pt^B 8, 10.
(2) Court de philosophie positive, vol. I, p. 75.
t LES ORIGINES.
objet rbumaDïté et ses relations s'appelle la physique sociale. Elle est la pésultante de toules les sciences précédentes. Le positivisme ne voulant pas faire une place à l'étude du sujet, laisse par cela même l'ànie, la conscience, en dehors de son domaine. « Si on définit la philosophie comme je le fais, dit M. Littré, une conception du monde, on se passe de la psychologie. La conception positive du monde n'est qu'au prix d'une élaboration purement objective (1). »
Auguste Comte n'est pas moins explicite dans cette nidation de la psychologie : a L'organe observé et l'organe observateur étant dans ce cas identiques, comment l'observation pourrait-elle avoir lieu? Nos descendants verront sans doute de telles priitentions transportées un jour sur la scène (2). » a L'bomme, ajoute M. Litlré, est ainsi ramené à sa place dans l'ensemble des choses comme le petit globe qu'il habite. Du jour où il cessa d'être pris pour le centre du monde, il se perdit comme un point dans l'immensité sans limite. Depuis que , le physicien est convaincu que l'intimité des choses lui est fermée, la science positive est constituée. Depuis que celle-ci expérimente et vérilte, on ne veut plus d'une finalité qui ne s'expérimente ni ne se vérifie. Elle ne s'obstine plus devant les issues qui lui sont fermées. Tandis que la science positive, ainsi allégée, marche et s'empare de l'esprit humain, ce même esprit se détourne de la métaphysique éternellement arrêtée devant des questions sans réponse. Tout se juge par les faits et par les fruits (3). y> La théologie est naturellement enveloppée dans le même désastre que la psychologie; elle avait, d'ailleurs, été vaincue et remplacée par la métaphysique avant que celle-ci le fût par la science positive.
Tout le positivisme est dans ces assertions ; car sa construction scientifique n'est, à vrai dire, qu'une manière de disposer les faits dans un vaste plan encyclopédique^ sans
(1) LiUrû, Fragments df pkilonopliir positive, p. 2S8.
(ï) Philosophie positive, p. 32.
(3) Utlré, Préface d'un disciple au cours de philosophie positive, p. 23,
qu'il ea tire aucune conclusion. Rien n'6sl plus contraire à son principe fondamental que de demander à la rivalité autre chose qu'elle-même. Son inlluence a été considérable précisèment par suite de cette simplicité de formule bien trompeuse en réalité. Il a profité de l'admiration si naturellâ, mais trop exclusive, qu'a inspirée à notre génération le magnifique mouvement de la science contemporaine dont les progrès les plus admirables étaient dus à cette méthode d'expérimentation, que nul plus que nous ne recoDuait pour légitime, quand il s'agit de l'observation de la nature. Le positivisme a eu le tort de la transporter hors de son domaine et de lui constituer un monopole qu'elle ne réclame pas. 11 n'a pas tenu l'engagement pris par M. Littré, qui avait promis qu'il ne s'enivrerait pas de son propre vin; zélateur passionné des sciences d'observation, il D'à voulu rien admettre en dehors d'elles, quand bien môme il s'agissait de faits pour le moins aussi l'éels, aussi positifs que ceux du monde extérieur, bien qu'ils eussent notre conscience pour théâtre.
Le premier reproche qu'on est en droit de faire au positivisme c'est de n'avoir pas été assez positif, en supprimant arbitrairement tout un ordre de réalités qui demandaient à être constatées et qui étaient aussi des conditions d'existcnce. Borner, mutiler le réel est aussi peu scientilique que de rétendre outre mesure. Car, pourquoi le borne-t-on, si ce n'est parce que la partie de la réalité sur laquelle on ferme les yeux volontairement déborde la formule acceptée, et court le risque de faire éclater le cadre préconçu où l'on a décide d'enfermer la connaissance? Et pourtant cette réalité psychologique subsiste, l'âme ne se laisse pas éteindre ou glacer à volonté. Non seulement l'esprit demande à être étudié, mais encore il interroge sans se lasser; il ne se contente pas des conditions d'existence, il veut atteindre le principe, la cause. C'est un questionneur infatigable auquel nulle théorie n'impose silence. Cet éternel pourquoi de ta pensée,
c'est aussi un fait. Qu'on remarque bien qu'il n'y a pas là un accès passager et intermittenl de l'esprit humain; c'est une endancc primordiale, invincible. Elle lui est constitutive, car dès qu'il apparaît, il la manifeste. Les siècles et les progrès de la science n'y font rien; sa soif inextinguible de comprendre est aussi ardente que quand il en était aux enchantements et aux confusions de son enfance. Nous ne reprochons pas au positivisme de ne pas expliquer cet instinct invétéré, universel, essentiel de la pensée, puisqu'il ne veut rien expliquer, mais bien de le méconnaître comme fait, et par là de manquer à son programme qui implique la constatation de tous les faits. C'est déjà beaucoup de constater comme une réalité inéluctable et permanente le besoin d'expliquer, de remonter oux causes. Nous voilà bien près de reconnaître l'existence du principe de causalité. S'il est admis qu'il a une portée vraiment universelle, on n'a pas le droit de le négliger. S'il se trouve que cherctier les causes, ce soit précisément la condition d'existence de l'esprit humain, il faudra bien qu'il les cherche. Les mailles serrées dont la science positive, ou plutôt lesyslème positiviste, avait voulu l'enserrer sont rompues par là même. On ne l'empêchera pas d'étendre son aile puissante vers les régions interdites.
L'histoire générale de l'humanité, dans le présent comme dans le passé, conclut contre le positivisme et contredit absolument la fameuse théorie des trois états. Il est certain d'abord que, bien loin de s'exclure en fait, ils existent simultanément au sein de l'humanité. Le positivisme doit reconnaître qu'en tout casil n'a pas pour lui la chronologie. Remontons aussi haut que l'on voudra dans le passé de l'humanité civilisée, nous retrouverons toujours et partout la religion, la philosophie et la science positive existant ensemble et tendant à se dégager de leur confusion première, sons jamais se séparer absolument. Pour nous en tenir au temps présent, il est incontestable que la science positive n'a banni ni la religion ui la métaphy-
sique. La première est plus active qu'à aucune autre époque ; elle est au fond de toutes nos luttes, et si le progrès social pousse à la séparer de plus en plus de la politique, il ne l'empêche pas d'être encore ce qu'il y a de plus puissant pour remuer l'esprit humain, soit qu'il l'accepte, soit qu'il la repousse. Â la passion qu'il met à la combattre, on s'aperçoit promplement qu'il n'a pas affaire à une vaine ombre, à un insaisissable fantôme.
