IV. — SCHOPENHAUER ET HARTMANN. — MM. RENAN ET JULES SOURY
Nous avons vu l'immanence, telle que l'a formulée Hegel, aboutir à l'optimisme, puisque, grôce à la logique interne qui conduit le monde, tout est bien, le mal lui-même jouant son rôle dans cette dialectique qui fait consister le progrès à chaque nouveau degré de l'être dans la conciliation de deux termes contraires.
Nous retrouvons bien l'immanence chez Schopenhauer et
(1) Jinet, les Causes finales, liv, II, oh. n, § 2. Voir une très concluante réfutation du panlhéisme hégélien dans la Religion naturelle de M. Jules Simon.
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Hartmann et avec elle la finalité ; chez eux, elle s'appelle ï'/wconscient, mais elle aboutit au résultat contraii-e, car son dernier mot est le pessimisme (1). Cette école est aujourd'hui très en v<^ue; ses fantaisies lugubres sont reprises avec prédilection par ces virtuoses de la pensée qui, cherchant avant tout le succès, brodent à rinfini le thème en faveur comme un air à la mode. C'est le chanl désespéré qui paraît actuellement sinon le plus beau, au moins le plus piquant, et on nous le sert à satiété. Hartmann lui-même, malgré son savoir étendu et ses qualités de métaphysicien, a souvent relevé son thème tragique par des paradoxes tellement étranges qu'ils sont pour l'esprit ce que sont pour le corps les contorsions d'un clown (2). On ne peut cependant lui refuser, pas plus qu'à son maître, d'avoir représenté une des grandes tendances humaines, celle qui conclut du spectacle des choses que le mal l'emporte sur le bien et oppose ainsi à la finalité consciente une objection très grave que la frivolité seule peut méconnaître. Le pessimisme a inspiré des religions et des civilisations qui ont soumis à leur influence pendant des siècles des centaines de millions d'hommes. H est le vrai fond du panthéisme asiatique dont le bouddhisme n'a fait que dégager la pensée. D'après ces conceptions déjà très raffinées au sein de ces races subtiles, la vie individuelle est en elle-même une malédiction; car elle est en dehors de l'être véritable, qui est l'Infini. H n'y a qu'un moment heureux pour l'être périssable, c'est celui qui met fin à son existence propre et le plonge dans l'abîme obscur de l'être absolu. Notre bouddhisme occidental a creusé plus profondément le malheur de l'existence ; il la considère comme maudite, parce qu'elle en revient toujours à la volonté. Or il est de l'essence de la volonté de vouloir plus qu'elle ne peut obtenir, et par con-
(f) Rilmt, Philosophie de Schopenhauer. (Germer- BaiUiÈre). (2) Hartmann, Philosophie de l'Inconscient, 2 vol., traduit par Nolles. ( Germer- BaiUière).
séquent de poursuivre un but qui se dérobe à elle el de se consuiDerdaûs un désir impuissant. Schopenhauer ne voit dans le vouloir qu'effort et soulTrance. La représenlalion ou l'idée n'est pour lui qu'un fait secondaire. Tout, dans le monde matériel comme dans le monde spirituel, se résout en volonté ; c'est-à-dire ep douleur. Sous sa dernière forme, le pessimisme a subi une élaboration bien plus complète. Nous allons résumer, d'après le fameux livre de Hartmann, cette philosophie de rinfonscieot, qui a été le grand succès philosophique de ces dernières années. Encore ici nous nous en tiendrons aux - lignes principales.
Hartmann se donne comme un partisan convaincu de la finalité. Pei^onne n'a plus combattu l'explication purement mécanique de l'univers. Le moindre mouvement musculaire suppose, à côté de l'acte purement nerveux, une idée motrice, une représentation du point musculaire à mouvoir. La nature a une vertu médicatrice et réparatrice qui ne peut se rapporter à de simples mouvements. L'évolution n'est pas uniquement le développement d'une force identique ; chaque progrès dans la nature est l'épanouissement d'un germe nouveau qui avait été déposé et caché dans les antécédents (1). Le progrès n'est donc pas dfl uniquement à des circonstances extérieures, comme la concurrence vitale ou le changement des milieux. Ces circonstances jouent bien leur rôle dans le développement de l'être, mais elles ne le font que grâce à ce germe nouveau qui leur vient d'une puissance supérieure, dépassant leur particularité. Celte puissance, ordonnatrice des choses qui les combine, les enchaîne et les dispose hiérarchiquement, n'est pas une causalité supra-naturelle, un être intelligent et libre, elle n'est rien d'autre que \' Inconscient ou le grand Tout. Hartmann a parfaitement résumé la donnée fondamentale de son système par ces mots : « Réunir tous les phénomènes de la pensée qui trahissent des idées iocon-
(1) Philosophie de rinconicienl, vol. II, p. 308.
