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LE LANGAGE, SON ORIGINE, SON HOLB DANS LA CONNAISSANCE

Exprimer ses seasalioDS par des actes physiques, gestes ou cris, est une propriété appartenant à l'animal comme à i'homme. 11 est incontestable que le premier se fait comprendre de ses congénères comme des autres êtres animés avec lesquels il entre en rapport (1). L'aboiement du chien, le henaissement du cheval, surtout le chant de l'oiseau, parcoureut une gamme de sons qui correspondent à des sensations particulières et à des seatiments tout à fait instinctif^, tels que la joie ou la douleur, ou même à une certaine affection. Les insectes ont leurs procédés à eux de communication; c'est en se touchant de leurs antennes qu'ils se donnent les informations nécessaires. Néanmoins, de l'aveu même de nos adversaires, ce genre de langage ne s'élève jamais jusqu'à la parole. L'homme n'est homme que parce qu'il parle. La parole, comme l'a si bien dit Max MiJIIer, est le Ruhîcon que ne franchit jamais l'aninial, parée qu'elle révèle une opération directe de la raison ; elle est la raison exprimée, de même que la raison est la parole interne. Le mot Logos réunit les deux acceptions. Analysons ce grand fait essentiellement humain pour en comprendre la portée.

L'homme, comme tous les êtres animés, communique ses

(1) MUae-Edwards, Leçons de phyriologie et danatomit comparée (U XIV, 36* letOB).

>ia LES ORIGINES.

seosatioDS ou ses sentiments par des signes, c'est-è-dlre par des actes corporels qui révèlent les ptiénomèues qui se passeot au dedans de lui. Nous devons faire entre ces signes, quelle que soit leur forme, la distinction capitale que nous avons établie entre ce qui est du domaine de l'instinct et ce qui est réfléchi, voulu, ou, pour employer une expression plus précise, conscient. Les manifestations corporelles qui traduisent la vie du dedans s'adressent tantôt à la vue, tantôt à l'ouïe. Les secondes sont inriniment supérieures aux premières, parce qu'elles disposent d'une bien plus grande variété de signes. Néanmoins, cette supériorité de mode n'acquiert quelque importance que si la vie instinctive est dépassée. Il sufilt que les signes pariant à la vue soient voulus et conscients pour qu'ils appartiennent à l'humanité seule et soient déjà un langage en rapport avec la raison. Les signes de cet ordre sont ou des jeux de physionomie ou des gestes. La supériorité de l'homme éclate déjà d'une manière tour à tour puissante ou charmante quand sa ngure est illuminée par la pensée ou parl'afreclion; la vie intérieure éclale parfois sur son front comme dans un rapide éclair ; la splendeur du génie y met comme une auréole, et son regard s'allume au feu de ses enthousiasmes. Il y a des moments où la forme corporelle devient si transparente que l'esprit la transfigure. Deux signes sont particulièrement humains : l'homme seul rit et pleure, parce que, pour pleurer et rire, il faut dépasser la sensation simple; pourrire, il faut sentir le contraste entre ce qui est et ce qui devrait être ou bien avoir plus ou moins clairement la conscience d'un certain désaccord avec sa propre destinée. Le sourire n'a jamais erré sur les lèvres du plus intelligent des anthropoïdes. Il apporte avec lui comme im premier rayon d'une vie plus haute jusque chez l'enfant; mais il n'a toute sa finesse et sa douceur que quand la personne morale s'est pleinement dégagée.

Nous trouvons déjà dans les simples jeux de la physionomie un langage qui tend à devenir vraiment humain, c'est-à-dire

intelligent, voulu, conscient. Ainsi en est-il du geste ; souvent il achève et supplée la parole; chez le grand orateur, Il peut manirester la plus haute éloquence après que Be parole a mis les esprits en branle. Les gestes, grâce aux conventions qui étendent leur signification, revêtent tous les caractères du langage articulé, sans l'égaler jamais et réussissent à transmettre la pensée ou le sentiment. Chez les sourds-muets ils remplissent tout à fait l'office de la parole.

