I. — LE CERVEAU ET LA PENSÉE
Les matérialistes purs ne voient aucune difficulté à ce que les pierres contiennent des sermons et à ce que toute la vie intellectuelle soit renfermée dans trois livres d'un tissu graisseux et albumineux. Nous n'avons pour nous en convaincre qu'à renvoyer aux savants livres de MM, Luys, Maudsley et Bastien (.4). Résumons rapidement le débat sur
(1) Bdn, ouvrage cité, p. 43.
(S) Bain, ouvrage cité, p. 202.
(3] Bain, ouvrage cité, p. 93.
(1) Luya, Le cerveau et ses fonetiorui. (Paris, Oermer-Bdillière, 187t.l — Maudaley, Phytxologie de Vetprit, traduit par Alexandre Herien. (Paria, Reinwalld, 1879.) — Baatlen, Le cerveau, organe de la pentée chez thnmme et chez le« anintavx, 2 vol. (Germer-Bailli ère, 18S1 .) M. Baslicn, dans son Bavant ouvrage, développe tea théories psychologiques et physioto^ques d'Herbert Spencer, appliquant au cerveau et k la pensée le principe du progrès par la dlfférenciattoD croissante,
cette grave question des rapports du cerveau et de la pensée. a Le cerveau, épanouissement de la moelle épinière, appareil de la vie nerveuse centrale, a la forme d'un ovale dont la grosse extrémité regarde en arrière et se partage ea deux bémisphères symétriques réunis par le corps calleux; chaque hémisphère se partage en quatre lobes. Sa surface est couverte d'anfractuosités, de plis et de replis auxquels on donne le nom de circonvolutions. L'extrémité de la moelle épinière, ou bulbe rachidien se partage à la base du cerveau en deux segments, les pédoncules cérébraux qui pénètrent chacun dans un hémisphère. Là se trouvent deux renflements très importants, le corps strié et la couche optique. Deux substances différentes se partagent la trame nerveuse : ce sont la substance grise et la substance blanche. La substance grise entoure le canal central de l'axe centro-spinal ; elle constitue la couche corticale du cerveau et du cervelet. Son élément essentiel est la cellule nerveuse. La substance blanche, disposée en forme de lobes et de beaucoup la plus abondante, occupe la périphérie de la moelle. Son élément essentiel est la fibre nerveuse (1). »
Pour M. Luys comme pour M. Maudsley, toute la vie intellectuelle et morale de l'homme s'explique par les opérations physiques du cerveau. Elle procède uniquement des propriétés des éléments nerveux qui lui sont inhérentes, sans qu'aucun agent d'ordre supérieur intervienne à aucun moment. Ces propriétés se réduisent à trois principales : 1" la sensibilité, en vertu de laquelle la cellule centrale entre en conflit avec le milieu ambiant; i" la phosphorescence organique, qui lui donne la propriété d'emmagasiner eu elle-même et de retenir les vibrations sensorielles, comme nous voyons dans le monde Inorganique les corps phosphorescents conserver plus ou moins longtemps les traces des vibrations lumineuses qui les
(IJ J'empruate cette deMriptioa du cerveau & VimporlaDt article du fil Surbler, dans le Correspondant du 10 avril 1B81.
ont ébpaalés; 3° l'automatisTne ou l'aptitude que possède la cellule nerveuse à réagir en présence du milieu ambiant, uae fois qu'elle a été impressionnée par lai.
C'est grâce aux combinaisons de ces propriétés el à la totalisation de leurs énergies que le cerveau sent, se souvient cl réagit. « La sensibilité est toujours le premier ageol moteur, elle devient l'origine de tout mouvement ; après s'être propagée à travers les appareils sensitifs, moteurs de récoree, elle se transforme inseasiblement comme une force eu évolution et finit par se dégager de l'organisme sous la forme d'un acte de molricité (1) ».