11 ne s'agit pas ici seulement de la religion comme sentiment, mais aussi comme science. Il faut ignorer le grand mouvement théologique inauguré par Schleiermacher et poursuivi par des penseurs comme Nitscti et Rothe, pourafflrmer que l'on en a fini avec la théologie. Elle a compte de nos jours plus d'adeptes que la philosophie positive, et elle a déployé autant de vigueur et de profondeur intellectuelle que ceux qui l'ont déclarée défunte. Quant à la métaphysique, il sufîit de rappeler les noms de Kant, de Schelling, de Hegel et, plus récemment, de Schopenhauer et de Hartmann, pour qu'on reconnaisse que la pensée spéculative, bien loin de se mettre à la portion congrue, a eu de dos jours une période d'ivresse et d'enthousiasme. Quand on y regarde de près, on constate que le positivisme lui-même, loin d'échapper à la métaphysique, y plonge par ses racines, car c'est l'hégélianisme qui, en mettant l'absolu dans le devenir, c'est-àdire dans les choses contingentes, apréparé les esprits à l'éliminer. Non seulement la religion, la métaphysique et la science positive coexistent dans la même époque, mais elles s'unissent dans le même homme. Jean-Jacques Ampère, par exemple, n'a-t-il pas élé tout ensemble un chrétien convaincu, un métaphysicien profond et un des maîtres les plus illustres de la science positive, qu'il a enrichie d'immortelles découvertes?
Comment la théorie des trois états peut-elle se tirer de
' cette réfutation irrésistible qui lui vient des faits les mieux
constatés? On dira, sans doute, que dans chaque époque il y
a des retardataires, et qu'on ne doit compter qu'avec les vrais
chefs (le file ; mais cette appréciation de la valeur des esprits est bien délicate, à moins de s'en tirer par cette affirmation plus commode que modeste ; « C'est nous qui tenons la tète du mouvement intellectuel. » Si on tient la tète, il faudrait être suivi par le gros de l'armée ; or, c'est ce qui n'est pas. Bien plus, les chefs de file sont entraînés eux-mêmes par ceux qui les suivent, puisque l'ccole positiviste en vient de plus en plus à déserter la fameuse théorie de l'inconnaissable, pour donnerune explication matérialiste des choses. Elle fait ainsi, sans le vouloir, de la métaphysique. Si cette métaphysique ne vaut guère mieux que la prose de M. Jourdain, elle n'en est pas moins l'abandon du principe fondamental de l'école.
Ces considérations de fait nous amènent à considérer de plus près la théorie des trois états, et à chercher si elle ne repose pas sur un malentendu. Tout d'abord, l'école positiviste se fait la partie belle en donnant une définition de la théologie et de la métaphysique qui ne répond qu'à leurs manifestations les plus inférieures. Pour Auguste (>}mte, l'état théologique consiste essentiellement dans un vulgaire fétichisme personnifiant et divinisant toutes les forces de la nature, tandis que la métaphysique se serait toujours contentée de substituer les entités aux fétiches. Cela est vrai de la religion, non pas primitive, mais dégénérée, car il est de plus en plus prouvé, comme nous l'établirons plus tard, qu'elle est monothéiste par essence et qu'elle le fut en fait primitivement. D'un autre côté, la scolaslique réaliste peut seule être accusée de cette espèce d'idolôtrie des entités. La théolf^ie comme la métaphysique ont progressé. Le progrès n'a pas simplement consisté dans leur remplacement par la science positive ; il s'est réalisé dans leur domaine propre. Elles ont eu leur évolution, La théologie a abordé en face, les plus graves problèmes de l'esprit humain et les a traités avec des méthodes vraiment scientifiques. La métaphysique ne s'est point longtemps payée de je ne sais quelle mythologie d'idéaux ; elle a pris pour base la réalité psychologique, et
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c'est là. qu'elle a trouvé le principe de causalité qui n'est point rÉoo d'une gnose fantastique, mais un fait immédiat, tout autant qu'un principe. A ce point de vue tout intellectuel, la théologie ne s'est jamais séparée de la métaphysique : Tune et l'autre ont abordé les mômes problèmes, souvent donné les mêmes explications; elles ont cohabité pour ainsi dire dans les mêmes grands esprits, Descartes, Malebranche, Leibniz, Maine de Biran, Schelling dans sa seconde manière, ont été tout ensemble des théologiens et des métaphysiciens. La question d'autorité ne suffît pas pour marquer une ligne de démarcation entre la théologie et ta métaphysique; car, pas plus la première que la seconde ne l'a tranchée d'une manière unifonne. On voit donc qu'il y a trop de métaphysique dans la théologie, et trop de théologie dans la métapliysique pour en faire des degrés distincts sur l'échelle du développement de l'esprit humain.
Si nous en venons à ia science positive nous ne serons pas davantage amenés à conclure qu'elle est inconciliable avec la théologie et la métaphysique. Je reconnais que rien n'est plus funesie que de l'en rendre dépendante; mais, sans m'élendre sur des considérations qui seront développées ailleurs, j'affirme que la science positive nous reporte à elle seule plus haut qu'elle-même, si je puis ainsi dire, et qu'elle nous contraint d'entrevoir et même de statuer un ordre supérieur qu'elle n'explique pas, et qui met en jeu des facultés intuitives de l'esprit humain, dont, l'existence ioconteslable justifie les rechecches de la théologie et de la métaphysique. La science positive, précisément parce qu'elle est une vraie science, s'élève du parlicuUer au général et, après avoir constaté l'enchaînement des 'faits, en dégage des lois qui portent sur l'avenir. Partant de la relation de l'antécédent et du conséquent, elle admet que les mêmes conditions d'existence amèneront toujours dans l'avenir les mêmes effets. C'est le postulat même de la science positive. Fort bien, mais ce passage du particulier au général, du fait présent au fait
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à venir, ne saurait être tranché par la simple observation do l'objet ; celle-ci ne nous permet ai de prévoir ni de généraliser. Elle ne nous donne qu'une succession de phénomènes ; pour faire de Tun la condition de l'autre, pour en conclure qu'en se répétant les mêmes antécédents produiront les mêmes conséquents, pour statuer une loi, il faut autre chose. que l'observation: il faut une prédisposition de l'esprit, un clément d'à priori. Tout n'est donc pas dans l'objet perçu ; le sujet est actif dans la perception. Nous voilà élevés par la science positive elle-même au-dessus de la sensation. Elle nous conduit sur le seuil du domaine supérieur. Pour quel motif l'interdirait-elle à la métaphysique? Son devoir est de ne pas usurper, sou droit est de ne permettre aucune immixtion de la métaphysique qui fausserait l'observation, mais il ne va pas plus loin. Voilà pourquoi la science positive peut avoir le plus lai^e développement sans empêcher qu'à côté d'elle UQ autre travail de l'esprit humain ne se poursuive par la métaphysique et la théologie comme il s'est d'ailleurs poursuivi en réalité.