Nous reconnaissons néanmoins que ce n'est que quand le langage s'adresse à l'ouïe qu'il acquiert t«ute sa souplesse, toute sa viftuosilé et qu'il s'accommode parfaitement aux grandes opérations de l'entendement. Le son est frère de l'âme, selon l'heureuse expression de M. Victor Egger ; il semble participer à son existence immetérieile. Toutefois, ici encore, nous devons distinguer entre sa période instinctive et celle où, grâce à la réflexion, il est marqué du sceau de la personnalité humaine. Le langage n'est d'abord qu'un cri provoqué par la sensation; ce cri se module plus ou moins et varie ses inflexions dans la mesure exacte où celui qui le pousse devient iatelligeiit; mais, chez l'animal, il n'exprime jamais que des sensations ; il les exprime plus ou moins bien, mais il ne les traduit jamais en pensées. Chez l'homme, au contraire, le crilui-mème peut révéler sa vie supérieure, comme dansl'inlerjection, qui, à certains moments, exprime notre plus vive admiration devant le sublime. Néanmoins, le plus souvent le cri, même chez l'homme, ne fait qu'exprimer le sentiment à l'état instinctif, quand celui-ci est encore tout nature en quelque sorte. La vie réfléchie ne trouve un oi^an^ digne d'elle que dans ce merveilleux langage articulé, qui, par une combinaison d'organes très divers, arrive à traduire toutes les pensées et tous les sentiments avec une flexibilité et une variété nuancée que n'atteint pas le plus parfait clavier. s Uuand la voix, dit M. Janet, a été produite par l'air expiré quia fait entrer en vibration les cordes vocales dans le larynx, les sons émis par elle se modifient au passage par le pharynx.

Les cavités Dasales en constituent la partie immobile ; la largue, les lèvres, le vtfile du palais, la partie mobile. Tandis que les premiers ne servent que d'appareil de résonaoce et de renforcement, les seconds, par leurs variations, produisent les divers modes d'artieulatiOD (1). »

Le langage articulé réalise une coordination puissante qui d'éléments divers et de phénomènes successirs tire un résultat harmonique. La volonté y joue un rôle prédominant, car elle seule est capable de la produire, u Ce qu'il y a d'admirable dans la voix articulée, c'est que bien que très riche en modifications, elle se ramène à un petit nombre de sons élémentaires qui sont les voyelles et les consonnes (2). » Le langE^e articulé ne se limite pas, comme le cri, à la sensation, à l'émotion, ou bien à cet état d'esprit où nous sommes en quelque sorte jetés hors de nous par quelque surexcitation intense. C'est la pensée qu'il exprime dans toute sa richesse, il représente d'abord les choses telles que l'esprit les voit, soit celles du dehors, soit celles du dedans, puis il met en lumière leurs relations, l'action qu'elles exercent les unes sur les autres, les moditlcotions qu'elles subissent dans leurs rapports variés.

Considérons de plus près le développement de ce merveilleux instrument.

Le langage commence par désigner les objets, par les nommer. Or, comment parvient-on ô nommer un objet? Évidemment c'est par cet acte essentiel de la raison qui s'appelle l'abstraction. Vous ne nommerez jamais un objet qu'en renonçant à le représenter dans sa totalité, dans sa complexité confuse; il y faut saisir un trait dominant, caractéristique, isoler «e trait pour le désigner, et par conséquent éliminer ce qui le complique ou le surcharge. Par exemple, comment arrivera nommer, à désigner un cheval? Si vous voulez rendre tout

(1) Jtmet, Psychologie, chap. :

LE PROBLÈME ANTHBOPOLOGl(tUË. 313

ee que la vue peut discerner, la couleur, le poil, la dimension, le port, la voix, vous n'y parviendrez jamais, et cela d'autant moins que plusieurs de ces attributs lui sont communs avec une muUilude d'autres èires. Il faut à tout prix saisir dans cette multiplicité quelque chose de dominant, de caracléristique, l'isoler, faire abstraction du reste el le fixer par une appellation. C'est ee qui a eu lieu. Le cheval, c'est, dans la langue primitive des Aryas, celui qui court. Voilà une première abstraction ; il en a fallu une seconde pour réunir tous les individus chevaux dans une même classe. Ici l'abstraction a été accompagnée de généralisation, autre opération qui n'appartient qu'à la raison ; ou n'est donc arrivé au substantif cheval que par ces deux actes caractéristiques de l'entendement. C'est par des procédés identiques que tous les substantifs ont été formés. Voilà pourquoi les racines des mots dans toutes les langues sont toujours des mots abstraits. Chaque racine exprime une idée générale. « Nous commençons réellement, dit >lnx Muller dans ses Leçons sur le langage^ par connaître les idées générales, et c'est par elles que nous connaissons et que nous nommons ensuite les objets individuels auxquels il est possible d'attacher une idée générale. Ce n'est que par une troisième opération de noire esprit que ces objets individuels, après avoir été ainsi connus et nommés, viennent à leur tour représenter des classes entières et que leurs noms propres se changent en uoms appellatifs (1). » Nommer c'est classer, c'est-à-dire ranger des faits individuels sous des faits généraux. « L'homme, dit encore Max iMuller dans s3s Nouvelles leçons sur le langage, n'a pu nommer un arbi'e, uu animal, uue rivière ou tout autre objet qu'après y avoir découvert préalablement quelque qualité générale qui le frappe comme étant son trait caractéristique. Le plus souvent il se contentait de ce qui frappait le plus for-