On le voit, tout en revient à la sensation, c'est-à-dire à l'action du monde extérieur, a Les divers processus de l'activité du cerveau se résument en un mouvement circulaire d'absorption et de restitution de forces. C'est le monde extérieur avec toutes ses sollicitations, qui entre en nous par la voie "des sens sous forme d'incitations sensuelles, et c'est le même monde extérieur qui, modifié, réfracté par son conflit intime avec les tissus vivants qu'il a traversés, sort de l'organisme et se rénécbil au dehors en manifestations variées de motricité volontaire (2). •
Toute spontanéité, toute activité propre, tout vouloir libre se trouvent ainsi écartés, l'acte volontaire n'étapt plus que la réaction de la sensibilité. C'est la sensibilité qui, partout présente, partout vibrante, inspire nos paroles, nos écrits, nos actes, suit ses appétitions fatales vers ce qui lui convient et s'éloigne de ce qui lui répugne (3). L'intérêt personnel est le seul moteur de l'activité humaine, l'aimant tout-puissant qui l'attire; le dévouement n'est que la forme déguisée de l'égoïsme. On conçoit ce que devient la personnalité dans un tel système; l'unité du moi n'est pas
(1) LuyB, Préface, '
(2) LujB, p. 258.
(3) Luys, p. 2SS.
autrecbose que l'accord qui s'établit spontanémenteatre toutes les incitations extérieures quand, après avoir traversé les diverses séries de cellules superposées dans l'écorce corticale, elles arrivent à la circonscription spéciale où elles trouvent une vaste surface de réception. Cette surface, placée dans la région des corps striés et des couches optiques, peut s'appeler le sensorium commune. Nos excitations passées et présentes s'unifient dans ce réservoir animé que l'on peut comparer à un piano vivant confondant tous les sons dans un accord Qnal (1).
Maudsiey arrive à des conclusions identiques. Pour lui, l'esprit n'est qu'une généralisation, une abstraction métaphysique des phénomènes nerveux et cérébraux. L'activité mentale dépend absolument de la structure et de la nutrition du cerveau. L'histoire de l'intelligence se confond avec celle du système nerveux ; elle est en rapport exact avec les circonvolutions cérébrales. Les différences entre l'homme et l'animal se mesurent exactement au développement de l'organe physique de la pensée. L'unité de la conscience s'explique par l'union des deux hémisphères cérébraux. Le moi n'est pas autre chose que l'unité de l'organisme. Au reste la conscience n'est point le facteur essentiel de l'esprit, elle n'est qu'un attribut secondaire. Les centres nerveux sont le siège à la fois des idées, des émotions et de la volonté, sans qu'il faille chercher une spécialisation bien déterminée des divers modes de l'activité cérébrale dans les couches corticales. L'activité éveillée dans les circonvolutions postérieures se propage aux antérieures où elle subit sa transformation en actes et en paroles (2). Maudsiey conclut eu se glorifiant d'avoir réussi à faire abstraction de l'expérience interne pour saisir le fait de conscience. M. Bastien , dans le dernier chapitre de son livre sur le cerveau et VesprU, déclare que l'intelligence doit pro-
(1) Lnys, p. 121.
(2) Maudsiey, PhyHologie de l'esprit, p. î
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LE PROBLËHE ANTHROPOLOGIQUE. Mt
céder de la vie oi^anique ; sÎDoa, il nous faudrait sortir de la simple voie naturelle et admettre un élémeut surnaturel, c'est-à-dire procédant d'un autre principe que le simple développement Daturel, lequel est toujours purement physique et mécanique. 11 est vrai que l'auteur reconnaît que la preuve expérimentale de ce^»we^.î«j manque encore et qu'il formule sa conclusion comme une espèce de postulat.
