EN ANGLETERRE, EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE
Le positivisme a prétendu borner la recherche à la coDslatatiOD des Taits et à leur encbainement immédiat. Quand la science les a classés et hiérarchisés, elle a, pour lui, atteint son terme. Ce qui est au delà, la cause, l'origine lui échappent si complètement qu'elle o'a pas même le droit de les nier, puisque la négation de cette causalité transcendante aurait pour conséquence d'en transporter les attributs au monde phénoménal qui deviendrait son propre principe et rournirait ainsi une réponse à l'interrogation toujours illégitime de la raison. Nous avons vu le positivisme pousser son principe si loin, qu'il a éliminé la psychologie du domaine scienti&que par le motif que nous devons toiyours subordonner le sujet à l'objet, l'esprit au monde pour ne pas sortir de la certitude incontestable. Le positivisme nous a paru, eu définitive, inacceptable devant l'histoire comme devant la raison, et destiné à périr sous le poids de sa propre contradiction.
i Une autre école qui procède de lui a essayé de le corriger ou de le compléter, en expliquant la formation de ce que nous appelons Vàpriori, le fond indestructible de l'esprit humain, — les lois, les catégories, tes principes de notre pensée, à commencer par le plus caractéristique et le plus puissant de tous, le principe de causalité. Cette école, pour réaliser sa tâche, a dû nécessairement aborder la psychologie, puisqu'elle prétendait
établir par les plus fiaes analyses que l'esprit humain ne possède pas en propre l'élément qui semble intuitif, mais qu'il le doit à la sensation pure. Elle ne se contente donc plus d'interdire la recherche des causes ; elle prétend prouver qu'il n'y a pas de causes, que le principe de causalité D'est qu'une généralisation de la sensation provenant de sa fréquence et de sa régularité. Nous eu suivrons le développement, d'abord en Angleterre dans ses deux grandes directions connexes, je veux dire la théorie de l'associa tiouisme, que Sluart Mill a développée avec tant de richesse d'observation, et celle du transformisme qu'Herbert Spencer a poussée à ses dernières conséquences. L'Allemagne nous présentera une tendance analogue dans cette nouvelle philosophie dont on a dit, sans ironie, malgré l'apparence, qu'elle fondait la psychologie sans l'âme. Enûn, M. laine ramènera devant nous la même théorie avec la forme brillante et piquante de son style. Nous verrons la psychologie se réduire pour lui à un simple jeu d'ombres chinoises, sans qu'on trouve nulle part le moindre tissu résistant où les projeter.
i. — LA PSYCHOLOGIE ANGLAISE.
LA THÉOHIE DE LA CONNAISSANCE DE STUAHT HILL ET d'hERBERT spencer
C'est dans son livre sur la philosophie â'Hamjlton que Stuart Mill a formulé pour la première fois la théorie de l'association des idées, qui est pour lui la clef maîtresse du problème psychologique. Il prétend, par son moyen, évider complètement l'esprit humain, en rapportant aux combinaisons des sensations tout ce qui nous paraît axiome ou principe.
Avant de préciser sa pensée sur ce point capital, nous
3i LES ORIGINES,
devons de prime abord faire ressortir une contradiction flagrante dans son système, à laquelle participe également celui d'Herbert Spencer. Stuart Mil! a ftiaintenu, plus éoergiquement encore que l'école positiviste, ce grand domaine de l'inconnu qui écbappe à la recherche. Nous avons même vu qu'il a été presque traité de mystique par M. Liltré, pour avoir expressément réservé pour la religion ou, du moins, pour l'instinct mystérieux qu'elle révèle, c«tte terra incoffnita, où nous pouvons tout supposer, même l'existence de Dieu, pourvu que nous reconnaissions qu'elle échappe tout entière à la science. <• Le mode positif de penser, disait Stuart Mill, n'est pas nécessairement une négation du surnaturel, il se contente de le rejeter à l'origine de toutes les choses. La philosophie positive maintient que, dans les limites de l'ordre existant de l'univers, ou plutôt de la partie qui nous est connue, la cause directement déterminative de chaque phénomène est naturelle et non surnaturelle. Cette donnée permet de croire que l'univers fut créé et même qu'il est continuellement gouverné par une intelligence, pourvu que nous admettions que le gouvernement intelligent adhère à des lois flxes (1). »
Voilà donc la possibilité du divin, du surnaturel, statuée de la façon la plus catégorique 1 Et pourtant toutes nos idées ne viennent que de nos sensations plus ou moins combinées et associées ! Il n'y a nul moyen d'accorder la possibilité du divin et une théorie de la connaissance qui ne connaît d'autres sources que les sens. Jamais ceux-ci ne donneront même la plus vague intuition du divin, de ce que Stuart Mill appelle si bien le surnaturel. La matière ne donne que l'élémeat matériel, transitoire et inférieur. De deux choses l'une: ou le divin, le surnaturel doivent être éliminés, même à l'état de simple possibilité, ou la théorie sensationiste de la connaissance est insuffisante, et ne réussit pas à nous délivrer de
(1) stuart Uill, Au^iale Comte and Foiitivàm. Loadres, 186G.