Ë pur ,c muove.
Gela n'est pas seulement vrai de la terre qui tourne en faisant tourner avec elle le théolt^ien qui nie son mouvement, mais encore de la pensée qui cherche les causes et entraîne dans sa recherche ceux-là mêmes qui la lui interdisent. Nous avons à cet égard des déclarations aussi importantes que significatives du fondateur de l'école positiviste. « Dans l'êlre vivant, a-t-il dit, le principal, presque le toui, c'est VensemMe dans l'espèce, le progrés dans le temps. La raison de cet ensemble et de ce progrès, c'est la vie même. Dans la science des êtres organisés, tout dépend de l'ensemble, qui est le résultat et l'expression d'une certaine unité à laquelle tout concourt. La synthèse dans la biologie doit remplacer l'analyse. Chaque ordre d'existence est pour l'ordre supérieur une matière à qui celui-ci donne la forme. C'est le supérieur qui
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explique l'inférieur. C'est dans l'humanité qu'il faut chercher l'explication de la nature. L'ensemble de la vie animale s&< rait inintelligible sans les attributs supérieurs qu'étudie la sociologie. Le type suprême constitue le principe exclusif de l'unité biol<^ique. » C'est avec une haute raison que M. Bavaisson fait ressortir l'inconséquence de déclarations pareilles avec le principe essentiel du positivisme. « M. Auguste Comte, dit-il, n'en écarte pas moins toute explication méla^ physique, toute cause en dehors de l'action et de la réaction mutuelle des organismes et des milieux physiques. Mais si le phénomène seul est réel, comment y trouver aucune causalité, aucune explication desautres phénomènes? L'explication de l'inférieur par le supérieur implique la cause llnale (1) ! » C'est ainsi que la science positive a marqué elle-même la place des deux grandes disciplines de l'esprit humain que le positivisme voulait proscrire, La coexistence de la théologie, de la métaphysique et de la science positive qui nous est apparue justiliée en fait comme en droit n'implique point leur confusion. Elles coexistent précisément parce que leurs objets ne sont pas identiques et répondent à des nécessités dilTérenles, mais qui doivent se compléter, a Les choses, a dit excellemment M. Robert Flint, peuvent être considérées sous trois aspects ; mais trois aspects ne sont pas' trois états successifs. De ce fait qu'il est naturel à l'esprit de considérer les choses de ces trois manières, il ne suit nullement qu'il y ail entre ces trois modes un ordre de succession nécessaire ou naturel. Bien plus, précisément parce qu'il est naturel de considérer les choses de ces trois manières, il est naturel de supposer, non qu'un de ces modes devra être épuisé, traversé, avant que l'autre soit abordé, mais qu'ils seront simultanés dans leur origine et parallèles dans leur développement (2). »
(1) RnvaisBOD, Rapport sur In phiiosophie françaùe, 1S6T, p. SS.
(2) Fljnt, in Fhilosop/ik de l'hùtoire en France et en Allemagne, traduit de l'anglais par L. Garrau, vol. l"', Germer-Baillièro, 2 vol. in-S», pages 323, 325,
Pour bien nous rendre compte de ces Irois aspects des choses, nous devons marquer avec plus de précision la distinction enlre ce que {'école positiviste appelle les deux premiers étals de l'esprit humain, et qui sont pour elle l'état théolt^lque et l'état, mélaphysique. Il nous est impossible de trouver dans cette démarcation une difTérence hien tranchée. Nous avons déjà indiqué les points de ressemblance entre la théologie et la métaphysique. Aussi croyons-nous qu'il vaut mieux désigner le premier état, qui est pour nous un premier aspect des choses, par le mot de religion. La théologie est sans doute étroitement unie à la religion ; elle's'en distingue néanmoins par le fait que la seconde n'est pas avant tout une affaire d'intelligence — une spéculation — mais qu'elle a un caractère essentiellement pratique, qu'elle est tout d'abord un élan, une tendance de l'âme ou, pour mieux àive, de l'être tout entier. Nous nous bornons pour le moment à une caracléristique générale que nous justifierons quand nous étudierons l'origine de la religion. Ëtreint et souvent accable par la mystérieuse inluition du grand inconnu qui le domine et l'attire à la fois, l'homme éprouve un besoin instinctif de le rejoindre par sa pensée, par son cœur et par sa volonté. Il ne faut pas dire qu'il devienne religieux par l'effroi de ce pouvoir mystérieux; car, s'il en était ainsi, il cesserait de chercher à se rapprocher de lui dès qu'il croirait l'avoir désarmé. Or, c'est ce qu'il ne fait pas; il y revient toujours et, bien loin de s'efforcer de l'oublier, il brûle de le toujours mieux connaître ou plutôt de s'unir à lui. La religion, pour être atteinte dans sa véritable idée, ne doit pas être considérée dans ses manifestations les plus basses comme le grossier félichisme où le positivisme voit à toH ses origines ; il n'a pas le droit de lui appliquer un autre critère qu'à la science positive dont il ne prend' pas la mesure dans la période obscure et confuse de ses longs tâtonnements, mais dans sa plus haute réalisation à l'époque actuelle. Il n'est que jusle d'appliquer la même
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règle à la religion. Elle a produit des types- qui oot mis en lumière son idéal, c'est-à-dire sa véritable idée. Elle nous apparaît comme l'union vivante entre l'être humain et Dieu. C'est l'aspiralion vers le divin qui en est le trait caractéristique ; c'est elle qui, si on peut ainsi parler, aile la pensée, enflamme le cœur, et stimule la volonté en imprimant à ces trois facultés essentielles une même direction. Il ne s'agit pas de rechercher actuellement si celte vie religieuse est ou non fondée dans ses aspirations ; nous nous contentons d'y reconnaître une réalité incontestable et de déterminer son caractère tel qu'il résulte de l'histoire du genre humain. Cette détermination nous suffit pour établir que la religion se dis* tingue essentiellement de la métaphysique pure, soit ttiéo^ logique, soit philosophique. Sans doute elle a avec elle des affinités réelles, car la tendante vers le divin allume la soif de le mieux connaître en lui-même comme dans ses manifestations; aussi la religion a-t-clle sans cesse inspiré, provoqué le pluS'lai^e essor de la métaptiysique. Seulement, du moment où, le branle étant donné à l'esprit, celui-ci se livre au travail de la spéculation, la religion n'occupe plus que le second plan. Elle n'en devra pas moins agir sur le théologien puisque l'être humain n'est en équilibre que dans la mesure où II échappe au fractionnement et que la meilleure manière de spéculer utilement n'est pas de se mouvoir dans le \ide, en dehors de toute réahté morale; mais il n'en demeure pas moins que, dans la recherche métaphysique, le traitcaracléfistique, ce que j'appellerai volontiers la noie dominante, est le travail de la pensée pure. Il yadonc, non pas séparation absolue, mais distinction suffisante entre la religion et ta métaphysique, et cette distinction suffit pour que nous ayons le droit d'affirmer que nous n'avons pas deux états de l'esprit humainincompatibleset, par conséquent, nécessairement successifs, mais deux aspects des choses, qui peuvent parfaitement coïncider et qui même se complètent l'un l'autre sans aucune espèce de contradiction. La religion comme la rnéta*
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physique aborde vers la région des causes : la première s'y élève surtout par l'élan de l'ûme ; la seconde par la spéculation ; ce qui n'empêche pas que la spéculation trouve sa place dans la religion et que la ret^ioD se mêle à la spéculatioQ. Aussi le même homme peul-il être à la fois le plus hardi des penseurs et le plus fervent des chrétiens.