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scientes et des volontés inconscientes ; à l'aide de cet ensemble de faits démontrer l'existence du principe commun qui les explique tous, tel est l'objet des deux premières parties du livre (1). »
Cette démonstration a pour but de montrer que l'Inconscient n'est pas autre chose que l' Un Totfi àans lequel l'univers entier est contenu. La preuve résulte du rapprochement de deux séries de faits; la première série est empruntée à la nature et à l'animalité, c'est-à-dire à la sphère de la vie dans laquelle la conscience est absente ou incomplète. L'auteur accumule les preuves de fait pour établir que ce monde obscur s'ordonne lui-même avec une admirable sagesse qui ne peut être que la manifestation de l'Inconscient. Tout y est à la fois intelligent et instinctif. Donc l'intelligence peut exister sans conscience. La seconde série de faits est empruntée au monde humain, où l'on a toujours prétendu que l'intelligence régnait en souveraine. Il se trouve, au coniraire, que ses manifestations les plus hautes sont bien plutôt spontanées et instinctives que raisonnées ; d'où il suit qu'elles appartiennent à l'Inconscient. Donc c'est l'Inconscient bien plutôt que la pensée consciente qui gouverne le monde. Nous ne suivrons pas M. Hartmann dans les développements de cette argumentation ingénieuse. On pressent tout ce qu'il peut produire de faits intéressants, curieux, pour montrer la finalité à l'œuvre dans l'organisme des êtres vivants, dans leur croissance, dans leur formation, dans leur fonctionnement, et pour faire ressortir la sûreté sans pareille de cet instinct des animaux qui les rend capables de trouver leur subsistance, d'assurer le sort de leur progéniture, même quand ils ne doivent pas la connaître, de construire leur tiabitation et de se conformer à la grande loi de la division du travail. L'auteur n'a nulle peine à prouver que l'instinct se comporte avec une habileté spontanée qui l'emporte en sûreté, en fertilité de combinaisons, sur l'industrie la plus savam-
(2) Philûtopkie de Vlncameitnt, vol. I, p. 6.
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ment organisée. Dans la seconde partie de son argumentalion, il met en pleine lumière, avec non moins d'art, le rôle de la spontanéité -dans l'activité de l'homme. Nous retrouvons d'abord dans ce monde supérieur l'inslinct tel qu'il nous est apparu au sein de l'animalité. N'est-ce pas lui qui joue encore UQ rôle prédominant dans les entraînements de l'amour, dans celte électricité soudaine qui crée le rapprochement entre deux individualités? La vie morale s'alimente dans un arrièrefond mystérieux, obscur, d'où jaillit tout ce qui est grand et puissant. La volonté se décide dans les moments graves avec une rapidité foudroyante. Le caractère, qui constitue le moi véritable, est comme la source souterraine de notre activité ; or ce n'est pas notre raison qui l'a formé. L'influence de l'éducation et de l'instruction est nulle comparée à cette force cachée, souveraine, inexplicable. Quand l'homme s'élève au-dessus de lui-même dans le généreux entraînement de l'héroïsme, ou quand il atteint le sommet du génie, c'est qu'il ne s'appartient plus ; le calcul est absent de tout ce qui est grand, c'est \A que triomphe la spontanéité. Plus l'inspiration est puissante, plus elle nous met hors de nous ; c'est un entraînement sublime, c'est un ravissement de l'esprit à luimême, à ses conceptions raisonnées. Ce que la pensée possède de meilleur a été trouvé et non cherché ; elle le doit à l'intuition, c'est-à-dire à la spontanéité. Enfin le mysticisme, qui est le fond de cette manifestation universelle de l'âme humaine qui s'appelle la religion, est-il autre chose que l'inconscience même, la perte du moi conscient dans l'abîme du divin? Dans l'histoire de l'humanité, l'Inconscient se révèle d'abord par cette merveilleuse invention du langage qui ne serait jamais sorti d'une lente élaboration, et puis dans ces grands mouvements des foules qui, soudain, renouvellent le monde ; dans ce génie collectif qui ouvre les nouvelles périodes grâce à des explosions qu'on ne peut ni prévoir ni calculer.