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LE PROBLÈME DE LA CONNAISSANCE. si
VàpHori. Nul artillca dialectique ne parvieadra à dissimuler cette contradictioD que aous veiroDS s'accuser avec une inleasité oouvelle dans les derniers ouvrages de l'émineot penseur.
Herbert Speucer ue l'a pas plus évitée que son devancier, bieu qu'il ait accordé une part plus grande à l'explication simplement mécanique des choses, en faisant rentrer la théorie de l'association des idées dans celle de l'évolution. < Le vrai savaat, dit-il, dans son livre des Premiers principes se voit, dans le monde extérieur comme dans le monde intérieur, au milieu de changements spirituels dont il ne peut découvrir ni le commencement ni la fin, soit dans la cosmologie, soit dans la psychologie. 11 découvre que les choses externes et internes sont également insondables dans leur genre et leur nature dernière. Dans toutes les directions, les recherches arrivent à le mettre face à face avec l'inconnaissable (1). nCet inconnaissable se confond avec l'absolu, u Nous avons conscience du relatif comme d'une existence soumise à des conditions et à des limites ; il est impossible de concevoir ces conditions -et ces limites séparées de quelque chose à quoi elles doivent leur forme. En conséquence, il doit y avoir une conception de ce quelque chose qui remplit leurs contours, et c'est cette conception de ce quelque chose d'indéfini qui constitue notre notion du non-relatif ou absolu. Elle s'impose à nous comme un élément positif et indestructible de . la pensée. L'impulsion de la pensée nous porte invariablement par delà l'existence conditionnée vers l'existence inconditionnée, dans l'affirmation d'un principe insondable où la religion reconnaît un principe identique au sien (2). »
Nous savons qu'Herbert Spencer réduit l'inconnaissable et l'absolu à une abstraction transcendante qui échappe à toute
(1) Premiers prineipu, p. 9S.
(S) Id., p. toi.
34 LES ORIGINUS.
notion anthropolc^que, parce qu'on peut admettre, selon ses propres expressions, un mode d'existence aussi supérieur à la volonté et à l'intelligence que ces modes sont supt'rieurs au mouvement mécanique. Il n'en demeure pas moins que ce mode d'existence supérieur au mouvement mécanique, que la pensée statue par delà le relatif et le connaissable, est un vain leurre, si la théorie de l'évolution mécanique, telle que l'expose Herbert Spencer, est fondée ; car nous verrons qu'elle explique tout dans l'homme et en dehors de l'homme, qu'elle ne laisse pas une place dans le monde pour autre chose que la force mécanique, pas une fissure dans l'esprit pour un autrô élément, dételle sorte que, ni dans l'objet ai dans le sujet, il Q'y a place pour l'iaconnaissable ou l'absolu ; tout est connu, expliqué, tout est matériel, relatif. Au fond, le sujet n'existe pas, il D'est que l'objet modiSé suivant la loi invariable de la permanence et de la force. Il faut donc ou renoncer à l'inconnaissable, à l'absolu, ou briser le moule éUi>it du mécanisme universel. Il en résulte que l'évolution, pas plus que l'association des idées, n'explique Tesprit humain. Nous savons donc déjà, avant de les avoir examinées en elles-mêmes, que ces deux théories sont insuffisantes, puisqu'elles se heurtent à un fait des plus positifs constaté par elles, à savoir la présence dans l'esprit de cet élément d'inconnaissable, d'absolu que la simple notion du relatif entraîne avec elle par une association d'idées qui, cette fois, est une loi.