La science positive se distingue plus nettement encore de la religion et de !a métaphysique.La tâche qui lui est assignée par le positivisme est bien la sienne. Sa mission est de rechercher partout les conditions de l'existence, renchaînement des faits, la relation immédiate, évidente de l'antécédent et du conséquent, ce qu'on a le droit d'appeler le déterminisme de la nature, tout ce qui tombe dans le champ de l'observation et de l'expérimenlation. En quoi la religion et la métaphysique se mettent-elles en contradiction avec cette science ainsi comprise toutes les fois qu'elles restent l'une et l'autre dans leur domaine propre en se gardant de confondre la question du comment avec celle du pourquoi, la question dos conditions d'existence avec celle des causes ? Cette confusion peut se faire de deux façons. Ou bien la religion et ta métaphysique mêlent le pourquoi et le comment en introduisant dans l'observation et l'expérimentation des causalités arbitraires, capricieuses qui faussent la réalité; c'est ce que faisait la mytholi^ie quand elle assimilait le tonnerre à la foudre divine au lieu de laisser la science chercher les conditions physiques qui expliquent ce phénomène. Cette confusion n'est imputable à la religion que sous sa forme inférieure; elle n'est point une conséquence logique du point de vue religieux-pris en lui-même. Ou bien, pour en venir à l'autre alternative, c'est la science positive qui, ne se contentant pas de constater les conditions de la vie, les assimile aux causes premières et introduit Xepourguoi dans le comment. Dans les deux cas, il a y incompatibilité entre la religion ou la métaphysique et la science positive, par la raison bien simple que les unes et les autres ont envahi leur domaine respectif et
qu'elles ont voulu occuper tout le champ de lo conaotssoncc et de l'activité humaine. 11 y a, en eiïet, dès lors contradiction entre leur prétention réciproque, et leur coexistence étant impossible, la théorie des trois états est juslidée. La contradiction cesse du moment où la démarcation légitime est maintenue, où la science positive se contente de considérer les choses sous l'aspect des conditions d'existence et de l'enchaînement des phénomènes. La liberté la plus entière est concédée à la science positive; on ne lui oppose plusniuntexteni un dt^me, une fois qu'il est entendu que la religion n'a aucun droit sur son domaine, qu'aucune autorité ne saurait être invoquée contre elle, qu'elle est souveraine dans sa sphère. L'expérimentateup dans son laboratoire ou le naturaliste eu face de la nature immense a pour devoir de n'en croire que son observation et tout pouvoir qui s'interposerait entre'lui et la réalité serait une usurpation. On voità ce point de vue que les écrivains qui, comme Draper, prétendent enregistrer les défaites de la religion en nous donnant les bulletins de victoire de la science positive triomphent à bon • marché (1). Ce qui a été vaincu fort heureusement, c'est cette religion encyclopédique du moyen âge qui voulait faire marcher le soleil au commandement d'un prophète au nom d'un texte sacré et qui était ainsi forcée de condamner Galilée, cette religion qui ne pouvait admettre que la terre ne fût pas le centre du monde et se perdît comme un point dans les espaces inlinis. Cette religion-là, qu'elle s'appuie sur la hiérarchie catholique ou sur l'orthodoxie protestante cramponnée à la ■ lettre de la Bible, n'use que d'un pouvoir usurpé. La vraie religion ne porte que sur la relation de l'âme avec le divin; elle n'admet pour révélé que ce que l'homme ne peut pas découvrir. Aussi laisse-t-elle pleine latitude à sa libre recherche et ce n'est pas elle qui tremblera devant les progrès
e et de la religion, l vol. in-S".
le LES ORIGINES.
de la science positive comme si chaque coup de scalpel qui fouille la réalité lui portait un coup mortel. Ainsi pour nous tant que la science positive se meut dans le domaine qui lui est propre, elle y est absolument souveraine, pourvu qu'elle ne le dépasse pas ; la religion et la métaphysique n'ont rien perdu de l'indépendance qui leur appartient dans leur sphère, et toutes les causes de conflit sont écartées (1). Ce fameux troisième état qui devait supprimer tes deux états antérieurs n'est qu'un troisième aspect des choses, légitime au même litre que l'état religieux et l'état métaphysique.
Il y a plus : ces trois grandes fonctions de l'esprit humain n'ont pas seulement le droit de coexister; elles concourent encore toutes ensemble, chacune avec ses méthodes propres et sans sortir de sa sphère d'action distincte, à la connaissance totale des choses. Nous l'avons établi pour la religion et la métaphysique qui ne peuvent se passer l'une de l'autre et dont l'association est seule féconde. La science positive, qu'elles n'ont aucun droit de régenter ou de contrôler, est destinée à les fortifier, bien loin d'éveiller leurs scrupules ou leurs craintes. La science des causes n'esl-elle pas étroitement liée à celle des effets et n'est-elle pas obligée, sous peine de se perdre dans l'abstraction, de tenir compte incessamment des résultats obtenus par la science positive? Expliquer sans connaître, ce n'est pas explique!*. Si la métaphysique est une parallèle qui ne rencontre jamais la science positive, elle se perd dans le vide, elle n'est plusqiie la science des quintessences, objet de justes railleries. Ne profite-t-elle pas, en définitive, de cette constatation et de ce classement des faits naturels bien observés qui, en enchaînant les phénomènes les uns aux autres, en dégage les loisî Quand la pcrieetion du cosmos se voit comme à l'œil, grâce aux recherches de la
(1) Voir l'arUcIé capital de M. Gliaplea Seorétan sur les IroiséUta [Revue philosophique de mars 1881), et ceiui de M. Vaclierot sur le même sujet {Reouedes Deux-Hondes, *5 noût 1880.
science positive, l'esprit n'est-il pas reporté à une perfection plus haute dont il a saisi le reflet dans les choses ? Le lien des causalités secondaires qui se dégage des conditions de vie n'est-il pas commerextrémltéd'une chaîne qui le dépasse, de la chaîne de cette causalité supérieure que recherche la métaphysique, que pressent ou adore la religion ?