L'immoralité de l'histoire, qui permet à l'injustice de triompher avec éclat et aux meilleurs parmi les hommes de tomber IS
fauchés tour à tour par une faux mystérieuse sur le sol arrosé de leur sueur et de leurs larmes, sans qu'aucune pitié aecourable leur tende la main, est une preuve écrasante que la puissance souveraine n'appartient pas à un Être sage, juste, qui soit capable d'aimer, de secourir, de gouverner le monde conformément à ce qui nous semble le bien, mais à une puissance irresponsable, sans entrailles, sans bonté, indifférente comme la nature devant nos maux, enfin au grand Tout încoosclent 1 11 n'est ni bon, ni mauvais, ni juste, ni injuste, car il échappe à toutes les catégories de la vie consciente. Il a la sûreté de l'instinct, de l'intuitioD, Qu'est-il en définitive ? Il est à la fois l'idée et le vouloir ; l'idée inconsciente , le vouloir inconscient. L'idée cache en elle à l'état virtuel, la totalité des êtres possibles. Le vouloir tend a les réaliser et il le fait- aveuglément, sans conscience, avec une sorte de furie productrice. Pour employer l'image de Hartmann, l'idée est l'élément féminin, le vouloir lui fait violence pour en tirer l'existence réelle. Il y a déjà dans cette production première des êtres un principe de souffrance, car jamais le vouloir n'épuise toute la virtualité de l'idée ; le possible dépasse toujours le réel. De là un sentiment sourd de vide dans un monde toujours incomplet et travaillé d'un désir inassouvi. Mais l'idée et le vouloir ne ressentent cette douleur qu'à un très faible degré ; c'est un malaise plutôt qu'une soufl^ance, parce que la conscience n'est pas encore née. La théorie de la conscience est la partie la pi us obscure du système de Hartmann ; il n'est pas possible de l'amener à une pleine clarté. Voici ce qui s'en dégage pour nous. La matière a été produite par l'inconscient, elle se réduit à un alomisme presque idéal, à un composé de forces soumises aux lois de l'attraction. Ces atomes en se groupant forment des organismes divers ; le plus parfait est le cerveau, qui est la condition nécessaire de la pensée définie. Du moment où l'idée inconsciente le rencontre, elle s'y trouve localisée et limitée ; c'est un obstacle à son indétermination.
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elle se heurte à quelque chose que l'Inconscient n'a pas voulu et qui est pour lui une barrière. La voilà repliée sur ellemême, la réflexion naît et, avec la réflexion, la conscience qui distingue entre le moi et le non-moi représenté par l'oi^anisme matériel. « Tout à coup, au sein de cette paix que goûte l'Inconscient avec lui-même, suivit la matière organisée, dont l'action provoque la réaction de la sensibilité et lui impose une idée qui semble tomber du ciel, car il ne sent en lui-même aucune volonté de la produire. Pour la première fois, l'objet de son intuition lui vient du dehors. La grande révolution est commencée; le premier pas est fait vers l'af^ franchissement du monde. L'idée est émancipée de la volonté, elle pourra s'opposer à elle à l'avenir. L'étonnement de la volonté devant cette révolte, la sensation que produit l'apparition de l'idée au sein de l'inconscient, voilà ce qu'est la conscience (1). » Dès que la conscience a fait son apparition, la douleur du monde, qui'élait obscure, devient poignante. La tragédie commence, mais en même temps le moyen de salut est trouvé. Oh peut dire de cette formation de la conscience par le cerveau : Félix culpa, car cette souffrance du monde cessera à force d'être intolérable. Le moi conscient s'est fractionné dans une multitude d'individus qui ne sont que la coordination des atomes ou des forces atomiques groupées dans le temps et dans l'espace. Chaque être particulier, chaque individualité est la résultante de l'action réciproque des vouloirs diversités de l'Un Tout. Ils ne sont pas des êtres, mais des actes de l'être (2). L'être conscient et individuel aspire à rejeter cette vie maudite concentrée en lui ; il tendra à reconquérir l'unité sur la multiplicité, aGn que, en concentrant de plus en plus la vie consciente, il puisse la détruire d'un coup et avec elle ce monde de désespoir. Hartmann peint en viv^ couleurs l'universel supplice. Il
(1) Hartmann, oavrage citéi vol. II, p. 41.
