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II. — L'INSTINCT ET L'INTELLIGENCE

11 est un premier point sur lequel le' transformisme matérialiste échoue complètement dans ses explications : c'est l'instinct chez t'animai. Nous rechercherons plus tard ce que nous en devons penser et s'il suffit à lui tout seul, sans l'intelligence, à nous faire comprendre la vie animale. Pour le moment, nous n'avons à considérer que l'explication qu'en donne l'école naturaliste. A l'en croire, tout dans l'animal comme chez l'homme doit venir du dehors, car tout se réduit à la sensation. L'instinct ne saurait être désormais que la résultante des expériences transmises et accrues d'une génération à l'autre par l'hérédité. Au point de départ, il n'existe â aucun degré, même engerme ou en puissance, chez l'animal. C'est une leçon lentement apprise, la grande leçon de choses de la nature extérieure. Nous demandons ce que l'on fait alors de ces cas nombreux en zoolc^e où l'instinct ne peut

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décidémeat se rattacher à aucune eipérience d'un genre quelconque? C'est bien le cas du tiécropkore, qui, bien qu'il meifre en donnant le jour à sa larve, prépare à cette larve, qu'il ne verra jamais, une nourriture animale à lui inconnue, son alimentation provenant uniquement, à l'âge adulte, du suc des .plantes. Qui lui a appris à ameQw à grand peine le cadavre d'une taupe dans le trou oCi il dépose sa larve pour que celle-ci trouve un aliment approprié? Sur quelle expérience peut s'appuyer cet insecte pour Opérer des acte» si compliqués, oii éclate une prévision si merveilleuse ? il ne connaîtra jamais sa progéniture ; l'aliment qui est approprié à celle-ci lui est également inconnu. 11 obéit donc à une impulsion innée dont il n'a pas conscience. Le xyloeope violacé oaperce-èois nous fournit un exemple analogue. Cette espèce d'abeille solitaire, au moment de pondre, attaque une planche quelconque et y pratique, avec ses mandibules, de longues galeries terminées en cul-de-sac dont l'extrémité inférieure n'est séparée de la surface externe du bois que por une couche mince de tissu ligneux. Le xjflocope, qui ne pond qu'une fois et meurt tôt après, ne travaille ainsi que pour préparera sa progéniture un gîte convenable. 11 ne prend pas moins soin de son alimentation ; car il tapisse la galerie qu'il a creusée du pollen des fleurs qu'il a amassé et roulé en boulettes ; avec la sciure du bois qu'il a creusé, le xj/locope fabrique une sorte de loge pour l'œuf qu'il pondra. Cette opé- FatiOD se répèle trois fois, puis il meurt. Quaud la larve, sortie de l'œuf, est arrivée au point nécessaire de développement, elle perce la paroi de sa loge, sans s'attaquer h la toiture trop compacte et gagne l'air libre. Jamais l'insecte qui opère ainsi méthodiquement sa libération n'a vu à l'œuvre un de ses devanciers. Il n'a rien appris, et pourtant il sait tout ce qu'il lui est nécessaire de savoir (1). Des faits pareils empruntés aux instincts des insectes pourraient être cités en

(1) Milne-EdwanU, vol. XIU, p. MT.

grand nombre. Les odyrtères, appartenant à la classe des byménoptères, préparent pour leurs larves une nourriture plus substantiel^, lia placent dans l'intérieur da leur nid, h .cûté de leur œuf, dont une larve va sortir, un certain nombre d'iusectes vivants, mais fïappés de paralysie de façon à être pour celle-ci une proie facile et susceptible d'être conservée frfdche pour le moment opportum. Cette paralysie, dans laquelle est plongée celte proie, est due à une gouttelette de venin inoculée dans le tborax par l'aiguillon de la pondeuse. A moins d'admettre chez Vodynère des connaissances scientifiques très développées sur l'eCTet des poisons, il faut reconnaître dans cette opération un instinct inné auquel l'expérience n'a rien pu apprendre (1). On pout tirer la même conclusion de l'instinct qui pousse les abeilles, quand leur relue est morte, à s'en procurer une autre en soumettant une larve d'ouvrière à un genre d'alimentation capable de développer sa fécondité et de la transformer en reine. Aucune tradition, aucune expérience acquise, aucun raisonnement ne peut leur apprendre ce qu'elles ont à faire pour remédier au mal qu'elles conjurent de cette façon. Qu'on veuille bien nous dire par quelle expérience la larve du sUaris, qui ne trouve les. conditions favorables à son développement que dans l'intérieur du nid souterrain construit par \'andrienne, espèce d'abeille solitaire, a appris à s'accrocber aux poils dont est garni le corps de cet hyménoptère et à se faire ainsi transporter dans le berceau que lui-même a préparé pour sa progéniture? La larve du silaris se glisse sous l'oeuf déposé par Vandrienne ; elle en entoure la coque avec ses mandibules et y trouve sa pâture; puis elle cbange de peau, et se sert de sa dépouille comme d'un bateau pour se maintenir à flot sur le miel sous-jacent qui la nourrit dans cettii seconde phase de son existence. Enfin elle s'y métamorphose en nymphe, puis en insecte ailé. Elle s'accouple dans l'air, pond ses œufs et