(1) La science du langage, cours proFesaé ï rioBlilutiOD royale de la Grande- Bretagne , par Max Mullec, traduit de l'anglaÎB par Georges Pepfot, (3° ML Paria, Duranil, 1869.)

S14 LES OBIGINES.

tement son imagination. Pour nommer )e ciie\a\ celui çvi court, il fallait que l'homme sût d'une manière générale ce que c'était que courir, comme aussi pour nommer Toiseau celui qui vole il devait avoir préalablement la notion de l'acte de voler. Si le langage procède ainsi de l'abstraction et de la généralisaliOD, ou comprend qu'il soit désigné par ce mot de U-iiit, qui signifie choisir, recueillir; car pour former la racine qui nomme la chose, il faut un choix préalable éliminant tous les caractères secondaires par un acte voulu , conscient au fond, quoique souvent d'une conscience sourde et latente (1). « Rien ne montre mieux à quel point l'entendement est présent dans l'opération élémentaire de la parole et ne justifie davantage cette admirable synonymie établie par la plus philosophique des langues entre la parole et la raison dans ce mot de Xiiyoî, qui s'applique à l'une et à l'autre. Le développement du langage dans la phrase et dans la proposition n'est que le développement de la raison, car seule elle peutrattacher l'attribut au sujet par ses procédés ordinaires d'abstraction et de généralisation, et par le verbe remettre en jeu le principe de causalité qui est la loi de toute action. 11 n'y a pas une seule proposition qui n'implique un jugement, et les jugements en s'enchaînant déroulent la logique naturelle de l'esprit humain. Donc la raison est l'âme même du langage. Y a-t-il rien de semblable dans le cri ou dans te signe instinctif de l'animal, rien qui suppose l'abstraction, la généralisation ? 11 ne fait qu'exprimer sa sensation ou bien cet ensemble de sensations susceptible d'un cerlain développement qui se résument dans ses besoins, il ne va jamais plus loin. L'homme, au contraire, dépasse immédiatement la sensation, le besoin ; il sort de luimême, il nomme l'objet de sa perception, il le caractérise, il le connaît et le fait connaître. Nous saisissons ainsi un second caractère de la parole (2). Le tangage inférieur de l'animal est

(1) MsiMuller, Nouvelle! leçon» mr letangage. Le^n 7«.

{2) Joly, l'hothme et l'anitnal. (Hachette, 1875, p. I9B et snlrantefl-l

LE PROBLÈME ANTHROPOLOGIQDE. 3)5

purement subjectif, sensationnel, si on peut ainsi dire; lia atteint son but quand il a exprimé ce que ressent l'animal, il ne va jamais plus loin. Quand les insectes se concertent et s'entendent pardes signes, c'est toujours pour obtenir ce que leurcommande l'instinct ou pour conjurer un péril. L'tiomine, au contraire, même sous l'étreinte de sa sensation s'attache à l'objet qui l'a provoquée, le nomme et par là de la simple impression reçue par ses sens s'élève à la connaissance. Parler, c'est connaître. Bientôt il ne se contente plus de désigner l'objet de sa connaissance parce qu'il le redoute ou qu'il le désire; il obéit à une impulsion plus noble, il veut le connaître pour tui-môme. poussé par un besoin supérieur qui est né et qui s'est développé avec son intelligence.

La parole devient ainsi l'instrument principal du savoir ; elle le rend possible grâce à ces facultés d'abstraction, de généralisation et de raisonnement où se retrouve la logique naturelle de l'esprit bumain. En outre, la parole conserve les trésors acquis et permet de les transmettre ; car, comme elle s'élève de suite au-dessus de la sensation pure pour en tirer la connaissance de l'objet, elle lui survit. L'animal répète les mêmes signes, mais chaque signe est aussi fugitif qu'il a été instantané. Les signes se renouvellent, mais la trace ne s'en conserve pas; jamais on ne les voit s'ordonner, se classer et composer un résidu permanent où l'expérience raisonnée du temps écoulé se dépose et s'enrichit tous les jours, fixant les progrès obtenus et préparant les progrès futurs, reliant enfin l'avenir au passé.