On peut imaginer facilement comment sur les pas de ces physiologistes émioents et s'appuyant de leurs vastes travaux sans les contrôler, nos vulgarisateurs inlrépides des doctrines maléi'ialistes lancentd'un ton triomphant leurs assertions sur l'identité du cerveau et de la pensée. « L'organisme est l'homme même, disait M. André Lefèvre. L'intelligence est le résultat de phénomènes oi^aniques. La conscience ne commence que dans une protubérance annulaire où s'engagent les faisceaux de la bulbe(l). » — « L'écorce grise, dit H.Letourneau est la partie consciente et pensante ; la pensée n'est qu'une fonction des centres nerveux (2). «
A ces affirmations tranchantes du matérialisme sur l'étroite connexion entre l'esprit et le cerveau, nous opposerons une brève réfutation. Tout d'abord nous contestons les conclusions tirées des expérimentations purement physiologiques, quand bien même elles seraient complétées par les vivisections les plus hardies. « L'expérimentation physiolt^que, comme le fait très bien remarquer M. l'abbé de Broglie dans son livre suv le Positivisme, ne porte jamais que sur l'instrument de l'esprit et sur cet instrument tout seul ; ni l'esprit, quelle que soit l'idée grossière quo l'on s'en fasse, ni son activité ne sont jamais perçus par le scalpel : ils ne ie sont que par l'observation interne, qui dilTère du tout au tout de l'expérimentation externe. Celle-ci d'ailleurs ne s'applique qu'à des cerveaux d'animaux qui ne lui sont livrés que morts et inaclifs. Dire
(i) LefÈvre, Philoaùphie, p. 313, 32(1.
(3) Letoomeau, Science et rnalérialitme,f. 73.
que le cerveau pense parce qu'on a pu saisir une certaine corrélation entre la pensée et sa condition physique, c'est demander à l'expérience externe ce qu'elle ne saurait donner; car la pensée lui échappe dans sa nature intime et dans son mode (1). B Les phénomènes internes, dans leur nature propre, ne peuvent être ni vus ni touchés, ils échappent au microscope et au scalpel ; ils ne peuvent être perçus que par une seule faculté, la conscience.
Que si l'on prétend qu'au moins l'expérience externe est arrivée à localiser les opéralions de l'intelligence en montrant la diminution des facultés mentales dans les animaux qui ont subi l'ablatioD de telle ou telle partie du cerveau, nous répondons d'abord que cette localisation est sérieusement contestée pour les opérations proprement intellectuelles. Elle ne porte avec certitude que sur la sensation et le mouvement, a Le cerveau dans son ensemble, dit le docteur Surbler, dans le savant article où il résume les derniers résultats de la science au sujet des localisations cérébrales, est un organe de mouvement et de sensibilité. L'intelligence, que les anciens physiologistes attribuaient aux couches corticales, n'y a plus sa place ; on a reconnu son indépendance relative et sa nature spéciale. » Les physiologistes les plus décidés à faire de la vie intellectuelle une simple opération du cerveau ont reconnu qu'on ne saurait lui assigner des départements bien déterminés. « H est jusqu'ici complètement impossible, dit M. Luys, d'avoir des données précises sur la constitution réelle et la situation topographique du champ de l'activité intellectuelle proprement dite (2). » — « Telle est l'extrême délicatesse du travail organique, dit Maudsley dans le passage de son livre où il s'explique sur les localisations ou spécialisations cérébrales, que nos moyens actuels d'investigation sont
(1) Le Posilittitme, pw M. l'abbé de Broglie. (Llbrai lique, 1S81. Paris, I, p. lit.)
(2) Luï», p. ISl.