CD Mi[ne-Ëdwarda, ouvrage cilé, vol. XIU, p. 4D2.

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meurt. Ses larves se comporteot exactement comme elle, sans avoir rien appris (1).

Ces faits dûment constatés entre mille autres établisseot, croyons-nous, que l'hypothèse des expériences accumulées pour expliquer l'origine de l'instinct n'est pas souteaable, et qu'il a quelque chose en lui de primordial, d'inué. Ou ne saurait davantage y voir la maDifestation de l'intelligeBce proprement dite, opérant par comparaison, raisonnement, combinaison, car elle ne joue pas ainsi à coup sûr ; elle hésite, elle tfttonne, elle modifie son action. Cette difTérence eotre l'inAinct et l'intelligence ne s'applique pas seulement à ces, cas si curieux où la complication des combinaisons égale la profondeur de l'ignorance chez l'insecte. D'une manière générale, l'instinct chez les animaux sait sans avoir appris; la ruche, la fourmilière ont été construites avec la même perfection dès le pre- . mier jour ; le nid de l'oiseau a révélé autant d'art il y a dix mille ans qu'aujourd'hui.

Si nous nous en tenions à l'instinct sous sa forme primi^ tive, il suffirait à lui seul pour marquer une l^ne de démar* cation absolue entre l'homme et l'animal; au premier seul appartiendrait l'intelligence proprement dite, qui a conscience d'elle-même, qui apprend, qui progresse, tandis que le second ne s'élèverait jamais au-dessus de cette intelligence sourde, inconsciente, qui ne lui appartient pas, puisqu'un autre a pensé pour lui. On a dit non sans vérité que Dieu était l'intelligence de l'animal. Nous pourrions en rester à celte formule admirable : « L'instinct ne sait pas qu'il sait, l'iatell^nce sait qu'elle ignore, n

Nous devons cependant reconnaître que la question D'est pas aussi simple. En effet, on ne saurait nier, d'une part, que l'instinct peut acquérir un certain déveveloppement et, d'une autre part, qu'il ne parait pas suffire dans les cas où l'animal ne se contente pas de pourvoir au

(t) Milne-EdvrardB, Id., p. 176.

développement normal de son existence, mais répare un désordre, conjure un péril. 11 semble alors que l'iatelligence enti% vraiment en jeu. On se demande si la dilîérence essentielle entre l'homme et l'animal subsiste encore?

On ne saurait contester un certain progrès chez l'animal qui lui permet de profiter des expériences acquises et de modifier sur quelques pointe les procédés que l'instinct lui a su^érés pour pourvoir à sa subsistance. Nous ne nions pas que, renfermées dans d'étroites limites, les explications dar- Winiltes n'aient une part de vérité, que la lutte pour la vie n'ait eu quelque influence sur le développement de l'animal et que l'hérédité n'ait fixé les progrès réalisés. Éliminons de ces progrès les avantages acquis que l'on peut remarquer chez les animaux domestiques et qui sont souvent Fort remarquables, car nous sommes ici en présence d'une culture artificielle développée par une intelligence d'un ordre supérieur. L'homme en est l'agent principal, les procédés d'éducation qu'il emploie révèlent sa propre pensée et non celle de l'animal ; d'ailleurs, les moyens d'éducation dont il se sert sont très grossiers et font surtout appel aux appétits animaux. La science des chiens savants doit être attribuée à des causes d'ordre tout à fait inférieur; le chien a l'air de calculer, mais ne calcule pas réellement : il obéit à des signes presque imperceptibles qui empruntent toute leur eracacité aux sensations qui y ont été rattachées avec une habileté souvent merveilleuse, mais dont tout l'honneur revient à l'éducation humaine. Nous attachons une bien plus grande importance aux fails si curieux qui montrent l'abeille ou la fourmi, non seulement construisant leur ruche ou leur fourmilière de la façon la plus habile, mais encore la réparant, quand elle est détruite et pourvoyant aux inconvénients reconnus. On a vu des abeilles rétrécir l'orifice de leur ruche en été pour se prémunir contre l'invasion d'insectes parasites et l'élargir en hiver, lorsque ce danger n'était plus à craindre. L'exemple des castors transportés en Europe, qui ont modifié leur manière