(I) Hartmann, ouvrage cité, vol. 11, p. 219 et s'
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montre que la douleur grandit avec le développement de l'existence, que le bonheur ne peut être que négatif, que toute félicité a pour contre-partie un malheur qui ne fait que croître. L'optimisme n'est qu'une ridicule illusion, soit qu'il mette le bonheur dans la vie présente dont le bilan est désastreux, soit qu'il escompte sur l'avenir une lettre de change sans garantie, soit qu'il se réfugie dans la théorie du progrès qui est le plus niais des mensonges (1). Nos sociétés démocratiques passent un niveau brutal sur toutes les distinctions de l'art et de la pensée, le bonheur du grand nombre est l'aplatissement général ; aussi va-t-il à contre-fin des conditions de toute excellence, qui ne peut venir que de la prépondérance d'une élite humaine sur le profane vulgaire. La lumière en s'étendant devient grise et froide. Il faut aspirer au jour où elle éclairera le dernier des hommes sur une terre glacée, oii la conscience aura aclievé son œuvre, qui est d'amener tous les êtres à ta destruction volontaire de la vie (2). Alors l'Inconscient retrouvera sa quiétude imbécile, quitte à laisser échafper de nouveau un monde de douleurs. Heureument, il ne deviendra jamais conscient, car un Dieu personnel, c'est-à-dire oyant conscience de lui-même, serait fou de douleur et se pendrait, si toutefois il trouvait un point dans le monde oîi attacher sa corde.
En résumé, au début, dans la période de l'inconscience pure, il n'y avait pas de conflit entre l'idée et le vouloir, et c'est pour cela que rien ne s'opposait à la production du monde. Quand l'idée est devenue consciente, le vouloir s'est éclairé; il a compris que ses œuvres étaient maudites et il s'est retourné contre elles. Après avoir tout créé, il a cherché à tout détruire. Ce suicide colossal est le résultat de la vie consciente. Voilà pourquoi il faut la bénir, car le bien sort de l'excès du mal, et le bien, c'est l'anéantissement. En atten-
(1) Ouvrage cilé, p. 3JE.
(2) Id. II, p. 49T.
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dant, il est loisible à chacun de chercher bod intérêt propre ; il n'ya de rationnel que l'ëgoïsme; nous n'avons pas à montrer plus de générosité que Tlnconscient. D'ailleurs, l'égoîsme a seul amené l'individualisme. La morale n'appartient qu'au monde des apparences. Si nous poursuivons le succès, c'est qu'il est notre gcand intérêt. La justice, qui n'a aucune base éternelle, puisqu'elle n'est pas dans l'Inconscient, est lâcheuse en tant qu'elle maintient l'équilibre des choses actuelles. L'aumône fait plus de mal que de bien en retardant les destructions nécessaires [1). Tout compte fait, le vouloir de la nature produit plus de peine que de plaisir. Le vouloir qui a produit l'existence du monde l'a condamné â la souffrance. Pour échapper à celte calamité du vouloir, l'idée inconsciente qui n'a -pu l'empêcher a recours à la conscience qui doit émanciper l'idée en divisant la volonté par l'individualisme et en l'entraînaut dans des directions opposées qui la neutraUsent. Par le développement de la conscience, la volonté actuelle doit être réduite au néant.
Les objections se pressent contre ce système ingénieux, brillamment exposé, mais qui, sauf sur un point capital auquel nous reviendrons, parait plutôt un jeu d'esprit, une gageure prodigieuse, qu'un essai sérleuxde métaphysique. Tout d'abord, ii est entaché d'une contradiction fondamentale. L'Inconscient est proclamé InfaiUible ; on nous dit qu'il ne se trompe jamais dans la manière dont il guide instinctivement le monde où il domine seul, et cependant ce monde en soi, avant même la grande folie et le grand tourment de la conscience, est une erreur colossale, une folie; sa souRVance a beau être obscure, elle est réelle ; elle tient à l'infranchissable distance entre le vouloir etl'idée, le vouloir ne pouvant jamais réaliser tout le possible qui est dans l'idée. Le conflit, pour n'être pas aigu, existe. Donc l'Inconscient est déjà insensé. Alors que signifie l'infaillibilité qu'on lui attribue dans le détail, s'il se trompe
(1) Ouï. oilé., II, p. 367.