Nous avons déjà vu que la science positive est reportée plus haut qu'elle-même par la notion de loi réduite à sa plus simple expression et considérée comme la prévision de Tenchaînement constant de l'antécédent et du conséquent.
La part de l'hypothèse dans la découverte, telle que l'a magistralement établie M. Claude Bernard dans sa théorie de la science expérimentale, nous amène à la même conclusion. L'hypothèse est cette illumination de la pensée qui pressent une loi delà nature; elle jaillit au contact d'une expérience préliminaire encore insuffisante. L'hypothèse serait impossible s'il n'y avait pas'entreresprithuraainellaréalitcune harmonie préétablie. M. Claude Bernard n'hésite pas à lui donner le nom d'idée préconçue: ce qui implique un élément d'à ^rti»*t. nOn peut dire, lisons-nous dans l'Introduction à la médecine expérimentale, que nous avons dans l'esprit l'intuition et le sentiment des lois de la nature, mais nous n'en connaissons pas la forme (1). » Sans doute cette intuition ne sufflt pas pour établir le fait avant l'expérimentation rigoureuse ; mais, pour que l'esprit ait pu le pressentir, il faut qu'il ne soit pas seulement le produit de la sensation et qu'il y ait quelque chose
(1) Claude Bernard, Inlroduelion à la médecine expérimentale, p. 366- 209. M. Rrnest Naville, dans sou livre intitulé ta Logigue de thypolhèse, (Germer-Eftillière, 1880), développe dans toute sou ampleur le sujet que nous n'avons pu qu'efûeurep ici. Non aeiilemeut l'importance et la portée philosophique du pùle de l'hypothèse dans la découverte des Téritéa acientiflques est mise en pleine lumiÈre, mais encore les condiliona indispensables à son emploi légiUme et & sa vértflcatiou (persévéranoe, courage, loyauté), sont indiquées d'une manière précise. Voir aussi lelivre de M. Capo, sur le matirialiime et la science (Paris, Hachette, iSGl). On y trouve un commentaire maststral des assertions de M. Claude Bernard sur lliypothète.
IB LES ORlGINIi:S.
en lui qui la précède et la domine. L'hypothèse n'est qu une application préliminaire du principe de causalité, car elle est une prévision d'explication. Les Taits déjà constatés portent l'esprit à prévoir une condition de vie plus générale qui en end compte, un supérieur qui explique l'inférieur comme le disait Auguste Comle, la science positive atteste donc eilemème qu'elle ne se suffît pas, qu'il y a d'autres aspects des choses et que ces aspects ne lui sont pas inutiles. Ainsi division du travail et accord fondamental entre la religion, la métaphysique et la science positive, c'est bien la conclusion qui s'impose à nous et qui renverse la théorie des trois états (1). La seule concession que nous puissions lui faire consiste à reconnaître que ces trois grands points de vue se sont de plus en plus dégagés de la confusion primitive où ils se mêlaient et s'altéraient réciproquement. Il est certain qu'au début de révolution de l'esprit humain la religion, la métaphysique et la science positive, qui du reste méritait bien peu ce nom, ne se séparaient pas. La mythol(^ie prétendait être une explication totale de l'univers et remplaçait partout les conditions de vie par des divinités multiples. Le vent qui soufDe, l'océan qui mugit, le soleil qui dissipe la nuit, paraissaient autant d'actes divins qui dispensaient de chercher les causes natvrelles et immédiates des phénomènes. C'est le temps
Oit le ciel sur la t«rre Marchait et respirait dans ud peuple de dieux.
Hésiode divinise les grandes lois cosmiques telles qu'il les conçoit et l'obscurité même des origines devient une déesse aux voiles impénétrables, qu'il nomme la Nuit éternelle. La philosophie antique essaya de rompre ce faisceau inextricable des causes premières et des causes secondes entièrement confondues. Cette séparation, qui alla parfois jusqu'à la sup-
(1) Voir sur cette question le beau livre de M, Liard, la Scieact et la Métaphysique, chap. i, t. II.
LE PROBLÈME DE LA CONNAISSANCE, le
pression des causes premières, comme dans l'écoie ionienne et très spécialement dans l'atomisme de Démocrite, permit à la science positive de faire sa première apparition ; aussi Lange a-l-il soutenu dans son histoire de ces écoles que le matérialisme fut une condition de prc^rès, mal^ son exclusivisme, qui devait devenir la pire des erreurs. Il n'en reconnaît pas moins que le ^and souffle de la recherche scientifique procède de ces mêmes mëlaphysiciens auxquels il reproche d'avoir trop détourné ta science positive de son domaine propre. « Nous accorderons, dit-il, à de telles spéculations une haute importance quand nous verrons combien cet élan de l'esprit qui s'associe à la recherche de l'unité et de l'éternilé dans la vicissitude des choses humaines réagit sur des générations entières en les vivifiant et donne même souvent par voie indirecte une nouvelle impulsion aux investigations scientifiques. Le principe religieux et moral qui constituait le point de départ de Socrate et de Platon dirigea le grand travail de la pensée humaine vers un but déterminé. Une pensée profonde, un noble idéal de perfection soutiennent ainsi les efforts et les aspirations morales de l'humanité pendant des milliers d'années. Aujourd'hui encore l'idéologie que nous sommes obligés de bannir du domaine de la science peut par son importance morale et esthétique devenir une source féconde de résultats (1). B
Au moyen âge, la confusion première reparut dans la scolastique sous des formes chrétiennes. Bacon inaugura une réaction semblable à celle des Ioniens et des naturalistes de l'école d'Épicure; cette réaction fut exagérée, comme tous les mouvements du même genre, mais elle rendit possible la distinction de la religion, de la métaphysique et de la science positive. La division du travail dans ta recherche permit à l'es-
(i) hiage, Bùloire du matériiUisme, art. I, p. 172. (Voir E^oeet NavUte Lit grandi pfipskiens modernes.)
prit humaia d'en aborder les divers domalaes sans en sup^ primer aucun.