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de construire, parce que les conditions de leur existence étaient cbângées n'est pas moins remarquable. Bâtir des huttes à ciel ouvert est sans péril dans les grands déserts américains; il D'en est plus de même dans un pays peuplé comme la France. Ne fallait-il pas ajouter une certaine intelligence à l'instinct pour que les castors égarés le long du Rliône aient construit et comme caché leur abri dans les digues du Heuve?

Les dernières observations faites sur les fourmis par M. Forel et sir John Lubbock, comme celles sur les abeilles par Hubert de Genève, démoatrent que l'animal est capable de modifier ses procédés, en tout cas d'organiser sa petite industrie de la manière la mieux appropriée à ses fins. L'élève du puceron par les fourmis pour en tirer une sorte de lait, la division du travail réalisée, par ces laborieux insectes, le répartition des tâches utiles à la communauté, l'existence de cette armée d'amazones batailleuses toujours prête à la défendre ou à l'étendre par la conquête, tous ces faits mieux observés que jamais révèlent une vie mentale dont nous aurons à déterminer le vrai caractère. Les mammifères supé- , rieurs nous en offrent des traits non moins remarquables : les ruses du renard et du loup pour atteindre leur proie ou pour échapper eux-mêmes aux poursuites, la perspicacité de l'éléphant, excitent légitimement l'admiration. Si de la vie mentale nous passons à la vie affective, il est certain que les animaux ont des sympatlùes comme des antipathies et qu'ils ont des alTections réelles. Nous concluons de toutes ces observations (|ui ne peuvent être coniestées que l'hypothèse cartésienne d'un pur machinisme animal, incapable de connaissance comme d'affection, est tout aussi inadmissible que rexphcation du transformisme matérialiste, qui ne veut voir dans l'animal comme dans l'homme que le mouvement des atomes.

Cependant la ligne de démarcation entre l'animalité et l'humanité n'en demeure pas moins infranchissable. Ce qui la creuse le plus profondément, c'est la prédominanco décidée

de l'iDstiDct chez le premier et de la vie conscieate, rédéchie et voulue chez le second. Nous a'avoDS pas à revenir sur les lai^s développements dans lesquels nous sommes déjà entrés sur la vie mentale et morale de l'humanité quand noas avons traité te problème de la connaissance ou caractérisé notre vie psychique. Nous avons établi et cherché à prouver qu'il y a chez l'homme une énergie latente qui, en se heurtant aux choses extérieures dont il subit le premier choc dans son propre corps, a'aHlrme par l'efTort. Elle s'excite et se développe par la résistance qu'elle rencontre ; elle fait acte de vouloir pour en triompher. Le moi se reconnaît lui-même et se distingue de l'objet dès la première maniTestation de ses volontés. La personne commence à se dégager de ce qui n'est pas elle, grâce â cette forme supérieure de l'effort qui s'appelle l'attention et concentre la pensée sur tes choses pour les connaître. L'efTort, l'attention à son second degré, s'applique au moi et se transforme eu réflexion. En apprenant à se connaître lui-même, le moi saisit à la fois sa raison et sa conscience, qui l'une et l'autre relèvent du particulier au général, aux grandes lois qui sont inscrites au fond de son être. Dans la raison il saisit cet à priori de la pensée dont le contenu se formule dans les catégories, dans ces grands axiomes qui, aboutissant au principe de causalité, impliquent la causalité suprême. Désormais, la sensation fournit les matériaux de la science qui tend au général, à l'universel, au diviu ; dans la conscience morale, le moi découvre une législation plus haute, celle de l'obligation morale. 11 se sent à la fois libre et obligé ; mais, en définitive, c'est la liberté, c'est la volonté qui a été l'agent' principal de cette -évolution psychologique dont les stimulants viennent du dehors, mais dont les conditions essentielles sont inhérentes à l'esprit humain. Grèce à ce processus qui ne fait que produire sa vraie nature d'abord sommeillante et engourdie dans la vie instinctive, il dépasse celle-ci, il la domine, il se dégage du courant toujours mobile des sensations, 11 se sent une per-