d'une façon aussi grave sur l'ensemble? Ou'esl-cequecet instinct, infaillible quand il s'agit de prévoir la nourriture d'une larve, mais qui n'en a pas moins débuté par une bévue prodigieuse? Gomment admettre une finalité bien ordonnée pour les parties du tout alors que le tout est une absurdité? Le système n'est pas moins contradictoire en. ce qui concerne la production de la conscience. Tout d'abord comment est-il possible de comprendre que celle-ci surgisse malgré l'Inconscient? N'est-ce pas lui qui a produit l'oi^anisme matériel depuis ses rudiments grossiers jusqu'à cet appareil SI délicat, si finement agencé qui s'appelle le cerveau? C'est pourtant le cerveau qui, en refoulant l'instinct, l'élève à la rétlexion, à ia conscience, c'est-â-dire à une formation que l'Inconscient n'a pas voulue, et qui soulève le premier conflit entre l'idée et le vouloir. Sur quoi se fonde-t-on pour prétendre que l'Inconscient n'a pas voulu cette rencontre entre l'instinct et le cerveau, s'il est vrai qu'il n'a point empêché la formation de ce malencontreux organe? Il a voulu le moyen qui a produit la conscience ; n'était-ce pas la vouloir elle-même? Il est impossible de se tirer decette difficulté. Passons outre, et considérons maintenant le rôle de la conscience. Vous nous dites qu'elle remplitune mission libératrice, parce que, en poussant à l'extrême la souffrance du monde, elle amènera la créature consciente qui concentre cette douleur infinie à chercher à en détruire la cause, à anéantir la vie, l'être. Mais comment oublier que c'est cette prétendue libératrice qui, en réalité, a surexcité la douleur? Avant son apparition, la soufil-ance était si indistincte qu'elle n'existait pour ainsi dire pas. Une douleur qu'on ne sent pas n'est pas une douleur, et comment l'éprouverait-on sans la conscience? En fait, c'est la conscience qui enfante nos douleurs ; c'est elle quia attaché le vautour dévorant au flanc de Prométhée. Elle ne détruit que ce qu'elle a fait elle-même. Par conséquent, son œuvre de prétendue libération est tout à fait inutile.Nous devrions souhaiter que cette libération nous eût été épargnée, caries tourments qu'elle doit faire
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cesser ae viennent que d'elle seule. Elle est le bourreau du monde, — un bourreau qui ne ie tue pas d'uu coup, mais qui prolonge et raffine sa torture pendant la durée de siècles infinis, fl est bien évident que, quand il aura frappé le dernier coup, il n'y aura plus ni pleurs ni cris, parce qu'il n'y aura plus personne pour gémir et pour se lamenter. Mais 11 eût été plus simple que le bourreau nous eût été épai^né. Le bienfait de son dernier coup de hache disparaît devant tous les tourments dont il le fait précéder et dont il est l'auteur.
En résumé, si le monde est une bêtise, l'Inconscient qui l'a produit est stupide. Nous sommes dans l'irrationnel pur; à quoi bon philosopher? Cessons cette comédie, qui n'égayé guère cette lugubre insanité de l'existence.
Que si nous oublions un instant ces cdtés étranges du système, si nous revenons .aux considérations ingénieuses, souvent frappantes, par tesquelles l'auteur essaye d'établir l'universaUlé et la supériorité de l'inconseience, en montrant dans le monda animal la sûreté de l'instinct et dans l'humanité le rôle glorieux de la spontanéité qui est purement instinctive d'après lui, nous opposerons à ce que sa thèse a d'absolu les mêmes objections déjà formulées par nous contre le système de l'immanence. Vous nous faites admirer dans la nature des marques de dessein, des combinaisons parfaites en vue d'un but à atteindre, c'est-à-dire d'un événement à venir qui échappe à toutes les prises de la sensation. Cette Qualité de la nature implique la prévision et par conséquent l'intelligence qui échappe au Ilot troublant de la sensation. Vous avez en vous, dans l'esprit conscient, le type parfait de celle pensée qui prévoit, qui combine. Vous-même vous avez reconnu combien sou action est supérieure è celle de l'inslinct. Elle seule combat les illusions de la passion, triomphe de l'indécision en nous faisant peser nos motifs et approprier les moyens au but. Elle nous enseigne notre véritable intérêt, et c'est à elle que la civilisation doit tous ses progrès. Il semble que nous ayons là une explication suffisante de la finalité;
car, l'ayant trouvée en nous-méme, rien ne nous empêche d'admettre qu'elle existe avant nous et au-dessus de nous; tout nous pousse à cette conclusion, car l'effet ne peut être plus grand que la cause. L'esprit qui est en nous n'a pu être produit que par l'esprit. En admettant que l'esprit non plus limité, faible comme il est en nous, mais absolu et tout-puissant, est le principe des choses, la finalité que nous constatons en elles n'a plus rien d'obscur; c'est une finalité dérivée, qui vient de l'intelligence souveraine, seule capable de prévoir et de combiner. Préférer lui substituer l'Inconscient, qui ne saurait rien prévoir, rien vouloir en connaissance de cause, c'est recourir au moins pour expliquer le plus, à l'obscur pour expliquer ce qui est lumineux. Devant la moindre œuvre tiumaine, vous vous écriez : L'esprit a passé par là. Et devant cette vaste organisation du monde, vous niez l'esprit pour lui préférer l'inintelligent et l'inconscient. Nous ne nions pas l'instinct et ses merveilles ; ce que nous nions, c'est qu'il se suffise à lui-même et que la perfection du calcul doive être attribuée à ce qui est incapable de calculer. Reconnaissons aussi que Hartmann a singulièrement étendu le domaine de l'instinct et qu'identifier l'amour et ses extases, le génie et ses miracles, l'iiéroïsme et ses actes sublimes à l'instinct de l'insecte, c'est oublier que la spontanéité chez l'homme ne se sépare jamais de la conscience, que l'intelligence n'est jamais absente de ses actes, même dans 'ses entraînements les plus généreux, et que pour être rapide coiiTme rèclair, la lueur de la pensée consciente, combinée avec l'effort de la volonté, l'élève inllniment au-dessus de l'instinct animal.