C'est dans cette disliaclion et celle division qu'est le progrès. Le positivisme qui l'efface et qui ne veut plus admettre qu'un seul de ces domaines, sans pouvoir d'ailleurs s'y maintenir, est un retour en arrière. Il aboutit en réalité à la mutilation de la recherche ; mais cette mutilation est tellement contre nature que l'école qui avait prorais de ne s'attacher qu'aux réalités positives finit par fonder une religion. Nous savons qu'à cet égard it y a eu scission parmi les disciples d'Auguste Comte. Jl n'en est pas moins remarquable que le maître ait abouti à l'étrange mysticisme dont ses derniers ccrils portent l'empreinte et qu'il ait institué un culte auquel les sectateurs n'ont pas manqué. Le Discours sur lensanble du positivisme, publié en 184B, ne dénote aucun affaiblissement chez l'auteur de la philosophie positive. Ce puissant esprit y apparaît en pleine possession de lui-même; sans doute il a reçu un choc ou pour mieux dire une impulsion des grands événements qui ont montré la fragilité des institutions monarchiques et ouvert une large carrière à la démocratie triomphante. C'est ce triomphe même qui le préoccupe. Il voit qu'il faut à cette démocratie un principe directeur qui remplace les autorités du passé ; il reconnaît que ce principe ne peut être simplement une méthode scientiRque, qu'il ne sera efficace que s'il parle au cœur autant qu'à l'esprit et fait la part du sentiment. Comment tirer cette force morale de la simple constatation des faits et de leur enchaînement systématique? Il ne Buffit pas de frapper te rocher dur et aride pour en faire jaillir les eaux vives , aussi Auguste Comte estil obligé de dépasser ses prémisses ; malgré ses efforts pour ne pas sortir de son système, il fait de larges emprunts à ce premier état de l'esprit humain qu'il avait dédaigneusement
(1) Discours jw l'ensemble du poitlivûme ou exposition sommaire de ta doctrine philosophique propre à la grande république occidentale. Paria, Libraliie adeatifique, 1G, quai Malaquaia, 1848.
LE PROBLÈME DE LA. CONNAISSANCE. St
relégué dans l'enfance ignorante de la race. Nous savons qu'Auguste Comte s'imagine échapper complètement à une assimilation si humiliante à ses yeux, par le seul fait d'avoir substitué dans notre adoration l'humanitt: aux divinités transcendantes du passé. C'est elle qui est partout le seul véritable grand Être dont nous sommes les membres nécessaires. A elle doivent se rapporter désormais tous les aspects de notre existence individuelle et collective, dos contemplations pour la connaître, nos alTeclions pouf l'atiner et nos actions pour la servir (1). Nous voilà bien loin de l'état positif de l'esprit et bien rapprochés de cet état religieux qui avait pour caractère propre la personnification arbitraire des causes. On nous avait dit que le félicbiste, comme l'adorateur de Jéhova, dépasse les faits positifs, qu'il y infuse une àme, un principe, une puissance mystérieuse qui les a produits et les dirige vers une fin. La religion, ajoutnit-on, tend toujours à mettre le divin dans le terrestre ; elle ne se contente pas de la transcendance, elle aboutit à l'immanence ; sa grande illusion consiste à doubler en quelque sorte les faits positifs qui appartiennent à l'expérience d'une force mystérieuse échappant à l'observation. En quoi le grand Être de M. Auguste Comte se distingue-l-il de ces entités ou religieuses ou métaphysiques qu'il a voulu pourchasser? L'observation immédiate nous permet de constater l'existence des individus, puis des collections d'individus qui ont établi certaines relations ou organisations sociales, mais où la science positive a-t-elle trouvé un grand Être appelé l'humanité — un Être immense et éternel, pour employer les expressions du maître, qui se compose encore plus de morts quede vivants et quirevit en chacun de nous? Une généralisation si vaste atteignant un tel degré de réalité qu'elle devient l'objet d'un cuiten'est pas lesimple total de l'addition des phénomènes particuliers ; elle dépasse toutes les constatations empiriques, plus' peut-être que ces gra-
(1) Ifycours sur eeniemble du positivisme, p, 32i.
iî LES ORIGINES,
cieuses divinités du polythéisme grec qui n'étaient qu'une simple idéalisation de la réalité connue. Qu'on n'oublie pas que M. Auguste Comte prétend que nous sommes les membres nécessaires de ce grand Être. Il nous a donc précédés et plus ou moins produits. 11 joue vis-à-vis de nous le rôle d'une cause première ; il est en même temps une fin, puisque nous devons non seulement le contempler et l'aimer, mais encore le servir ! 11 ne suffit pas de dire qu'il revit dans chaque homme, car il n'y apparaît que partiellenient et à l'état fractionné. Or, c'est le grand Tout qui est l'objet de notre adoration. (1 faut pour que nous l'atteignions par la pensée, que nous dépassions le relatif et le particulier et que nous prenions notre élan vers la plus haute des généralisations qui ressemble singulièrement à l'absolu. Causalité, Tinalité, absolu, c'est la religion avec tous ses caractères. Je sais bien que M. Auguste Comte prétend qu'il n'y a dans cette adoration du grand Tout que l'application de l'élément de sociabilité. Celélément d'après lui, procèdelogiquement de la subordination du sujet à l'objet; l'esprit trouvant ses propres lois dans la nature ne ferait que . subir cette immuable nécessité des choses qui nous interditde vivre isolément et nous force à noussoumettreauxconditions de l'existence universelle en dehors de nous. Mais la sociabilité est tout autre chose que celte subordination, car nous n'éprouvons aucun sentiment semblable vis-à-vis du monde extérieur dont nous dépendons pour tant de motifs. La sociabilité que nos semblables nous in'spirent tient à notre affinité morale avec eux; elle ne procède pas de la simple loi de subordination, mais de la sympathie et de l'affection qu'ils nous inspirent à un titre tout spécial et que nous n'éprouvons pour aucun autre être. Au reste, M. Comte le reconnaît bien lui-même par l'importance qu'il accorde au côté affectif, au cCBur, source des grandes impulsions et des passions fécondes. De là la part prépondérante qu'il fait dans sa réoi^-
(1) DwMUW sur l'ensemble du positivûme, p. 22.
nisation sociale à la femme presque divinisée et après elle au prolétaire, plus près que les autres classes des intuitions atTectives. Tout marchera à souhait dans la société nouvelle quand, après avoir reconnu cette prééminence de la femme et du prolétaire, elle aura inauguré un régime uniquement industriel et producteur sous la direction des dix mille savants qu'elle nourrira comme ses mandarins et ses chefs spirituels. Nous n'insistons pas sur ces utopies dont personne ne s'occupe plus aujourd'hui, pas plus que du culte du grand Être, de ses fêtes brillantes, de son calendrier bigarré couronné par l'apothéose de la femme. On ne peut que sourire de cette contrefaçon du moyen âge catholique qui du reste est pour M. Comte la moins absurde des folies du passé. Nous n'en retenons que sa notion du grand Être et la ferveur mystique qu'il lui inspire comme la preuve fournie par lui-même de rinsuflisaoce de son système. Nous ne sommes point de ceux qui le raillent de ces inconséquences singulières ; nous y voyons comme une vengeance ou une revanche des éléments indestructibles de la nature humaine qu'il avait voulu bannir arbitrairement et, au fond, l'expression de ces sentiments immortels sans lesquels l'humanité ne serait plus elle-même.