çiilizedbvGoOJ"^! "

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sonoe morale distincte de ces flols troublants qui passent et s'écoulent incessamment; sa mémoire l'alTranchit du passé, sa prévisioQ s'élance vers l'avenir. Il ne lui suffit plus de se nourrir, d'échapper au froid, au péril du moment, de procréer une progéniture à laquelle il n'est attaché que momentanément. Ayant conscience des privilèges acquis, il en tire profit, il les accroît, la carrière du progrès lui est ouverte, et rien ne montre mieux à quel point il a dépassé la simple vie instinctive qui u'a que la mémoire d'hier et que la prévision de demain, car celle-ei est tout ensemble surmontée et dirigée par la sensation. C'est cette barrière que ne franchit jamais l'animal, quoi qu'on en dise.

Sur ce poijit capital de la différence entre l'homme et ranimai, Maine de Biran n'a pas été dépassé. Il a établi avec une force de démonstration singulière que jamais le premier n'arrive à l'efFort voulu qui, provoqué par la résistance, donne au moi le sentiment de sa réalité, de sa liberté, de son indépendance et qui, en s' élevant à une sphère supérieure, devient attention, puis enfin réHenon, de telle sorte que le moi soit l'objet de sa propre contemplation et se reconnaisse durable dans la succession et la fuite des sensations ; ce qui est pour lui ta condition même du progrès. L'animal peut bien avoir une certaine intelligence, une certaine vie de sentiment, mais Jamais il n'atteint la personnalité ni la liberté. S'il s'élève parfois quelque peu au-dessus de l'instinct, jamais il ne se sent un être libre, durable, progressif, réellement distinct des choses. A bien plus forte raison ignore-t~il toujours l'entendement et ses lois, la conscieace et ses obligations, la liberté et ses nobles périls, Maine de Biran résume en ces termes ses vues profondes sur les relations enire l'homme et l'animal: «.Nous trouvons dans notre nature mixte divers faits étrangers à la volonté. Il nous arrive d'être éveillés en sursaut par des mouvements brusques et violents, provoqués, par l'image de dangers imminents. A l'instant du réveil, le moi, rentrant en possession de son

domaiûe, saisit et prend sur le fait, pour ainsi dire, les produits d'une force qui n'est pas la sienne, quoiqu'elle l'imite ou en contrefasse les actes et il part de là pour les arrêter, les suspendre, les continuer par une action alors seulement volontaire. Cette sorte de contraste et de passage de la spontanéité à la volonté nous fait distinguer ce qui appartient à l'aDlmal, à l'automatisme organisé, et ce qui est de l'homme {!). »

Chez l'animal, les facultés sensitives et oi^aiiiques externes et internes s'exercent constamment comme dans un homme en état de rêve et de somnambulisme. Et c'est là la dilTérence essentielle qui suffit pour montrer la supériorité de la nature humaine sur l'abimalité pure, à part tout développement dans la vie de l'esprit. « Ne .pouvons-nous pas concevoir, dit Buffon, ce que c'est que cette conscience d'existence dans les animaux, en faisant réflexion sur l'état bù nous nous trouvons, lorsque nous sommes fortement occupés d'un objet et violemment agités par une passion qui ne nous permet de faire aucune réflexion sur nous-mêmes? On exprime l'idée de cet état en disant qu'on est hors de soi quand on est occupé par des sensations actuelles. Cet état est l'état habituel des animaux (2). «

Ces conclusions seront confirmées si nous nous rendons un compte exact de la nature de l'instinct, en profitant de l'analyse si fine et si précise qu'eu a faite M. Joly dans son livre sur l'homme et l'animal (3). L'instinct est ce qui pousse l'animal à faire tout ce qui est nécessaire pour qu'il vive ; son organisme, dans chaque race ou espèce, est constitué de telle sorte qu'il a des besoins spéciaux appelant des satisfactions appropriées. Il cherche naturellement à éviter ce qui les contrarie et à se procurer ce qui les facilite.