Tout ce que nous venons d'opposer à la finalité de l'Inconscient s'applique point par point à l'étrange cosmc^onie exposée par lU. Renan avec son talent exquis d'écrivain dans ses Dialogues philosophiques. Lui aussi admet la finalité, l'exécution d'un plan dans le monde, tout en déclarant que rien n'y révèle l'action d'une autre volonté que celle de
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rhomme — comme si cette finalité, ce plan n'impliquaient pas une cause intelligente qui a su prévoir et combiner, comme si l'existence seule de cette personnalité pensante et voulante qui s'appelle l'homme ne reportait pas à une cause au moins égale en intelligence et en pouvoir. A en croire M. Renan, la mystérieuse puissance qui est cachée au fond de la nature nous trompe avec une habileté qui l'emporte sur tous les machiavélismes connus dans l'histoire, soit pour nous amener à perpétuer l'espèce dans les décevantes crises de l'amour, soit surtout pour accomplir le bien comme si le bien devait avoir sa sanction, commesi de toutes les choses vaines la plus vaine n'était pas la vertu. Explique qui pourra comment la ruse est compatible avec l'inconscience ! Au reste, dès le premier jour de leur apparition, les Dialogues philosophiques, avec leur air dégagé et leurs paradoxes effrénés ont été accusés de remplacer les mystères de la foi chrétienne perdes mystères infiniment plus difficiles à pénétrer. Que dire des rêves fantastiques qui terminent ce livre étrange? Que penser de ce grand polypier divin de l'avenir où toutes les consciences se confondront et de ces futurs maîtres du monde, de ces redoutables savants dont le regard sera plus mortel que la foudre et qu'il faudrait se bâter de tuer comme les pires des monstres?
VhyloioïsTne que prOne M. Jules Soury dans, une thèse latine, sous la réserve expresse d'un doute intime, a beau être rattaché par lui à une généalogie grandiose dans laquelle il inscrit bien à tort le grand nomdeLeibnitz(l), il n'échappe pas phis que le système de l'Inconscient à la contradiction.
(1] La monade n'ost point l'atome intelligent et conscient de l'h^lozolsme. Elle est une énerf!:ie représenUtive du mnnde où la perception est tanlûl confiisG, et alors elle coDemue l'élément corporel, taaUt dietincle, et alors elle constitue t'ftme ; ce qui aufllt ï majatenir la disticiction autre la matière et l'esprit eRacée par l'iiylozolsine. D'ailleura, rafllrmalion de ta causalité suprême, si nette chez Leibnitz, écarte toute assimilation entre lei deux systèmes.
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D'après celle théorie, l'intelligence, la conscience, la mémoire appartiendraient aux parties ultimes de la matière aussi bien que le mouvement. Entre la pierre et l'esprit, il n'y aurait que des diiïérences de degré. Évidemment il y a dans ce bizarre système l'aveu implicite de l'impossibilité de s'en tenir à la Analité inconsciente. M. Soury reconnaît que la finalité ne se conçoit pas sans La conscience, et il met celle-ci dans l'atooie. Le mouvement ne serait que le côté extérieur du sentiment et de la conscience. Faut-il que le parti pris d'écarter l'idée divine soit violent pour qu'on préfère mettre l'esprit dans l'atome matériel, plutôt que d'admettre une puissance spirituelle, seule capable de communiquer la vie supérieure à la créature, et de disposer le monde conformément à des lois préordonnées ?