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LE PROBLËHG ANTHROPOLOGIQUE. 863
absolumeot impuissants à le dérouler à nos yeux. Les mystères de ces opérations intimes nous sont lettres closes ; ils sont comme des nébuleuses que ne peuvent même résoudre nos télescopes (1). » A supposer même qu'une localisation des opérations intellectuelles dans le cerveau fût démontrée — ce qui n'est pas ~ on en pourrait simplement conclure une plus grande dépendance de la fonclion mentale vis-à-vis de son organe; l'assimilation entre la fonction et l'organe ne serait en rien prouvée. Il est certain que le cerveau peut fonctionner avec un seul de ses hémisphères, « Les lésions portant sur un seul des hémisphères cérébraux, dit M. Henri de Varigny, restent le plus souvent latentes. Aucun signe ne vient révéler la perturbation pathologique, et l'on parait forcé d'admettre dans ce cas la substitution fonctionnelle, c'est-à-dire la possibilité d'un fonctionnement régulier de deux régions sensitives homologues, ma^ré l'absence de l'un des deux centres cérébraux correspondants (2). > M. de Varigny a beau invoquer l'insulTisanee des observations faites jusqu'ici contre cette objection à la localisation des facultés intellectuelles, elle n'en a pas moins une très grande portée. S'appuyant sur les expériences de M. Ferrier, il se montre néanmoins disposé à admettre la localisation des facultés intellectuelles, tout en reconnaissant que la science expérimentale est bien loin d'être arrivée à aucune certitude à cet égard. » De nouveaux faits, dit-il, sont nécessaires. Ceux que nous possédons ne constituent que de fortes présomptions. »
En résumé, nous ne contestons pas les relations du moral et du physique, c'est leur identité qui seule est en question. A moins de soutenir qu'il sufQt que deux forces entrent en contact pour qu'elles s'absorbent l'une dans l'autre, le fait incontestable des rapports intimes entre l'intelligencâ
(1) Maùdsley, p. 94.
(1) Revue iet Deux-MontUa, IS octobre 1880.
i64 LES ORIGINES.
et le cerveau ne permet pas de conclure à leur unité.
Le matérialisme s'imagine triompher en appliquant à la pensée le principe de la transformation des forces et en affirmant que de même que les vibrations de l'éther se transformeat en lumière, puis en chaleur, elles peuvent aussi se transformer en pensée dans le cerveau. Mais comme M. Janet le fait remarquer avec une haute raisou, quand le mouvement se transforme en lumière ou en chaleur, il n'y a aucune transformation réelle, puisqu'il s'agit toujours des vibrations du même éthop. La transformation ne commence réellement qu'avec la sensation de la lumière ou de la chaleur, car là il y a un fait tout subjectif qn'il est impossible de réduire au mouvement. Cette induction parait bien plus impossible, quand il ne s'agit plus seulement de la sensation, mais de la pensée. Appliquer à la production de la pensée la théorie de la transformation des fluides est une échappatoire.
Nous arrivons ainsi à l'objection dirimante, invincible contre l'unilication de l'esprit et du cerveau, je veux dire à cette impossibilité radicale où l'on est d'identifier raisonnablement le mouvement et la conscience du mouvement, car toute pensée se traduit en conscience d'un événement soit moral, soit physique. Une vibration moléculaire est une chose, le sentiment de cette vibration en est une autre. M. Luys n'a pas daigné tenter le moindre effort d'ai^iimentation pour établir que la vibration est consciente d'elle-même. Ses descriptions détaillées, souvent brillantes, de l'appareil nerveux dans ses méandres, ses complications et son foyer central, ne prouvent poiut que cet appareil puisse produire simultanément ces deux choses entièrement différentes : le mouvement et la conscience du mouvement. Il n'y a rien à ajouter sur ce point aux déclaralions péremptoires des physiologistes les plus éminents de notre époque. « Nous pouvons réussir, dit Ferrier, à déterminer la nature exacte des changemenis moléculaires qui se produisent dans la cellule cérébrale lorsqu'une sensation est éprouvée, mais ceci ne nous rappro-