(t) Œuoi-es inéditet de Miiine de Biran, pat Ernesl Naville. (Tome 111, page m.) fa] Buffon, OEuvMjg. (Tome IV, p. 303.) (3) Joly, L'homme et l'animal. (Piuia, Hschette, 1877. DeiiiiÈme partie.)

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Ainsi se forment et se développQat chez lui des désirs qui deviennent par leur continuité des tendances produisant des mouvements combinés en vue de satisfaire ses besoins. La sensation est un perpétuel excitant du désir et par là même du mouvement qui tend à te réaliser. L'imagination qui la perpétue avive et prolonge d'abord le désir, puis le mouvement qui lui correspond ; l'habitude, sans rien changer à la nature, imprime à ces mouvements une certaine modalité. Telle est la genèse de l'instinct, (juant aux procédés qu'emploie l'animal pour satisfaire ses besoins, nous avous vu qu'il ne les a pas appris, mais qu'ils lui sont innés, tout eu dépendant absolument de Torganisme. Ils varient avec celuici d'une espèce, à l'autre et dilTèrent du tout au tout suivant la prépondérance de tel ou tel de ces sens. L'odorat, par exemple, joue un rôle prépoodérant dans le développement de l'instinct des animaux. Ceux qui en sont destitués, comme' la baleine ou le chameau, sont d'une stupidité rare ; ceux qui en sont pourvus maniresteot, au contraire, une grande Dnesse de perception et sont aussi habiles à la chasse qu'à la fuite devant le danger. « Chaque animal trouve dans son organisation tout un ensemble de besoins précis, puis d'armes et d'outils appropriés, d'où résulte un ensemble de sentiments, d'images et de mouvements spontanés qui, s'assoeiant, se rappelant les uns les autres, le conduisent sûrement à ses fins. Ses besoins périodiquement renaissants le forcent à employer des moyens d'action particuliers et à se laisser guider par ses sensations spéciales(lj.n L'organisation d'un animal décide très évidemment de la nature de son alimentation, de son régime, par conséquent du cboix des lieux où il sera obligé de vivre, tantôt près d'un cours d'eau, tantôt sur les marais, ou au bord dé la mer, ou dans les arbres. Si la fauvette évite les hauteurs et se construit son nid dans des buissons bas, c'estqu'elle vole mal ; nichant plusieurs fois dans l'année, elle le fabrique léger

(1) Joly, ouvr. cité. p. 146.

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avec des herbes sèches. L'hirondelle, au coatraire, ayant le vol haut et prolongé, niche très haul et elle maçonae fortement son nid, grfiee à la salive abondante que son bec secrète. Chaque espèce d'oiseau, d'après M. Wallace, emploie les matériaux qui sont le plus à sa portée et choisit les situations les plus conformes a ses habitudes. La délicatesse et la perfection du nid seront toujours proportionnées à la grandeur de l'oiseau, à sa conformation, à ses habitudes. La force, la rapidité du vol dont dépend la distance jusqu'à laquelle l'oiseau ira chercher ses matériaux, la faculté de se tenir immobile en l'air, qui peut déterminer la place où le nid sera construit, la force et la puissance préhensive de la patte, la longueur, la finesse du bec, la mobilité du cou, la sécrétion salivaire, ce sont là autant de particularités qui sont après tout lé résultat de l'organisme et déterminent le plus souvent la nature et le choix des matériaux aussi bien que leur combinaison, la forme et la position de l'édifice. Les mêmes observations peuvent être faites pour ces merveilles architecturales que nous admirons dans les fourmilières et dans les ruches. Dans tous ces travaux souvent si parfaits nous ne trouvons aucune trace d'intelligence pleinement consciente ; leur perfection immédiate écarte l'hypothèse d'une virtuosité développée, d'un art appris. En résumé, l'animal agit sous l'impulsion fatale de l'organisme, sous l'influence de ses besoins qui sont éveillés par la sensation, avivés par l'imagination toute sensitive qu'il possède. Il est enfin guidé dans son mode d'opération, qui n'est que la modalité de ses mouvements combinés, par cette espèce de divination sourde que nous appelons l'instinct toi^jours harmonique à son oi^anisme. Si l'instinct est relativement infaillible dès le début, il a pourtant une certaine capacité de se modifier si l'organisme ou le milieu ont eux-mêmes subi quelque changement. La sensation de la peine et du plaisir est toujours' le grand moteur du mouvement chez l'animal, mais il peut être différemment affecté par un chai^ement de milieu ou bien par suite de telle ou