IteconnaisBons que M. Littré, si digne de nos respects par rélévalioQ de son caractère et la noblesse de sa vie, a rejeté sans hésiter le mysticisme humanitaire de son maître. Il a même poussé la réaction contre cette tendance si contraire à sa sévère raison jusqu'à supprimer en fait cette région de l'inconnaissable que le positivisme est obligé à la fois de maintenir et de négliger, car son principe essentiel consistant à nous interdire l'explication des choses, la causalité première ne peut être d'après lui ni affirmée ni niée, puisque la négation serait une explication ; l'atomisme matérialiste est une métaphysique. Pour se convaincre de cette inconséquence de l'illustre écrivain, on n'a qu'à se rappeler sa polémique avec Stuart Mill précisément sur cette question de l'inconnaissable. « Si l'univers eut un commencement, dit
M. Stuart Mill, ce commencement, par ses conditioas mêmes, fut surnaturel ; les lois de la nature ne peuvent rendre compte de leur propre origine. Le philosopha positif est libre de former son opinion à ce sujet conformément au poids qu'il attache aux analogies dites niarçues de dessein et aux conditions générales de la race humaine (l). « M. Littré s'oppose avec énergie à ce que le positivisme fasse aucune concession à l'idée de finalité qui reparaît avec les marques de dessein ' invoquées par M. Stuart Mill. « La philosophie positive, ditil, ne nous laisse point libres de penser ce qu'on veut des causes premières. Elle ne nous laisse là-dessus aucune liberté. On ne peut servir deux maîtres à la fois, le relatif et l'absolu. Concevoir une connaissance là où le mode de philosophie met rigoureusement l'inconnu, c'est non pas concilier, mais juxtaposer les incompatibilités (2). » Interdire à la philosophie positive, comme le fait M. Littré, d'admettre la possibilité d'une cause première dans la région de l'inconnu, c'est abandonner cette position Se neutralité complète que l'on avait revendiquée. Si l'on prétend s'arrêter réellement aux limites du monde phénoménal, nulle hypothèse sur ce qui le dépasse n'est écartée. Les suppositions et les présomptions sont libres, pourvu qu'on n'en fasse pas des certitudes, ce que repousse le principe fondamental de l'école. S'opposer à ce qu'on admette la possibilité d'une cause première intelligente revient à la nier, et si on la nie, l'inconnu disparaît. Parler encore d'ignorance est un abus de langage, car celui qui ignore véritablement n'a pas de parti pris contre l'une des suppositions ou des présomptions possibles. Au reste M. Littré sur ce point a raison contre MM. Stuart Mill et Herbert Spencer. La neutralité en ud pareil siyet demande unjeu d'équilibre impossible ; aussi le positivisme estil tantôt élevé au dessus de lui-même comme nous l'avons vu
(1) stuart Mil), Àttgiaie Comte and poiitivisme, London, 1S61. (3) Uttré, Fragments de phibaophk positive, p. 281.
par l'exemple de M. Auguste Comte, fondateur de la religioD humaaitaire, tantôt ramené au Diatérialisme pur. C'est de ce côté que la logique a incliné M. Liltré. Dire comme lui que la vue deschoses écarte la vue de l'esprit revient à supprimer l'esprit, et pourtant il n'y réussit pas tout à fait, car on peut signalef dans ses écrits plus d'une de ces bienheureuses inconséquences qui attestent l'impérissable aspiration de l'esprit. Qu'on rehse les belles pages intitulées : Paroles d'tm rfwcipïc qui servent d'inlpoduclion au Cour de philosophie positive. On y trouve des accents presque religieux devant l'immensité qui nous déborde ; qu'on en juge par ce passage : 0 Ce qui est au delà du savoir positif, soit matériellement, le fond de l'espace sans bornes, soit intellectuellement, l'enchaînement des causes sans terme, est inaccessible à l'esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas dire nul et non existant. L'immensité tant matérielle qu'inlellectuelle tient par un hen étroit à nos connaissances et devient par cette alliance une idée positive et du même ordre, je veux dire que, en les touchant et en les abordant, cette immensité apparaît sous son double caractère, la réalité et l'inaccessibilité. C'est un océan qui vient battre notre rive et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable. Le sentiment d'une immensité oii tout flotte s'est emparé graduellement des esprits depuis que l'astronomie a marque cet infini d'une forme réelle, changeant le ciel en un espace sans bornes, peuplé de mondes sans nombre. C'est lui qui, depuis lors, a donné le ton à l'âme humaine, a inspiré l'imagination et s'est l'ait jour dans ce que la poésie moderne a de plus éclatant. La situation est nouvelle pour l'homme de se voir dans l'immensité de l'espace, des temps et des corps, sans autre maître, sans autre garantie, sans autre force que les lois mêmes qui régissent l'univers. Rien n'élève plus l'àme que cette contemplation. Tout ce qui
(i) Fragment! de philosophie pontive, p. 332,
iS LES ORIGINES.
s'est fait et se fait de grand et de bon dans l'ère moderne a sa racine dans l'amour croissant de l'humanité et dans ta notion que l'homme preod de sa situation dans l'univers (1). n Nous voilà bien loin de cette simple constatation de l'enchaînement des phénomènes qui ne donne aucune de ces émotions sublimes, carie sublime nait de l'intuition de l'inflni et non d'un simple agrandissement de l'horizon des choses visibles et sensibles. Je sais bien que M. Littré prétend tirer ce que cette émotion a de plus élevé du fait que l'homme est en présence d'un infini vide de Dieu, qui n'est que l'immensité des choses; mais comment ne voit-il pas qu'il y a de la religion dans ce sentiment profond qu'il exprime avec une po^ie si forte où l'on retrouve un écho de celte grande parole de Pascal : L'immensité des espaces infinis m'étonne et me confond? Chose étrange 1 l'être humain est tellement un être religieux par essence qu'il se fera une espèce de religion avec l'irréligion elle-même, et qu'il y portera cette réserve d'infini qui est en lui. Il ne la transporte dans les choses que parce qu'elle est son instinct le plus indestructible. L'océan de l'immensité, pouremployer l'image deM. Littré, fait battre en vain la rive où l'homme n'occupe pas plus de place qu'un grain de sable, il le laisserait insensible si la voix de l'infini n'avait retenti tout d'abord dans le fond de son cœur. Il en est de lui comme de ce coquillage infime où le mugissement immense de la mer semble enfermé; il suffit que nous le rapprochions de notre oreille pour qu'il nous apporte d'une manière distincte l'écho de l'immensité.