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chera pas d'un pouce de l'explication de la nature fondamentale, de ce qui constitue la sensation (l). » — « On ignore profoudémeut. dit le professeur Polain, de quelle nature est le rapport qui existe entre l'accora plissement des phénomènes inlellecluets et le fonctionnement des cellules de la couche corticale (2). u — « Comment un pht^nomène matériel physique se passant dans les fibres nerveuses ou dans leurs cellules ganglionnaires, dit un autre physiologiste éminent, le professeur Griesinger, peut être devenu une idée, , un acte de conscience, c'est ce qui est absolument incompréhensible (3). » Le matérialisme s'est souvent appuyé sur la coïncidence constante qui existe entre l'effort psychique et le travail intérieur du cerveau, produisant une somme correspondante de chaleur. « Quel rapport y a<-E-il, se demande M. Gavaret, entre une combustion et une manifestation psychique? Quelle commune mesure trouver entre une quantité de chaleur consumée et une pensée émise ou simplement . conçue? Tant que cette commune mesure ne sera pas trouvée, nettement démontrée, nous ne nous sentirons pas autorisés à affirmer que le travail cérébral et la manifestation , psychique concomitante différent seulement par la forme, que ces deux efl'orts sont au fond de même nature, que le premier est la cause suffisante du second (4). » — a Si mon corps, dit très bien M. Charles Uollfus, était la même chose que ce qui perçoit mon corps, comment pourrionsnous le percevoir. Il faudrait dire : Ma tête a mal à la tète (S). »
La notion de l'esprit n'est pas épuisée par le fait de la con-
(1) Perrier, Foitctions du cerveau, tpaduction françait
(2) Enet/elopédie des sciences médicales. Pathologie o tome XIV.
(3) Traité des maladies mentales.
(4) Les phénomènes physiques de la vie.
■ (5) Charles Dolltua, L'âme dans ses phénomènes de Bûllière, 1S7S, p. 2S.}
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S« LES OBIGINES.
science du mouvemeot ; il a encore conscience de lui-même, il se sent une unité capable de dominer la diversité des phénomènes, une unité persistante. Gomment cette conscience d'un moi persistant pourrait-elle résulterd'un organe matériel essentiellement multiple, divisible jusque dans ses parties les plus délicates, les plus fines, les plus déliées? Comment de cet amas de cellules innombrables 'dégager l'unité et la simplicité du moi ? Il n'est pas possible d'extraire d'un ensemble divisible une conscience indivisible. Le cerveau, oi^ane de la pensée, ne pense pas plus que l'œil, oi^aue de la vision, ue voit (1).
Il ne sert de rien de parler de ce se?isorium commune où se constitue mécaniquement l'unité du moi, car ce sensorium n'en est pas moins un simple composé de milliers d'atomes ; il ne peut donner que ce qu'il a, c'est-à-dire le contraire de l'unité. Il n'est pas une seule des opérations de l'esprit qui ^n'implique un pouvoir d'unification. Généraliser, abstraire, comparer, concevoir l'universel, tous ces modes divers de son activité supérieure impliquent qu'il domine le multiple et le divers, c'est-à-dire les conditions inéluctables de la matière et qu'en conséquence il ne saurait être identifié avec aucun organe matériel, fût-il le plus parfait, fût-il le cerveau. Le sensorium commune de M. Luys rappelle la fameuse comparaison que fait Diderot dans le rêve de d'Alemèeri entre le réseau nerveux, registre vivant de toutes les sensations, et l'araignée qui, placée au centre de sa toile, sent l'oscillatioa du moindre Jil et, par ses mouvements, se montre instruite -de tout ce qui se passe en quelque endroit que ce soit de son domicile. Rien de plus trompeur que cette analogie. En effet, l'araignée est distincte des Ois de sa toile, tandis que, comme le fait très bleu remarquer M. Caro, le réseau nerveux n'est qu'un composé des molécules qui entrent dans notre substance. « Par quel privilège de position centrale
(1) DoUun, oav. cité.