telle circoQstance accidentelle. Par exemple, quandia toile de l'araignée a été déchirée, les mêmes impulsioas qui l'ont poussée à la fabriquer l'incitent à l'ourdir à nouveau. C'est par des mobiles identiques que l'abeille et la fourmi arrivent à réparer les dégâts faits à leur habitation. Nous ue nions pas que, dans ces actions réparatrices, T intelligence ne soit plus mêlée à l'instinct ()iie lorsqu'il se manifeste pour la première fois, mais c'est encore une intelligence tout instinctive gouvernée par le besoin et ne sortant pas de l'orbite qui lui a été assignée par l'organisme, influencée qu'elle est par les conditions nouvelles de son milieu. Construire la ruche était aussi difficile que la réparer. Ne remarque-t-on pas dans la nature une force modératrice et réparatrice constamment en activité ? La plante ne détourne-^eIle pas ses racines des pierres qu'elle renconti-e sous terre ? < Quand l'animal, dit M. Joly, se heurte à un obstacle qui entrave la satisfaction de ses besoins, ceux-ci sont surexcités, une énergie extraordinaire est développée en lui, toutes ses facultés naturelles en sont comme aiguisées, l'instinct fournit tout ce qu'il peut donner. Tous les phénomènes secondaires ou consécutifs de l'instinct, n'accusent un changement, une dégradation, un progrès, qu'autant qu'il y a changement, dégradation ou pr(^rès dans l'une des causes d'impulsion auxquelles obéit sans les connaître la sensibilité de l'animal. Ces petites accommodations aux circonstances et ces légères variations individuelles dans la vie de l'animal peuvent augmenter en nombre, mais elles ne changent point de qualité, elles se rapporlent toujours aux mêmes préoccupations, la faim, l'amour, la fuite du danger ; elles ne font que répéter les mêmes mouvements, ceux que demande et impose la nature particulière des oi^anes ; elles sont guidées par les mêmes initMbrations, par ces impressions des sens qui elles-mêmes demeurent toujours spéciales. Ce qui les augmente et les varie, c'est une sorte de mémoire et d'imagination où l'on ne peut voir que le renouvellement des sensations primitives. Les travaux ou les occupations dans lesquels l'aai-

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mal déploie celte apparente variété d'Jniaginalioa ou d'invention subsistent toujoui*s aussi parfaits, aussi uniformes, aussi nécessaires (1). u L'animal est tellement dcpendant de son oi^anisme, qu'il ne devra qu'à son corps ses instruments de travail et qu'il n'essayera dans aucune circonstance de se . faire un outil, même pour imiter l'homme, parce que,. pour fabriq^uer un outil, il faudrait sortir de l'orbite de ses besoins et de 'Ses impulsions natives et, se fondant sur l'expérience du passé, croire à la permanence des lois ou des forces de la nature destinées à produire les mêmes effets dans des circonstances analogues et pour des fius semblables. Il y a plus : l'animai n'imitera pas même l'animal pour loutactedépassant son propre instinct; le chien de chasse ne poursuit que le gibier auquel on Ta habitué, et se montre stupide sur une autre piste. D'après les observatioUs de Pierre Hubert, les fourmis guerrières séparées des fourmis auxiliaires meurent de faim plutôt que de remphr l'office des fourmis travailleuses et de se creuser les loges nécessaires à leur conservation. L'animal en captivité se livre aux mêmes opérations que dans la vie sauvage, quand même elles lui sont devenues inutiles. il est si vrai que l'intelligence de l'animal est complètement dominée par la sensation que, comme le remarque Buffon, la perte d'un sens la modifie ou pai'fois la supprime, tandis que l'homme devenu aveugle ou sourd demeurera égal à lui-même. Il faut aussi distinguer entre le véritable développement intellectuel et la simple imitation, qui va chez l'anthropoïde jusqu'à simuler la pensée, a Les singes, dit Buffon, sont tout au plus des gens de talent que nous prenons pour des gens d'esprit ; quoi qu'ils aient fait pour nous imiter, ils n'en sont pas moins de la nature des bêtes. » U ressort de toutes ces constatations sur la vie animale qu'il n'est pas exact de soutenir, comme MM. de Quatrefages et Milne-Edwards, qu'elle ne présente, au point de vue de l'in-

(t) Joly, ouvp. cité. p. ne-179.