Si maintenant nous considérons en elles-mêmes ces deux théories, en faisant abstraction de la notion de l'inconnaissable et de l'absolu, dont elles n'ont, pourtant, pu se débarrasser, noua ne les trouverons pas moins insuffisantes pour expliquer le simple phénomène intellectuel.
Stuart Mill a été devancé dans sa théorie de l'associatioQ des idées par un philosophe du xvni* siècle, qu'il n'a eu qu'à' compléter, c'est [lume. Lui aussi a cherché, eu analysant la complexité et la combinaison des sensations, à éliminer \ei
principes primordiaux dp l'esprit (1). Il s'est surtout attaché au priacipe de causalité, « ee boulevard de l'école intuitive, » comme l'a si bien nommé Stuart Mill. D'après Hume, nous sommes arrivés à chercher les causes de tout phénomène par suite d'une habitude invétérée de notre esprit résultant du fait de la succession fréquente de nos impressions. C'est le simple fait de succession que nous avons peu à peu élevé au principe de causalité, A force de constater ieposiAoc, nous sommes arrivés, peu à peu, au^ropicï*Aoc, La succession est devenue pour nous une cause, grâce à Pintensité et à la pépétilion de sensations concomitantes. L'imagination a perpétué l'effet de ces sensations, et leur a donné une certaine durée. Nous en avons tiré ta loi d'induction qui reporte dans l'avenir l'ordre de succession constaté dans le passé. 11 n'y a là qu'une simple habitude intellectuelle fondée sur des expériences qui ont revêtu le caractère de la nécessité. Ces sensations conservées dans l'imf^ination avec leur enchaînement accidentel, et pourtant si fréquent qu'il semble constant, nous ont donné l'idée d'un inonde extérieur oi^anisé. Nous avons élevé à l'identité leurs éléments communs ou persistants, et ainsi nous nous sommes forgé l'illusion de la matière. C'est par un procédé pareil que nous avons élaboré l'idée du moi, qui est la résultante des éléments communs à toutes nos perceptions. Son identité n'est qu'une sorte de. total d'expériences similaires. Hume couronnait ce scepticisme absolu par la foi en Dieu, comme pour se mettre en règle avec l'autorité et peut-être avec ses propres aspirations. Nous ne nous arrêterons pas à réfuter Hume, parce qu'il vaut mieux s'attaquer à la forme perfectionnée de son système. Conlentons-nous de lui objecter qu'il n'a expliqué nulle part le fait primordial de Vimpre^ sion, qui est le pivot de son système, car pour qu'une sensatiou se produise, il faut bien que l'objet qui la provoque s'im-
(l}Hun:ie, Traité de la nature humaine. — Cotnpayré, Philosophie de David Bume. — Philoiopkie de Hume, pw HloUi
prime sur le sujet qui la ressent. Hume laisse ce fait primordial comme suspendu dans le vide, sans qu'on sache à quoi il se rattache, puisqu'il ne peut nous rendre compte ni de l'organisme ni de l'esprit, tout s'évanouissant dans la chimère imaginalive. 11 n'a, d'ailleurs, Jamais établi que l'impression sensible fîtt la seule source de nos idées, car, d'après lui-même, l'idée précède parfois l'impression. En laissant à l'induction un caractère purement fortuit et empirique, il rend la science impossible, car il lui enlève toute sécurité (1). Les autres objections qu'on peut lui faire sur l'impossibilité oii il est d'expliquer ce moi qu'il réduit à n'être qu'un paquet de sensations, et qui doit pourtant avoir la force intellectuelle d'enchaîner les impressions et d'y mettre la cohérence, trouveront leur place dans la discussion à laquelle nous allons soumettre l'associationisme contemporain.
