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IL — L'HOMME AU POINT DE VUE INTELLECTUEL ET MORAL

La vie organique, cliez l'homme, se développe de manière à devenir à la fois l'iiLStrumeDt et l'expression de la vie inlellectuelle et morale. Celle-ci s'appuie sur l'organisme et ne saurait s'en passer; mais la vie ot^anique, pour être sa con- -dition nécessaire, n'est ni son principe ni sa fin, pas plus que les conditions physico -chimiques, indispensables à cette vie organique, ne sauraient être prises pour sa cause. Chaque étage nouveau dans cet immense édiRce de l'existence universelle est superposé en quelque sorte sur l'étage inférieur, mais avec des matériaux qui sont bien à lui. C'est ce qui doit ressortir, selon nous, de l'étude des faits psychologiques dans leur relation avec les fails physiologiques qui, dons les conditions de la vie présente, est toujours étroite. Le progrès se mesure à la prédominance croissante de l'élément supérieur qui n'est pourtant jamais en l'air, sans point d'appui. L'âme, selon une image bien connue, n'est pas Ic^ée dans le corps comme le pilote sur la dunette de son navire ; elle est en relation constante avec lui, tout en le dominant toujours davantage.

Nous aurons à démontrer plus tard que cette relation n'implique point la confusion; mais il nous faut commencer par décrire la vie psychologique, telle qu'elle se manifeste immédiatement à nous.

Toutes les activités de l'àme reviennent à ces trois grandes facultés : connaître, aimer, vouloir. Chacune a son histoire, son développement; aucune n'est au début ce qu'elle sera plus tard. L'homme débute par la vie purement instinctive, qui n'a pas clairement conscience d'elle-même. Dans cette phase, l'individualité, le mol, la personne n'existent qu'en

SSO LES ORIGINES.

germe et De se dégagent pas de la confusion des impressions. Cette vie instinctive rapproche l'homme de l'animal dans la première période de l'existence, bien qu'on puisse prévoir la diftérence essentielle qui flaira par les séparer. Le nouveau-né est très inférieur à presque tous les petits des animaux, parce qu'il est appelé à posséder plus tard l'intelligence. Pourtant celle-ci de très bonne heure éclaire d'un pâle rayon la vie instinctive, tl y a dans un regard d'enfant bien autre chose que dans l'œil clair et brillant du chevreuil ou du poulain. Quoi qu'il en soit, il est certain que, soit chez l'enfant, soit chez l'animal, la vie instinctive a un caractère propre ■ qui la distingue absolument de la vie simplement organique ; sentir, aimer, vouloir, même au degré le plus inférieur, seront toujours autre chose que digérer, respirer, se mouvoir.

La plante vit, elle constitue un organisme complet; mais jamais elle n'a une sensation réelle, un mouvement d'affection, une impulsion de volonté. La mécanique n'explique pas l'organisme, l'organisme n'explique pasTinstinct, pas plus que l'instinct ne nous rend compte de la véritable vie intellectuelle et morale. Dans cette période de sa vie psychique, que Maine de Biran appelait affective, l'âme ne se distingue pas nettement de ses propres sensations, le mot n'existe qu'à l'état virtuel. Il est dominé par les sensations, il est affecté, modifié par elles, et il semble qu'il en soit submergé comme le nageur qui ne peut soulever sa tête audessus du torrent qui l'entraîne. Il ne connaît pas vraiment, parce qu'il ne se dislingue pas nettement de l'objet qui l'affecte.

La connaissance instinctive n'est donc qu'une sensation plus ou moins confuse. La volonté, dans cette période, n'est qu'une impulsion aboutissant à un mouvement aveugle, sous l'influence du sentiment instinctif qui fait chercher le plaisir et fuir la souffrance. Sttns doute, pour que la sensation, te sentiment ou le vouloir se produisent, il faut bien qu'un acte concentrateur s'effectue, qui amène la sensation au centre nerveux pour répercuter ensuite le mouvement à l'ex-

trémité des membres correspondants, sans quoi l'être ne sortirait pas de son inertie; sans doute aussi le mouvement concentrafeur ne saurait provenir de la simple force mécanique; mais, dans la période où prédomine l'instinct, nous ne trouvons pas encore cette claire distinction enti'e le sujet et l'objet sans laquelle il n'y a pas de vie coascienle, bien que l'instinct serve à la préparer chez l'être où la vie supérieure n'est qu'endormie. Il ne produit pas seulement des mouvements isolés : il les coordonne et les dirige vers un but, vers une fin qui lui échappe.