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telligence, aucune différence essentielle avec l'humanité, mais seulement un degrd de développement moindre. L'animal, dit-on à l'appui de cette thèse, comprend et se souvient; il juge, il raisonne, il délibère, il prévoit; en un mot, il pense. Qu'importe! s'il pense sans le savoir? Il aurait ainsi l'intelligence moins ce qui, pour nous, est le caractère essentiel de l'intelligence, une intelligence non intelligente, une réHexion non réfléchie, une liberté soumise à la nécessité. Voilà bien la dilTérence fondamentale entre l'homme et l'animal. L'intelligence de celui-ci, comme l'a très bien dit M. Itavaisson, est comme fascinée par son objet et aliénée d'elle-même. La preuve de cette fascination, c'est qu'aunune de ces opérations intellectuelles dont M. Milne-Edwards rehausse la valeur chez l'animal ne parvient à se dégager de la sensation, â la dominer pour distinguer le sujet de l'objet, pour conclure du particulier au général et statuer une loi. L'attention, chez lui, ne devient jamais réflexion, car !a violence de la sensation réussit seule à rendre l'animal attentif; il ne se fixe pas, il est fixé sur tel ou tel objet par une sensation prédominante, n ne possède que ce genre de mémoire qui est une reproduction des sensations par les images et jamais la mémoire créatrice qui combine librement ces images. Ses souvenirs sont proportionnés à reffet produit par les choses sur ses sens, à la vivacité de l'impression, et celle-ci est toujours en rapport avec la prédominance d'un sens particulier, comme de l'odorat chez le chien ou de la vue chez l'oiseau. L'association des idées n'est qu'un groupement des sensations liées entre elles sans aucune réaction du dedans. M. Milne-Edwards a beaucoup insisté sur la faculté de discernement qui fait que l'animal, même d'un ordre tout à fait inférieur, ne se confond pas avec les choses qui l'entourent; mais il n'y a là qu'une sensation sourde, qui n'a aucune analogie avec la distinction tranchée entre le moi et le non-moi. Lui attribuer le principe essentiel de l'entendement, à savoir le principe de causalité, parce qu'il a la vague intuition que son action pro-

duira dans certaines conditions un résultat spécial, c'est mécoDuattre le caractère général de ce principe; jamais l'animal ne dépasse la succession particulière, immédiate de deux fails. Saisir le lien de deux sensations n'est pas statuer une cause, ce n'est pas davantage raisonner. L'animal subit tout et ne se rend compte de rien. Parler de sa moralité, parce qu'on agit sur lui au moyen des coups ou des récompenses, c'est abuser des termes. Nous recoanaissons que tout commence clie£ lui, mais rieo ne s'achève, précisément parce qu'il n'a pas cette faculté maîtresse du vouloir libre, qui dépasse les limites de l'instinct el constitue la personnalité. L'instinct sexuel est à la racine de toutes ses afTentions et il ne s'élève pas plus à la vie morale dans cette sphère que dans celle de la connaissance.

Décidément cette vie morale est bien l'apanage exclusif de l'homme, et elle est à la fois son honneur et son péril, car précisément parce qu'il n'est pas conduit par l'infaillible instinct, qu'il n'est pas simplement un être de nature, qu'il doit poser et développer librement sa personnalité dans le domaine de la vie intellectuelle et de la vie affective, qu'il doit enlln s'achever lui-même sans que sa destinée se déroule fatalement sous l'empire des nécessités physiques, il peut manquer à cette destinée. Il déchoit misérablement quand il n'accomplit pas sa loi. Il n'en demeure pas moins que, par le fait qu'il secoue seul la vie purement instinctive et domine le cours tumultueux des fugitives sensations, seul aussi, il arrive à connaître au lieu de simplement percevoir; seul il exprime ce qu'il connaît par des signes qui ne sont pas de simples manifestations de la sensation ; seul il parle ; seul de l'attrait sexuel il fait l'amour, comprend et pratique le dévouement; seul, auHlessus de la peine et du plaisir il entrevoit l'obligation morale, sa loi et sa sanction, et se sent soumis à l'épreuve de la liberté; seul,enfln, d'un rassemblement d'individus rattachés les uns aux autres par le plus puissant des Instincts, il tire la société morale, la famille, la cité, l'huma-