M. Renan comme M. Soury conclut à l'universelle vanité, à la duperie de tout ce que nous appelons bien ou vertu, au vide final de l'existence. Si le premier le fait moins expressémeot que le second, ses réserves n'ont trouvé place que dans la partie de ses dialogues qu'il appelle les rêves, où tout est imagination, mais la note Cnale de l'un et de l'autre, c'est bien la note désespérée; ils concluent au pessimisme avec Hartmann et Schopenliauer.
Ce pessimisme ramène devant nous l'objection la plus forte qu'on puisse faire contre la finalité, à savoir la présence de la douleur, du mal et, par conséquent, du désordre dans le monde. Il y a là, au premier abord, une invincible objection à l'ordonnance de ce monde par une sagesse souveraine. Sans, doute cette objection est exagérée au delà de toute mesure par M. Hartmann, Jl n'est pas vrai que l'existence ne soit que souffrance ; la part de félicité des créatures, même les plus humbles, n'est pas purement négative. Quand l'oiseau, an lever d'une aurore sans nuage, jette à l'air doré les trilles brillants de son chant, il exprime une joie de vivre qui n'est pas une illusion. Celte joie, pourêlre courte et précaire, n'en est pas moins réelle ; elle dilate. tout son être, son allé-
grosse ne le trompe pas. Quand le spectacle des beautés de la création ravit le coeur de l'homme d'une admiration qui s'exprime parfois par des hymnes sublimes, quand il frémit d'une émotion profonde devant le ciel étoile et sa majestueuse immensité, ou bien quand le sentiment du beau l'enivre d'enthousiasme devant un chef-d'œuvre de l'art, quand il connait les ravissements de l'inspiration et de la création artistiques, son bonheur, pour être passager et probablement mélangé, n'en est pas moins une réalité. L'amour n'est pas la duperie que l'on prétend quand il est autre chose que la surprise des sens, quand il unit deux ftmes par le^ liens d'une vraie sympathie. Il n son charme souverain quand il éclôt dans l'âme comme une fleur baignée de la pure rosée du matin. Dire qu'il s'éteint dans la possession, c'est n'en connaître que la grossière satisfaction. Il possède un élément immortel et le cœur humain lui doit quelques-unes de ses plus nobles joies. Le travail dont les sueurs fécondent les sillons qu'il a ensemencés, dans les champs divers de notre activité a ses austères satisfactions. Le bien accompli donne autant de bonheur que la violation de la loi morale amène de justes douleurs. Les victimes volontaires de l'héroïsme ont goûté, dans le moment rapide qui les poussait à la morl, une sorte d'enivrement intérieur que n'eussent pas compensé des années d'un plat bien-être. Nul ne se sacrifie pour sa cause, pour sa patrie, pour son idée, sans trouver dans son immolation même une félicité qu'il ne consentirait pas à échanger contre les prétendues béatitudes de l'égoïsme. Le pessimigme a donc tort quand il enveloppe de son anathême l'existence tout entière ; et cependant il a raison contre l'optimisme superficiel qui nie le désordre, qui ne voit dans le mal que l'ombre au tableau, ou que la conséquence do la limitation de l'être créé. L'optimisme nefaitqu'aigriretexaspérer la douleur qu'il s'imagine atténuer. Il a supprimé arbitrairement le problême, ilne l'a pas résolu. Oui, nous reconnaissons que le fond de la vie est amèrement triste, que
toute joie est fauchée comme l'herbe du pré après les premiers rayons du jour, L'aiiioup est constamment brisé, soit par la moft, soit, ce qui est pire, par la vie, qui est toujours au-dessous de ses aspirations. ]1 est impossible de se représenter toutes les iniquités qui se commettent dans les heures rapides d'une journée, toutes les infamies que recouvrent les voiles d'une seule nuit. Les plus purs d'entre les hommes ont été les plus maltraités. Les saints et les héros ont été couronnés d'épines, flagellés, injuriés, immolés. 11 s'élève de notre terre un gémissement immense, qui exprime des douleurs sans nombre et sans nom. Il s'agit de savoir si de tels faits accusent vraiment la cause première, s'ils sont incompatibles avec la finalité. Évidemment si tout aboutit au pessimisme, s'il est vraiment la note ou l'épitaphe du monde, il en faut conclure ou que ce monde a été formé par un être malfaisant, ou qu'il n'a pas été ordonné du tout et que l'existence universelle n'est que le jeu de la force et du hasard. Si MM. Hartmann et Renan ont raison dans leur affirmation que le bien est une duperie, si la philosophie de l'inconscience est fondée à dire que la distinction du juste et de l'injuste appartient au monde transitoire de l'individualisme où nous n'apparaissons quelques instants que comme un arc-en-ciel qui va disparaître avec les nuées quiont vu ses sept couleurs se combiner pour une heure, alors je comprends ces fines railleries sur la vertu qui nousabuse, ces jeux de princes auxquels s'amusent les délicats, les exquis qui ont a perçu le grand vide derrièrelaloile. Les imprudents devraient bien garder leur secret pour eux ; ils oublient que si la grossière multitude qui doit être sacrifiée à leur distinction aristocratique avait vent du sort qu'ils lui destinent, elle pourrait bien se refuser à servir de terroir à ces plantes de prix. Si Hartmann a raison en proclamant que la nature est immorale et que son aveugle auteur ne fait aucune difTérence entre les bonnes et les mauvaises actions, alors M. Renan est fondé à se demander si le libertin n'est pas au fond plus raisonnable que l'austère sa-
LE PROBLÈME COSHOLOGIQUE.