La parole comme instrument de connaissance rend à l'homme un double service. Tout d'abord, elle permet à l'esprit de prendre pleine conscience de lui-même, en donnant une formule précise à ses concepts, o La raison, a très bien dit M. Victor Kgger, est une parole intérieure comme te langage humain est la raison extériorisée. Oui, l'esprit se parle à lui-même, il formule ses idées, ses sentiments et en les formulant il s'en rend compte ; la vie réfléchie de l'esprit esl fortifiée d'abord par l'efTort né-

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ces8aire à la parole intérieure, et ensuite par l'expression qu'il doDoe à ses coQcepts en les tirant du vague. On dirait la nébuleuse iotellecluelle se formant en un noyeau solide. Eq second lieu, la parole extérieure produit au dehors ces idées, ces concepts ainsi arrivés à maturité, elle les transmet, elle les jette dans cette circulation vivante et fécondante des pensées humaines, et, en définitive, elle réagit sur la parole intérieure en la rendant plus précise et plus riche. La parole intérieure se distii^ue de l'extérieure comme un état faible se distingue d'un état foi-t. Elle est un précieux instrument de l'intelligence, en lui permettant de parcourir plus rapidement !a masse toujours croissante des images dont se compose sa richesse. Une fois créée, une fois mise en train à titre d'écho de la sensation sonore, elle semble oublier ses origines. On la dirait vivante par elle-même, elle n'est pas assujettie à puiser éternellement l'exislence dans le sein maternel de la sensation; on la dirait douée comme un animal adulte d'une vilalilé qui lui est propre. Elle rompt sans violence avec SCS origines naturelles. Elle s'esl tournée vers les riions supérieures de l'être; elle existe désormais par la seule pensée. La pensée s'appuie sur elle et, s'associant à sa vie, en fait presque une chose vivante, une souple armure qui se plie à tous ses mouvements, et, les revêtant de son éclat, les dessine avec netteté sur le champ de la conscience (i). « Intérieure ou extérieure, jamais la parole n'est identique à l'intelligence, comme si la pensée se résolvait toul entière dans le mot, car le mot pourrait disparaître, la pensée, tout en étant gênée, subsisterait encore, comme le prouve notre état mental quand nous cherchons l'expression qui nous manque pour une pensée dont nous avons l'intuition ou bien quand nous méditons le choix que nous ferons entre plusieurs synonymes. « Uae

(I) La Pai-ole intérieure, Essai de ptyokûlogie descriptive, par V. Egger, p. 20*-215. (Paris, 1882, Germer- BaUlère.)

intelligence subitement privée de la parole intérieure ce serait pas pour cela réduite à l'impuissance, mais seulement gênée comme un homme s.ubitement privé de la vue ou un aveugle de son bSton. Le langage intérieur est en général un écho affaibli de la parole sonora ou du son. Chez le sourd-muet, elle devient une image tactile intérieure, correspondant au langage mimique qui lui est propre. Rien ne prouve mieux l'indépendance de l'esprit vis-à-vis de son instrument. » Le langage de l'homme, comme l'établit parfaitement M. Victor Egger, est essentiellement la création de son esprit qui, par sa faculté de généralisation, dégage de plus en plus le mot de sa valeur d'onomatopée, seul moyen de ne pas s'attacher à un seul de ses attributs et de le rappeler dans sa totalité par un signe conventionnel. Il y a donc là une opération positive de l'intelligence. Celle-ci ne doit pas devenir oisive après ce premier acte, car il est de la nature du signe représentatif de perdre de plus en plus sa signification et par conséquent de s'annuler par suite de ce que M. Egger appelle l'habitude négative ou machinale, s'il n'est pas en quelque sorte ravivé par l'habitude active qui n'est autre chose que l'attention. « L'habitude positive vivifiée par l'attention est l'habitude parfaite ; par elle et par elle seule, l'àme corrige sa loi fondamentale, qui est la dispersion dans le temps en introduisant dans son devenir des éléments de permanence, d'unité relative, d'harmonie. Et la parole intérieure semble représenter en nous la perfection de l'habitude positive. L'attention est, en dernière analyse, le principe qui, transformant l'habitude nt^tive en habitude positive, maintient la parole intérieure à l'état de perpétuelle et consciente activité. En tant qu'habitude positive, elle est une œuvre de l'âme et en tant qu'habitude générale elle est un instrument de l'activité psychique {!).»