nité. Précisément parce qu'il domine la sensation de toute la hauteur de sa pensée réflécbie, il conserve les acquisitions du passé comme un trésor qu'il accroît sans cesse, et il prend un élan vers l'avenir, selon celte loi du progrès que la vie purement instinctive rend impossible. Aussi peut-on dire avec Edgar Quinet qu'entre l'humanité et l'animalité il y a toute l'épaisseur de l'histoire. Il y a plus encore: il possède ce je ne sais quoi qui n'est pas du monde et qui pourtant est au fond de son être, qui le tourmente d'un désir inassouvi, d'une aspiration que rien n'arrête et qui n'est pas autre chose que cet élément i-eligieux dont l'importance est si décisive que d'éminents naturalistes n'ont pas hésité à en faire son seul trait distinctif. Nous allons reprendre l'une après l'autre ces diverses manifestations de la personne humaine constituée par la volonté libre. Origine du langage, sociabilité sous ses diverses formes, origine de la morale et de la religion, tels sont les divers sujets qui doivent mainlenaat nous occuper, car ils ont soulevé de nos jours d'ardentes polémiques (1).

(i) BUcliner a résumé dans son récent ouvrage {la Vie psychique des bélet, traduit par M. le D' Letourneau ; Paris, Heinwald, 188S,i loul ce que lés cipériencea dea Hubert, des Forel et des Lubbock ont accumulé de reasei^emeiila sur le développemenl mental des bètes. L'auteur clierche à les rapprochei' le plus passible de l'hamme. En elTet, ce serait bien au-dessus de lui qu'il faudrait les placer, car nul génie artistique n'égtLle celui des abeilles, des fourmis et des termites, s'il TtLut attribuer au développement de leur intelligence et non à l'ioslinct les merveilles de couBlruction qui nous sont rapportées. 11 faut faire une grande part dans ces merveilles ik l'imagination de l'auteur, d'autant plus que plusieurs des Mtt qu'il cite n'ont pour garant qu'un témoignage unique, comme par exemple la vie agricole avec semaillc et moissons des termites dans l'Amérique du Sud; souvent autisi nous n'y pouvons voir que dea inlerprétations arbitraires. Transformer en un service d'inhumation le soin des abeilles de dèbarraaser la ruche des cadavrea encombrants (p. 380), ou bien attribuer au regard d'une abeille un sentiment de justice révoltée (p. 23*), c'est ae livrer îl des hypothèses bien gratuites. SI nous noua en tenons aux faits constatés, nous reconnatlrons partout dans le livre de M. BOchner la conQrmation de nuire thèse de la prédominance absolue de la sensation. Donnez du miel ï cea fourmis si civilisées el elles laissent tout, leurs larves comme leur travail (p. 178). Coite admirable insUtulion de l'esclavage dans

tM LES ORIGINES.

la ronnnili^re a ponr première cause llmponibilHé oil ett l'ai Doanirelle-m£me; ît ya là une nécewilê pbfûqae (p. 179). Cea vailliDlea Koerrièrea tnenl leare lirvM et se toenl entre elles pltilAt qoe de oe pas satisfaire leur saovage instiocl (p. 203). Au contraire, les termites. Don verrières par nature, ne combaltronl jamais, quelque grand que soit le péril (p. 381). BUchuer reconnaît que ces artistes incomparables n'ont d'.iutre onUt que leur 1^, qui est assez solide pour leurserrirde inartean (p. 2Si). Les différences d'organisme se marquent dans la distrilmlion des rAles de reine, d'ouvriers ou de soldais p. !39), el crUe différence s'accuse dans l'œnf même. Il aulSt de varier l'alimenlalion pour produire des variétés foDoUonnellea chez les abeilles (p. 393). En ce qui concerne la vie d'aflection, elle n'eat pas moins subordonnée A la sens^ion; quand la reine ne sert pins krien, el qu'elle a acbevé sa mission mslemelle, elle est impitoyablement roiie i mort (p. 3O0); il en est de mSme des m&tes après l'accouplement dans les «ira (p. 305)- Les alvéoles royales ne sont soignées que' pendant la période des eaiaimB, apris quoi elles sont détruites. Si la reine perd se* antennes, elle perd la conscience de sa tiche maternelle (p. 376)- On voit que, d'après le témoignage même de BOchner, la vie animale se monlre à noua comme entièrement subordonnée i la sensation.

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