vaut, et à conclure, en dérmitive, qu'ils sont aussi l'un que l'autre à ce bel ensemble des choses si amusant à contempler. Tout change, si Socrate et Kant ont aftîrméàbon droit l'impératif caté§;orique, si la conscience a sa loi, si cette loi a sa sanction. Alui's ce qui est derrière la ioile peut être à la fois sublime et redoutable ; la vie a un sens, un but. Le inonde n'est pas le résultat d'une erreur do ce morne Inconscient qu'on nous fait à la fois si sage dans la spbère inférieure de la vie et si stupide dans la sphère supérieure qu'il n'a pas voulue, mais qui le met au supplice en le forçant à penser. C'est le bien absolu, l'amour -infini qui gouverne. On s'en aperçoit déjà à ses triomphes sur le mal. Il n'est pas ce Moloch d'airain sans entrailles et sans pitié, dévorateur impassible de la vie, ne montrant une velléité de préférence que quand il s'agit de courber la tète la plus noble, de sacrilier les meilleurs aux pires ; car, s'il est vrai qu'on suit la trace des héros et des grands initiateurs au sang répandu par eux, il n'est pas une goutte de ce sang qui n'ait été féconde. La douleur ne serait incompatible avec la finalité que si elle était stérile. Or, c'est à elle que l'on doit ce qu'il y a de plus sublime dans l'art, de plus large dans le progrès. Que si l'on prétendait enfin que sa seule existence est une accusation sans réplique contre la Providence, nous répondrions qu'il s'agit précisément de savoir d'où elle procède, qui l'a déchaînée, si, au lieu d'être le caprice de la cause première, elle ne serait pas le fail de la créature morale. Tout en revient à nous demander s'il existe une telle créature, s'il y a ici-bas un être libre ayant une loi, un idéal à réaliser et une volonté pour s'y conformer sans contrainte, à ses périls et risques. Une fois la liberté reconnue dans la créature morale, non seulement l'Auteur premier des choses sera justifié dans le fait de la souffrance, mais encore il nous apparaîtra lui-même comme la liberté souveraine, infinie, et il restera à ce monde en travail toutes les ressources du libre amour qui l'a créé et peut le restaurer. Alors le pessimisme aura tort, sans qu'il soit nécessaire
de tomber dans des illusions optimistes. C'est à l'anthropologie à nous donner la réponse à ces graves questions (1).
(i) La question du pesiimùme est traitée d'une manière brillante et ingénieiiBBdanBle livredeM. W.MsUook, Vivrt,lavitea vaut-elle la peine? (traduction Salmon. Paris, Firmin-Didot, 1882). L'auteur établit avec finesse et poésie que la uotioD du bien telle qu'elle est formulée, soit dans le positivisnie, «oit dans la nouvelle psychologie anglaise (deux tendances qu'il ne distingue pa» siiflisammenl et prend trop en bloc), est ausa, incertaine qu'ito puissante, dépoiiillÉo qu'elle est de l'idée morale et religieuse. 11 termine Ban livre par une apologie du système d'autorité absolue à la façon de rullramontaniame qui n'a rien ivotr avec sa thèse prinoipale. Voir sur le même sujet l'éloquent article do M. Cafo Sur le prix de la vie humaine {Revue des Deux-Mondei, i" août 18B2).