(1) V. Egger, ouvrage cité, p. Î05-Î07.

Nous ne pouvons que renvoyer pour le développement de ces pensées au li\Te de M. Victor Egger, si remarquable par la finesse et la richesse des observations psychol(^iques dont aucun résumé ne peut suppléer le détail.

Ainsi, soit qu'il donne à la raison pleine coDScience d'ellemême, soit qu'il la manifeste en s'articulant, le langage humain se distingue profondément du langage animal, du simple signe corporel.

Nous ne prétendons pas pour cela qu'il n'y ait aucune relation entre les deux langages. Pour la parole, manifestation de son èlre, comme pour son être tout entier, l'homme débute par l'instinct ; seulement il y a en lui à l'état virtuel quelque chose de plus, un élément de vie supérieure qui ne se développera pas de l'instinct tout seul par une simple évolution, mais qui, venant de plus haut, doit fiuir par le pénétrer. Oui, l'homme débule par le cri, par le signe corporel, mais il n'en reste pas là, et la parole raisonnée n'est pas un simple perfectionnement du cri que lui arrachaient ses premières douleurs. Le cri, l'interjection, pas plus que le geste, ne conticnnenl le principe do l'abstraction, de la généralisation, de la dialectique inhérente à la vraie parole humaine. ■ La trame du langage, dit très bien Max Muller, s'élève sur les ruines des interjections. Sans les admirables ressources que nous oITrele langage, les hommes n'auraient jamais eu que des interjections pour exprimer de vive voix leurs sensations et leurs Sentiments. Le hennissement da cheval, le beuglement de la vache, l'aboiement du chien,- le miaulement du chat, les gémissements, les cris de douleur ou de terreur et tous les mouvements convulsifs des muscles accompagnés de bruit, méritent presque au même titre que les interjections d'être appelés des parties du discours. Les interjections volontaires ne sont employées que quand l'impétuosité et la véhémence de quelque afTection ou de quelque passion fait revenir tout à coup l'homme à son état naturel et lui fait oublier pour un moment l'usage de la parole^ ou bien encore quand, pour

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une cause ou pour une autre, l'homme o'a pas le temps de se servir du langage. »

Le transformisme naturaliste a essayé de faire sortir la parole du signe ou du cri par voie d'évolution. Il a eu recours à deux explications, l'une empruntée à la physiologie pure, l'autre à l'expérience animale combinée avec la sélection sexuelle et la loi d'hérédité.

L'explication physiologique formulée par M. Broca avec sa précision ordinaire s'appuie sur la localisation de la faculté du langage qui a été constatée sur uu point spécial de l'hémisphère gauche du cerveau ; la plus légère lésion qui s'y produit amène l'aphasie à des degrés divers (1). Donc cette faculté tiendrait à un développement céréhral. Elle serait apparue chez l'anthropoïde supérieur dès que le cerveau aurait subi une modification suffisante. On peut objecter à cette théorie que la localisation de la faculté de ia parole n'est pas si évi* dente qu'on veut bien le dire, puisqu'on doit reconnaître que, à défaut de l'hémisphère gauche, l'hémisphère droit peut fonctionner d'une manière suffisante ; d'où il résulte que la fonction du langage est dans une certaine indépendance visà-vis de l'oi^ane. Cette indépendance relative peut très bien être admise sans que l'on conteste, pas plus pour cette opération particulière de l'esprit que pour toute la vie mentale de l'homme, que dans nos conditions actuelles d'existence la fonction est plus ou moins solidaire de l'oi^ane. En tout cas l'explication physiologique ne rendra jamais compte de l'élément rationnel du langage humain. Jamais une certaine disposition des lobes cérébraux ne nous fera comprendre la faculté d'abstraire, de généraliser et ne comblera, comme nous t'avons dit tant de fois, l'infranchissable abîme entre le mouvement et la conscience du mouvement.

(1) Bulletin de la tocUté atiatomique, pasùm, 4861-1863.— Bulletin de la société d'anthropologie de Parti, 1861, 1863, 1865,1866. — Hovelacque, Linguistique. (Reinwald, 1867, p. î8.) — Lefebvre, Philoiophie, p. 531.