devienUl le registre de dos sensations? Quand de toutes les extrémités du réseau nerveux les impressions sensibles sont accourues au centre commun, isolées, successives, sans mémoire, comment peuvent-elles s'y transrormer en une conscience identique, une, continue, et devenir chez l'homme le principe des plus hautes facultés d'abstraction, de raisonnement, d'invention (1)? »
Celte distinction entre l'esprit et le cerveau oe détruit pas le fait de leur corrélation. Celle-ci est évidente, l'esprit ne peut pas plus fonctionner sans le cerveau que le musicien se passer de son instrument. Seulement il ne faut pas exagérer cette corrélation. Elle n'est point absolue et n'est jamais une équation. La pbrénolc^ie de Gall, qui établissait une correspondance exacte entre la forme du crâne et les facultés inlellectuelles, est depuis longtemps abandonnée. 11 est prouvé que la table eiiterne du crftne ne correspond pas à sa table profonde et qu'elle la masque plutôt qu'elle ne la montre. Oq s'est rejeté sur les pesages et les mesurages du crône pour lesquels on a multiplié les appareils les plus ingénieux. La capacité crânienne à elle seule ne prouve rien, car, d'après de récents cubages, le Conaque serait sur le même rang que l'irlandais, et les Anglaises seraient au-dessous des Chinoises et des . négresses du Dahomey (2). D'après le cubage de M. Broca, les Esquimaux auraient le même volume crânien que les Parisiens (Parisiens, l,558''-°-; Esquimaux, l.BSS*"). Le poids du cerveau ne donne pas des résultats plus concluants que la capacité crânienne, même quand on établit le rapport du cerveau à la taille ou au poids de l'animal. Le rapport est chez l'homme do 2 à 47, chez le dauphin de 1 à 66, chez l'éléphant de 1 à 500, chez le ouistiti de 1 à 28 et chez le serin de 1 à 14.
(1) Capo, la fia d'ua siècle, vol. III, p. Î30, (aj Canaques, i,470«.''-.
Irlandais, 1,472°'^.
NégretBea de Dahomey, 1,319°''',
AnglalBee, l,2ï2':-«-.
IM LES OBIGl.NES.
Décidément, il a'esl pas possible de mettre, pour l'intelligence, le dauphin au-dessus de l'éléphant et le ouistiti ou le serin au-dessus de l'homme. Aussi se conteote-t-on de dresser l'échelle du développement mental mesuré au poids du cerveau dans l'espèce elle-même. On cite le poids du cerveau de quelques hommes illustres, qui s'élève au-dessus du poids moyen, qui est de 1,300 grammes. Le cerveau de Dupuytren pesait 1,436 grammes, mais ou lui oppose le cerveau d'un inconnu pesant 1,S10 grammes. Le cerveau de Cuvier pesait 1,831 grammes, mais on lui oppose un cerveau trouvé pendant la guerre d'Amérique, qui pesait 1,842 grammes. Ce critère est très difficile à apprécier, car il Taudrail savoir si les conditions d'âge et de santé étaient les mêmes pour les individus dont on a pesé les cerveaux. 11 n'y a rien de décisif dans la comparaison du poids des cerveaux humains appartenant aux différentes races. Il y a telle pesée qui donnerait l'avantage aux nègres. Les négresses, à ce point de vue, l'emporteraient sur les Françaises (1,232 grammes contre 1,210). En vain aurait-ou recours aux circonvolutions; dans le monde animal, les cerveaux lisses se rencontrent chez des animaux très remarquables par leur instinct, tels que l'écureuil, le rat. Le mouton l'emporte sur le chien par le nombre de circonvolutions, et pour les plis et les rephs cérébraux la palme appartient à l'àne (1). L'importauce donnée par Molescholt au plus ou moins de phosphore dans la composition de la matière cérébrale 'se heurte à des faits indéniables comme, par exemple, que cette substance abonde dans la cervelle des poissons (2).
Le volume des lobes frontaux ne donne non plus aucun critère décisif; il y a eu des hommes de haute intelligence, comme Laoépède, dont le front était fuyant. Le docteur Lelut constate que la région t^optale est plus développée
(1) Voir l'article du Correspondant, avril ISSI, du dooleur Surbler, {Z) Janet, Le cerveau et la pensée, p. 58.