Nous avons déjà dit que Stuart Mill cherche à expliquer par la sensation seule ces catégories ou formes de la pensée qui, par leur permanence ou leur universalité, semblent intuitives, et paraissent venir de notre esprit et non du dehors. Tel est le principe de causalité qui nous fait toujours rattacher les conséquences à des antécédents. La notion de la substance qui supporte tous les attributs que nous distinguons dans les choses ne nous est pas moins naturelle et a tous les caractères d'une intuition. En outre, nous ne pouvons nous empêcher de placer toute chose à un certain moment et en un certain lieu, c'est-n-dire dans le temps et dans l'espace. Enfin, nous avons conscience du moi et du non-moi. Voilà ce qu'on peut appeler Vàpriari intellectuel. Nous parierons, plus tard, de l'a priori moral. C'est cet élément intuitif que Stuart Mill après Hume prétend éliminer (2). Il ne se contente pas, en effet, de faire dans la connaissance la part légitime à la sensation qui lui fournit ses matériaux extérieurs et ses stimulants ; il
(1) Voir Robert, De la Certitude, chap. xii (Paria, Thorin, 1880).
(2) Stuarl Mill, Philosophie de Hamilto», Iraduclion Gaielie (Oermer- Baillière, 1B69).
lui donne lout, absolument tout, cor d'après lui il n'y a pas une idée, un principe qui ne s'explique par sa fameuse théorie de J'associatioD des idées produites de la sensation. Celles-ci s'associent selon certaines lois Qxes, que Stuart Mill s'efforce de déterminer. Ces lois sont au nombre de trois. : 1° Nous pouvons constater que des idées semblables.tendeQt à se rappeler l'une l'autre dans notre mémoire. 2" Quand deux idées ont été éprouvées successivement ou simultanément, l'une tend à éveiller l'autre. Dans le premier cas, l'antécédent ramène toujours le conséquent. 3° La répétition de la concomitance des idées tend à les rendre inséparables et à les enchaîner étroitement les unes aux autres. La disposition de notre esprit à rattacher tous les phénomènes à des causes est une simple habitude qui lui vient de cet enchaînement constant des idées concomitantes. 11 n'a pas eu besoin de tirer de sa propre profondeur le principe de causalité; ce qu'il appelle de ce nom n'est que le résultat d'expériences accumulées. 11 a accompli un pn^rès important dans sa propre évolution, quand, après avoir éprouvé des sensations, il les a prolongées par le souvenii', et s'en est représenté la continuation par l'imagination. Dès lors, il nes'est plus contenté des sensations présentes toujours fugitives; Il a eu l'idée de sensations possibles. Cessensations posslblesont touldesuite revêtu pour lui un caractère beaucoup moins éphémère que la sensation présente, qui ne fait qu'apparaître et passer. Elles se sont présentées à lui dans la corrélation des antécédents et des conséquents à laquelle il voit se soumettre toutes ses sensations actuelles. Ces sensations possibles ont ainsi formé pour l'esprit une sorte d'organisme fixe qui bientôt lui est apparu comme l'antécédent inépuisable et constant des sensations présentes. En rapportant tes secondes aux premières, il est arrivé à se former l'idée d'un fond résistant sous les flots cliangeanls des sensations présentes. C'est ainsi que la notion de la substance comme celle de la cause est sortie de l'expéfience sensible par le jeu naturel de celle-ci,, sans
aucune intuition préliminaire. Le fait que les mâmes expériences possibles se présenteat à tous les hommes a revêtu le monde extérieur d'un caractère de réalité et d'objectivité, qui a conduit l'esprit â l'idée de corporalité et de matière. La notion d'espace et de temps s'est formée grâce à l'expérience incessamment répétée que nous pouvons toiyours supposer un point après le point constaté, un moment nouveau après le moment qui vient de passer. Nous imaginons toujours d'autres points après ceux que nous avons perçus. La loi de l'association des idées nous fournit ainsi les notions d'infini et d'espace. Nous arrivons à la conscience du moi, précisément par la distinction que nous établissons spontanément entre les sensations possibles dont noire imaginaliona fait un organisme extérieur à nous et notre faculté d'éprouver des sensations actuelles. Celles-ci constituent le moi ; l'association des idées ramène incessamment cette opposition entre les sensations présentes et les sensations possibles, d'où résulte le sentiment et la conscience de notre pery>nna1ité.