L'explication tentée par Darwin sur l'origine du langage peut ne pas se concilier avec celle de M. Broca, car les faits très simples sur lesi]uels il Tonde sa théorie seraient incapables de produire aucune transformation dans l'appareil cérébral. D'après lui, pour expliquer la parole, il faut que l'on arrive à un signe qui ne soit pas immédiatement lié à la sensation présente, mais qui soit employé eonvenlionnellement ; la gamme du langage serait sans cela trop pauvre et disposerait de trop peu de notes. Il prétend trouver ce passage du signe purement sensationnel au signe de convention dans le souvenir que l'animal aurait gardé de certains mouvements complexes qui lui ont été utiles pour se procurer telle ou telle sensation et qu'il reproduit par la force de l'habitude, même quand cette sensation n'est plus directement stimulée. Ainsi les jeunes chats se rappellent la jouissance éprouvée en pressant le sein de leur mère, et ils sont amenés par ce souvenir à presser de la même manière une étoffe moelleuse. Cette habitude transmise par l'hérédité produit des mouvements réflexes, el ceux-ci à leur tour produisent des signes variés de plus en plus indépendants de la sensation présente. Nous ne pouvons comprendre en quoi ces s^nes contribueront à former quelque chose qui ressemble à la parole, lis n'ont de sens qu'aussi longtemps qu'ils expriment une sensation, comme le prouve l'exemple des jeunes chats qui pressent un tissu moelleux. Cette habitude de presser des substances molles sera toujours en rapport avec une sensation, ou bien elle sera un pur mouvement machinal, sans signification aucune. Darwin, pour expliquer l'enrichissement des signes, s'en réfère à ce qu'il appelle la loi des contraires qui fait que tout naturellement l'animal qui a exprimé d'une certaine façon un sentiment comme la colère donne une expression directement inverse au sentiment opposé. Nous lui demandons pourquoi le simple instinct ne suffit pas dans ua cas comme dans l'autre. Il tire encore parti de cette action directe du système nerveux qui fait que le

LE PROBLÈME ANTHROPOLOGIQUE. Ml

visage est cootractépar la douleur et épacoui dans la joie (1). L'animal est ainsi coDduit à exprimer en toute circonstance de la môme façon des sentimenls de peine et do plaisir, mais comme il suffit du simple jeu des nerfs pour produire ce résultat, nous n'atteignons pas le vrai signe conventionnel. Invoquant enfin la sélection sexuelle, Darwin attribue une grande influence sur les progrès du langage à l'expérience faite par le mâle de l'utilité de varier et de moduler son chant pour attirer la femelle. Il prétend que ie cbant de l'orang-outang en pareille occurrence peut nous donner une idée des brillantes variations du tangage humain (2). Pourquoi l'orang-outang mériterait-il davantage cet honneur que le merle ou le rossignol dont tes roulades n'ont jamais paru approcher de la parole qui nomme et caractérise les choses? 11 suffit de se rappeler ce qu'elle implique de développement rationnel, et à quel point elle met en jeu l'enlendemenl pour écarter toutes ces explications absolument insuffisantes.

Nous admettons sans difficulté que, de même que la sensation fournit les matériaux de l'élaboration intellectuelle, de même l'expression spontanée de la sensation ou le cri est, sans en être ta cause, le point de départ de la parole. Ici comme en tout, c'est ta cause formelle et finale qui est la vraie cause, combinant et disposant les éléments matériels en vue de ta Qn qui pour la parole est d'exprimer la raison. Les cris, les signes corporels doivent ôtre élevés du pur état de nature ou d'instinct à la vie de la pensée, à la vie réfléchie, par l'efTet d'un principe interne et supérieur. Alors seulement nous avons le langage humain, la vraie parole. « Tant que l'homme, dit IMaine de Biran, est à l'état instinctif, toutes ses impressions sont confuses ; le moi ne s'étant pas distingué lui< même des choses, ne distingue rien dans les choses, n'isole

(1) Darwin, L'expression des émolions cftei l'homme ei c/res les animaux, traduit par Samuel Pozzy et Benoil. (Relnwald.)

(i) DarwiD, La descendance de l'homme et la séleclion sexuelle. (Paris, Reinwald, 187S.)