Ce n'est point déroger aux sévères conditions d'une discussion sérieuse que de montrer par un exemple incontestable cette impossibilité, pour ie positivisme, de se renfermer dans sa donnée première. Il s'est trouvé, de nos jours, un jeune savant Irop rapidement enlevé à des travaux pleins de promesses, qui avait adopté le principe de l'école dans toute sa
(i) Auguste Comte et la philosophie positive, p. 519.
rigueur. Lui aussi, il avait cru que la science positive était le seul aspect des choses. Esprit sincère, àme ardente, tout entier tourné vers la recherche de la vérité, il reconnut bien- Idt que cette science, non seulement ne répondait pas à toutes les aspirations légitimes de notre être, mais qu'elle ne se suffisait pas à elle-même. On peut lire, dans la belle introduction de M. Lévêque à l'œuvre posthume de M. Papillon, sur Yhistoire de la philosophie moderne dans ses rapports avec le développement des sciences de la nature, l'histoire intellectuelle et morale dé ce jeune savant. Il avait subi autant qu'il est possible la Tascination et les éblouissements des magnifiques progrès de la science contemporaine, car il débuta par l'exclusivisme le plus absolu et l'élimination de tout ce qui n'était pas science positive. Il trouva son chemin de Damas dans la voie même de ta libre et sévère recherche ; il sentit qu'à côté de l'intelligence il y a dans l'homme d'autres facultés qui demandent leur aliment. Il en vint à reconnaître que ce savoir lui-même s'éclaire sur ses sommets de clartés plus hautes que celles que fournit l'observation sensible. « Quoi qu'en disent les empiriques et les utilitaires, écrivait-il peu de temps avant sa mort, il y a des certitudes en dehors de la méthode expérimentale et des progrès en dehors de ses applications brillontes et bienfaisantes. L'esprit humain peut employer son énergie, travailler d'accord avec la raison et découvrir des vérités réelles dans une sphère aussi supérieure à celle des laboratoires ou de l'industrie que celle-ci l'est elle-même à la région des actes les plus grossiers. Bref, il y a un temple de lumière, dont ni le calcul ni l'expérience n'ouvrent les portes à l'àme et où, pourtant, l'âme pénètre avec autorité et sûreté, quand elle a gardé la conscience de ses anciennes prérogatives (1). » L'exemple de M. Papillon montre à quel point le positivisme est insultisant pour en-
(i) Hisloire de la philosophie moderne dans son rapport avec lessciénees de la nalUTv. Ouvrage posthume de Fernand Papillon. IntroducUon, p. 20. (Paris, Hachette, WG).
cbaîaer l'esprit dans le cercle étroit de la simple conslata-
tioQ des faits. Comment s'en étonner après que nous avons vu les initiateurs du système, ceux qui ont essayé de construire cette cage de fer pour l'inlelligence coatemporaioe en briser les barreaux, tout les premiers?
En résumé, le positivisme ne s'est justifié pour nous ni devant l'histoire, ni devant les faits immédiats. Après avoir commencé par méconnaître le principe de causalité qui est le fond même de la raison, et qui devait au moins figurer dans la classification des faits constatés, il a vu sa théorie des trois états démentie dans le passé par la coexistence permanente de la théologie, de la métaphysique et de la science, et dans le présent, qui devait être l'âge exclusivement positif, par un redoublement passionné de préoccupations philosophiques et religieuses. II a pris pour trois états successifs et inconciliables de l'esprit humain trois aspects des choses qu'il y a intérêt à distinguer, mais non à séparer, car ils se complètent muiueiiement. Ni la religion ni la métaphysique ne peuvent se passer de science positive, ni la science positive se suffire à elle seule, puisque, pour formuler la plus simple des lois qui dépasse les phénomènes immédiats, il lui faut dépasser la sensation et la simple observation positive. L'hypothèse qui stimule l'expérience est une lumière qui vient du dedans et non du dehors; le progrès de la connaissance consiste à faire sortir celle-ci de la confusion primitive et à inaugurer la division du travail entre la religion, la métaphysique et la science positive, en conservant à ia fois leur indépendance et leur relation nécessaire. Le positivisme n'a pu se maintenir daus la rigueur de son principe; il est en train de se dissoudre par une double inconséquence. Tantôt il est élevé au-dessus de lui-même sous l'action impérieuse des besoins supérieurs inhérents à l'esprit humain, comme on l'a vu par l'exemple de son propre fondateur, qui a fini par créer une religion humanitaire tout à fait en désaccord avec ses propres prémisses.
Tantôt il incline au matérialisme pur et supprime cette région de l'inconnaissable qu'il devait pourtant maintenir pour être fidèle à son principe.
D'autres systèmes issus de sa doctrine poursuivent nette double direction et aiwutissent ainsi à faire fléchir sa ligne, soit à droite, soit à gauche. Ils lui infligent celte réduction à l'absurde qui n'est pas autre chose que la réfutation par l'histoire des changeantes théories par lesquelles l'esprit humain essaye de résoudre l'énigme des choses. L'instinct du vrai est tellement inhérent à celui-ci que nulle erreur ne peut tenir devant lui, chaque doctrine en se déroulant manifeste ce qu'elle a de faux ou d'incomplet. Elle arrive, à coup sûr, à un dernier résultat qui met en lumière sa défectuosité ; l'école qui ia remplace est chargée de produire à la lumière cette inconséquence d'abord latente, et en la poussant à bout de la réfuter jusqu'à ce qu'elle-même soit h son tour remplacée et réfutée. Chaque erreur est le stimulant d'un développement nouveau destiné è la vaincre. Nous devons donc avoir une grande confiance dans l'esprit humain, dans sa dialectique spontanée, puisqu'il prend soin lui-même de renverser ses idoles et de montrer leurs pieds d'argile. L'histoire des idées a sa Némésis comme l'histoire des passions, et cette Némésis, c'est la raison même obéissant à ses lois (1),
(!) Voir les deux articlea de M. Cs.ro : La philosophie positive, tes transformations, son avenir. {Hevue des Deux Monoea, 15 avril et 1" raai 1S82.]