L'homme n'en reste pas à ce degré inférieur de la vie psychique, bien que l'instiDct ne cesse jamais d'avoir sa part dans son existence. Ce qui le met hors de pair et lui fait franchir les d^rés supérieurs de l'existence, c'est l'acte de vouloir par lequel 11 se distingue des choses dès qu'il doit triompher de leur résistance. Le premier obstacle qu'il doit vaincre est dans son propre corps et il lui faut faire un efTort pour le plier à sa volonté. Ce qui résiste n'est évidemment pas identique à l'énergie qui lutte contre l'obstacle ; la dualité entre le moi et le non-moi se révèle du coup. Le premier acte de vouloir, le plus élémentaire, a éveillé la conscience de'Ia personne humaine distincte de^ choses. La sensation pure et simple est dépassée, la perception commence; nous sommes sur le seuil de la connaissance qui implique que le sujet s'est distingué de l'objet, et que le moi ne roule plus dans le fleuve de la sensation. Le nageur élève sa tête au-dessus du courant. Nous nous bornons sur ce point à renvoyer aux développements étendus de la première partie de ce livre. ' Nous avons montré comment, dès que le moi s'est constitué ' en face du non-moi par l'effort, il porte ce vouloir, qui lui a fait vaincre la résistance du corps, dans la sphère de la connaissance, comment de l'effort il s'éiève à l'attention qui est l'effort intellectuel, de l'attention à la réflexion, comment enfin il saisit toujours mieux son moi dans ces actes répétés de volonté par lesquels il s'aflirme.

Non content d'apprendre à coDoaitre le monde du dehors en s'en distinguant, il se replie sur lui-même; il prend conscience de son énergie propre, il trouve en lui les grandes lois aprioristiques qui constituent l'essence de la raison. Son entendement entre en activité ; il compare, il abstrait, il généralise et il arrive ainsi à saisir l'unité dans la diversité, l'universel dans le multiple. Enfin sous l'impulsion du grand principe de causalité qui est l'axe et le ressort de l'esprit humain, il s'élève à celte cause des causes qui est l'absolu.

N'oublions pas que tout ce magnifique développement de rintelligence a été mis en branle par l'acte initial de volonté manifesté dans le premier elTort qui, au lieu de rester simplement musculaire comme chez l'animal, est devenu inlellectuel. Ce n'est pas que l'intelligence elle-même, pas plus que la personnalité humaine, ait été produite par cet acte de volonté. Si elle n'eût pas existé virtuellement avec ses lois, ses principes constitutifs tout prôls à se formuler en axiomes, elle n'eût jamais apparu; mais pour l'éveiller de son sommeil, pour la faire passer de la puissauce a l'acte, il n'en a pas moins fallu cette première manifestation du vouloir qui, en se rèpétant et en se confirmant, a rendu le sujet conscient et maître de lui-même. C'est de ce choc entre le sitjet encore tout enveloppé dans les liens de l'instinct et l'objet résistant qu'a jailli la première étincelle de la grande lumière des esprits; son premier rayon a révélé la personne humaine à elle-même (1).

S'élever de la passivité à l'activité, c'est la condition essentielle de révolution psychologique; le vouloir est donc bien la faculté centrale, maîtresse du moi, celle qui fait l'homme, en lui permettant de s'approprier les trésors qui étaient enfouis dans son entendement tant qu'il en était à la période inconsciente de l'existence. C'est encore le vouloir qui lui fait

(1) \oirîiBluedeBmn,CEuvre>philosophiqms,iôiiioa E'. NavUle, t.lll p. 167. — Janet, Psychologit. 1" liv.

LE PROBLÉHE ANTHROPOLOGIQUE. ÎS3

écouter, — car il ne suffit pas d'entendre — ce qu'on peut appeler Vàpriori moral, la révélation de sa conscience, l'immortel impératif catégorique qui doit être la loi, la règle, l'inspira- . tien de sa vie. Noua savons bien que vouloir l'écouter, c'est déjà lui obéir; mais, une fois cette première et sommaire détermination prise par la volonté, tout ce querenferme implicitement l'obligation morale lui est manifesté et, comme l'entendement a trouvé Dieu dans sa profondeur, la conscience le reconnaît encore dès qu'elle a creusé jusqu'à ses racines. Désormais le vouloir a sa norme, la liberté n'est plus une forme vide, elle acquiert toute sa réalité en acceptant la loi divine.

Le troisième domaine de la vie psychologique, ou la vie Ôe sentiment, vient aussi se ranger sous cette loi. La vie affective s'élève également au-dessus de l'iustinctet des impulsions aveugles de la passivité. Elle conçoit autre chose que des entraînements ou des répulsions gouvernés tour à tour par le mobile du plaisir ou celui de la souffrance. La vie affective devient cet amour voulu, conscient, sublime atflrmation de la liberté et de la personnalité qui ne se possède jamais mieux qu'en se donnant. Là encore la liberté se réalise en acceplant sa loi qui ne cesse pas d'être divine, car Dieu, vérité suprême de la raison, règle sainte de la conscience, est l'objet par excellence de l'amour qui saisit en lui ce qui est digne d'être aimé par-dessus tout, La personne humaine est d'autant mieux affirmée qu'elle est non seulement affranchie de l'instinct mais encore de la barrière étroite d'un personnalisme égoïste. Le moi s'achève et se possède eu Dieu tout eu se donnant. A tous les degrés de cette évolution, quand elle se poursuit d'une manière normale, la volonté est le grand agent du progrès; grâce à elle, l'homme se fait en partie lui-même. Vouloir pour lui, c'est être au sens vrai du mot, car c'est le seul moyen de se détacher de ce qui n'est pas lui, de ce qui l'asservit, de ce -que Platon appelait Yatitre, de la vie passive enfin

qui eoveloppe le moi d'une vie iaférieure et étrangère à son

Telle nous apparaît l'évolution psychologique du moi humain. Nous avons maintenant à justifier ces assertions en discutant les objections que leur opposent les écoles adverses.

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