3tS LES ORIGINES.

rieD et par conséquent ne peut rien distinguer spécialement, ce qui est la condition essentielle du langage. Il faut donc qu'il commence par se poser, en se distinguant des choses par l'effort voulu, et puis qu'il applique ce principe de distinction réalise pour la totalité de son être à ses diverses perceptions. Dana chacune il distingue le sujet de l'attribut, il peut affirmer l'existence distincte du premier et peut employer le verbe être, dire dusiijet qu'il est et dire aussi par l'attribut comment il est, c'est-à-dire de quelle manière il a été affecté. Le sujet est la cause, la force motrice ; l'attribut est l'effet produit. Donc, dans toute proposition, il y a comme un renouvellement du fait libre initial qui a constitué le moi. Voilà pourquoi le langage au sens complet est propre à l'humanité seiile, parce que seule elle est capable de l'effort voulu (1). » Maine de Biran reconnaît que l'homme ne débute pas par ce langage réfléchi, qui est l'aflirmation voulue de son moi. Il faut un acte de volonté pour faire du son un signe. « Il arrive un moment oii, l'existence de l'enfant cessant d'être purement sensitive, celle de la personne humaine va commencer (2). » C'est alors que commence la parole qui n'exprime pas seulement des besoins, mais encore des idées.

Il ne s'ensuit pas que le langage soit inventé à nouveau par chaque homme. Les signes dont il se sert s'enrichissent constamment de génération en génération et sont transmis par l'hérédité. L'enfant apprend à parler de ses parents qui lui communiquent tous les procédés plus ou moins perfectioûnés par leurs devanciers. Mais la rapidité avec laquelle il se les approprie prouve qu'il possède non seulement un organe approprié, mais la faculté intellectuelle du langage.

Si nous cherchons à remonter à son origine nous ne pouvons pas plus l'attribuer à une révélation directe, comme le prétendait Bonald, qu'à un contrat selon l'idée de Rousseau.

(1) Maine de Biran, CEuvres posthumes, vol. III, p. 161. (a) Maine de Biran, ouvrage cité, vol. III, p. lil.

LE PROBLÈME ANTHROPOLOGIQUE. Hi

Si le langage était une communicatioD direetB de la divinité, forme et fond, idée et parole, l'homiue serait un être entièrer ment passif, l'tii^le du potier pétrie par la toute-puissance divine ; il ne serait pas vraiment un être libre. Il naîtrait tout achevé. Dieu l'a créé apte au langage avec la faculté de Le produire, par le fait seul qu'il est doué de raison et de liberté. Quant  la théorie du contrat, elle ne soutient pas l'examen ; car, pour établir la convention du langage, il feudrait déjà parler, aucune opération subséquente n'égalant en diflir culte celle de déterminer les procédés de la parole et de rattacher tel sens à tel son. Comment ce lien a-t-il été établi, c'est ce que nous ne saurons jamais. — L'homme, aux temps primitifs, a-t-il possédé une perception plus vive des harmonies entre la nature et son esprit? « C'est le mystère des origines, dit Max Muller. Il y avait là une sorte d'instinct mental. Nous ne pouvons dire qu'une chose, c'est que l'homme possédait la faculté de donner une expression articulée aux conceptions de sa raison. Un certain nombre d'impressions extérieures ont .produit une expression vocale correspondante, UD cri, une interjection, puis une expression générale s'est dégagée de ces expressions multiples , qui a produit la racine, signe représentatif de la notion générale, et tout s'est fait conformément à la raison qui préside à la combi-r naisoQ des impressions extérieures, pour former des perceptions, et à la combinaison des perceptions, pour former des notions générales. La formation graduelle des racines qui résultent de la fusion d'un certain nombre de cris naturels ou d'imitalioos des bruits de la nature s'opère également bous le contrôle de la raison Jl y a eu là comme une sorte de sélection rationnelle (1). » Nous sommes ainsi amenés à faire une part assez large à l'onomatopée dans la formation du langage, sous la réserve que jamais l'esprit humain ne s'en est tenu

(1) Mm Uuller, Premières leçons sur torigiM da langage, 2° leqon, psge 15.