LE PROBLÈME ANTRUOPOLOGIQUE. 269
chez les imbéciles que chez les hommes d'une intelligCDce ordinaire. Les aliénistes les plus cmiDenls qo constateat pas de lésions cérébrales dans la folie, sauf le cas où elle a été suivie de troubles nerveux particuliers, tels que -la paralysie (1). M. Topiaard attribue le développement de l'inteUigence à l'accroissement de l'écorce grise en épaisseur et à son amélioration en qualité; ce critère n'a qu'un inconvénient, c'est qu'il est impraticable, car il n''y a aucun instrument capable d'apprécier l'amélioration de la qualité de' l'écorce grise.
Ce qui nous parait le plus décisif dans cette indépendance relative de l'esprit vis-à-vis du cerveau, c'est la très faible différence qui existe, d'après Broca, entre le cerveau de l'homme et celui des singes anthropoïdes. « Je viens de passer en revue, dit-il dans son discours sur l'ordre des Primates, prononcé à la Société d'anthropologie, tous les caractères anatomiques et morphologiques à l'aide desquels OQ a cherché à séparer le type du cerveau humain de celui du cerveau des autres Primates. Ces caractères différentiels sont tantôt tout à fait illusoires et tantôt tellement faibles qu'ils ne laissent entre l'homme et les anthropoïdes qu'un intervalle très étroit. Jamais il ne fut plus évident que, au point de vue zoologique, l'homme diffère moins de certains singes que ceux-ci ne diffèrent de certains autres singes (2). » Personne, je pense, ne contestera qu'une incommensurable dislance sépare l'homme, au point de vue intellectuel, de ces anthropoïdes si favorisés par le cerveau. Est-il une preuve plus décisive de la disproportion qui existe entre l'oi^ane de l'esprit et l'esprit lui-même? Le cerveau du singe asservi à ses grossiers instincts, incapable de progrès, menant sa vie toute animale dans les branchages épais où retentit sou cri
(i) Janet, Le cerveau et la pensée, ch, iv.
(2) Broca, Mimoires d'anthropologie ioohgigue et biologique. (Reii -nrald, 1879, p. 130.)
inarticulé, est presque idenlique à celui de l'homme, le roi superbe de la création. Qui oserait dire encore que le progrès de la pensée se mesure au développement de son organe? Comment ne pas redire ce mot d'un savant illustre cité par M, Broca : « Oui, par sa forme, par sa structure, par l'ensemble de ses dispositions bi^aniques, l'homme est un singe ; mais par son intelligence, par les créations de sa pensée, l'homme est un dieu. » Sans l'élever si haut, reconnaissons que cette pensée ne peut décidément se confondre avec son otgane physique, bien qu'elle lui soit liée dans nos conditions actuelles d'existence et qu'elle dépende, pour son ronctionnoment normal, de son plus ou moins de santé ou de perfection. Il nous sufflt que cette dépendance ne soit que relative pour que la dignité de l'intelligence soit maintenue et qu'elle ne dépende pas dans son essence d'un pur accident matériel, qu'il s'agisse d'une lésion cérébrale ou de ce brisement total de l'oi^anisme physique qui s'appelle la mort (1).
(t) Noua ne saitpiona trop fecommander sur celte question l'eicellent Ivre de M. Jonct, Le cerneau et la pensée. (Paris, Qerraer-Baillîère, 1863.) Voir l'article de M. Manouvrier sur le poids de l'encéphale [Rtvue tcienlifique du 2 julo ISSa). L'auteur iasiate sur la nécessité, dana les mesurages du cerveau, de tenir compte d'éléments divers, tel9 que rapports avec la taille, l'état pathologique ; il rappelle que lea races inCérieurea de très haute atature l'emportent pour la capacité crânienne sur lea plus civilisées, a L'iiitcllig'cncc, dit-il, n'est pas plus mesurable par le poids relatif que par le poids absolu de l'encéphale. » Il u'en conclut pas moins à une corrélation élroile entre le poids du cerveau et la pensée ; mais celte corrélation ne peut rien avoir d'abaolu après les déclarations que noua avons