Slt LES ORIGINES.

là ; qu'il l'a tout de suite pénétrée d'un sens rationnel et que, prompte ment, il en est arrivé à la racine, vraie clef du langage, puisque ce qui le caractérise principalement, c'est l'abstraction et la généralisation. Il n'en demeure pas moins que la parole est toujours restée en corrélation étroite avec la nature par la sensation qui en émane directement. C'est là qu'est son réservoir; aussi toutes les idées ont-elles une enveloppe plus ou moins matérielle, même les plus hautes, les plus spirituelles. Le langage humain est un tissu de métaphores qui perdent peu à peu leur vivacité, ; c'est un herbier où les plantes sont fanées, mais l'homme ne pense qu'en images et son esprit même est exprimé par une métaphore, puisqu'il l'appelle un souffle (1). De même que l'âme ne se sépare pas de l'enveloppe corporelle qu'elle pénètre et ennoblit, de même l'idée s'enferme dans l'image, mais elle s'en dégage toujours plus pure, comme la lumière du flambeau qui la porte.

Il est de l'essence du langage d'être prc^ressif. Nous lut voyons franchir trois d^rés dans son évolution au sein de l'humanité. Nous avons d'abord les langues monosyllabiques, c'est-à-dire celles où les mots sont de simples racines sans indication de personne et de genre, comme le chinois ; puis nous avons la période A' agglutination dans laquelle deux racines s'a^lutinent pour former un mot, la première conservant son indépendance et la seconde se réduisant à uue simple désinence ; enfin nous atteignons le degré supérieur avec les langues à flexions où les racines se fondent et se modifient réciproquement,- Dès ce moment l'instrument du langage est parfait, il a toute sa souplesse, il se prête à tout exprimer. Quand l'écriture vient s'y joindre pour le fixer et pour lui donner une circulation indéfinie, les conditions essentielles du progrès sont réalisées ; nous n'avons plus simple-

(l) PeDBer vient de pensare, peser. — Tribulstion vient de tritmlare, bene. ~- Le mot i'étre vient d'nï ou souffle vital.. — Mourir vient de mar.

ment une évolution qui se répète daos un cercle restreint, nous avons l'histoire, le mouvement incessant de l'esprit humain s'avançant d'étape en étape. L'écriture comme la parole procède d'une faculté innée chez l'homme de reproduire par le dessin ce qu'il voit. Il n'y arrive que par une application nouvelle de l'abstraction, car jamais il ne peut reproduire l'objet tout entier. L'écriture commence par être essentiellement un dessin, puis elle aboutit aux signes conventionnels qui se rapportent aux sons plutôt qu'aux objets eux-mêmes. Après sa phase idiogrsphique, elle devient phonétique et revêt tour à tour la forme syllabique et alphabétique. Parvenue à ce point, elle est capable de fixer la parole humaine dans toute sa complexité et sa richesse (1). Quelque admirables et éclatants que soient ces progrès, ils ne sont que le développement d'une faculté primordiale à laquelle nulle évolution n'aurait pu amener l'humanité. Cela est déjà vrai du langage dans ses manifestations les plus basses, les plus inférieures, au fond des déserts africains ou dans quelque île de l'Australie. i Toutes les analyses et les procédés du monde, dirons-nous avec Max Muller, ne tireront pas des mots signiRcalifs du chant des oiseaux et des cris des animaux (2). » - a Je l'avoue, s'écriait Sydney Smith dans une boutade pleine d'un grand sens, je me sens si parfaitement assuré de la supériorité de i'homme sur le reste de la création, j'ai un mépris si marqué pour l'intelligence de tous les babouins que j'ai jamais rencontrés, je suis si convaincu que le singe bleu sans queue ne sera jamais mon rival enfKiésie, en peinture, en musique, que je ne vois pas pourquoi je ne rendrais pas justice aux quelques parcelles d'âme et aux lamt)eaux d'intelligence que les bêtes peuvent avoir, n

Nous ne saurions mieux conclure ce chapitre que par ces mots de Humboldt : « L'homme n'est homme que parce qu'il

(4) Voir l'article de M. Philippe Berger BurI'écritDredaDBr£i)cyctop<(fie ' dei iciencts religieuieg de M. Licbten berger. (2) Nouvelle! lefom tuF U laagagt, p. 422.

3i«. ... . LES. ORIGINES. ■

parle ; mais; pour trouver la parole, il fallait qu'il fAt déjà homine'(l). n En d'autres termes, pour trouver l'expression et'rîDstrumeQt par excellence de la raison, il fallait être doué de raison, aiffanchi de la vie simplement instinctive; il fallait être un moi, une personne. .

(I) " Der M«iuchtotDurMenaohdurchdleSpTsobe;uTnaberd<eSpFache zu finden, mata er schon bUnaoh tein. > W. Humboldt, Samitiehe Werke, vol. m, page SBl.

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