Telle est, en résumé, celte tentative d'expliquer complètement le sujet par l'objet, l'esprit humain par la sensation. Elle ne résiste pas à l'examen. Nous lui opposerons d'abord, sans y insister de nouveau, l'objection préliminaire que nous avons faite au positivisme en lui contestant le droit d'employer la méthode ioductive. Pour élaborer cette théorie de la connaissance, disons mieux, pour fonder une science quelconque, il faut conclure des phénomènes actuels aux phénomènes futurs pour tous les cas où les circonstances seront identiques. Si on ne s'élève pas jusque-là, il n'y a plus place que pour la constatation de la sensation présente et fugitive. C'est l'impression de l'animal ; ce n'est plus le savoir de l'homme. Mais, encore une fois, de quel droit conclure du phénomène uniquement perçu par la sensation à son renouvellement certain dans des circonstances analf^ues f La sensation n'alfirme rien de semblable, car elle est essentiellement fugitive, momentanée, et, pour généraliser, prévoir, induire, il
faut \fk dépasser, il faut un acte de l'esprit. Au reste, Stuart Mill admet l'objection daus une certaine mesure, puisqu'il admet que les lois statuées par lui ne valent que pour notre milieu. Alors rieo ne nous en garantit la permaneace.
Il ne s'est pas contenté, comme les premiers positivistes, de la simple induction, qui annonce le retour des phéDOmènes aux conditions déjà connues. Nous avons vu quelle importance il donne à la notion des sensations possibles qui seule lui fournit l'idée de la substance et du corps. Mais ce concept des sensations possibles ordonnées en un vaste système ne sort point spontanément de la sensation présente. Le possible, qui n'est pas autre chose que la virtualité, lui écbappe complètemeut ; la sensation ne porte que sur le réel. Elle peut sans doute le prolonger par rimagination, mais de là à fournir la notion d'un monde, d'un système de possibilités ordonnées et hiérarchisées, il y a un abîme qu'elle ne fraocbira jamais à elle toute seule. La notioD de substance et celle de corporalité ne sont donc pas une simple évolution de la sensation même prolongée dans l'imagination. L'idée d'infini dans le temps et l'espace est tout autre chose que la supposition d'un nouveau point toujours 'possible après celui qu'on a constaté. Le prolongement n'est pas l'infini; celui-ci ne se dégage pas de la simple juxtaposition des points. Tous les points connus plus un ne donnent point la Dotion de l'espace ni du temps. Pour les placer dans l'espace et dans le temps sans home, il est de toute nécessité que l'esprit connaisse intuitivement ce que c'est que le temps, ce que c'est que l'espace. La notion de la cause ne peut absolument pas être ramenée à celle d'une simple succession ; un million d'antécédents suivis de conséquents ne donne que des antécédents et des conséquents et non des causes et des effets. Nous en avons une preuve péremptoire dans le fait incontestable qu'il y a des successions invariables qu'on ne peut ramener à la relation de l'effet à la cause. Le jour succède invariablement à la nuit, et
cependant ce a'eat pas la nuit qui produit le jour. S'il y a donc une distinction essentielle entre la succession et la causalité, il faut trouver la notion de cause ailleurs que dans la succession, c'est-à-dire en dehors desclioses ; il faut lachercher dans le sujet lui-même, dans l'esprit (1). En outre, comme le fattremarquerM.Janet, l'association desidées, quand elle provient de la sensation et qu'elle est livrée à elle-même, n'aboutit jamais à des notions bien ordonnées. Nous connaissons des associations semblables dans ie sommeil ; le rêve nous livre au libre jeu de nos sensations ; aussi produit-il les amalgames d'idées les plus bigarres, bien qu'on puisse avec un peu d'attention discerner les Tils ténus et brisés qui ont lié ensemble nos souvenirs et les impressions premières qui ont provoqué cette inextricable confusion. Pour que nos idées s'associent d'une façon normale, il faut que nous les dominions el les surveillions, que nous les contenions dans des bornes raisonnables, en un mot que nous déployions les facultés actives de notre esprit. La liaison purement extérieure et fortuite des idées diffère du tout au tout de l'association logique, qui est un acte de la pensée (2). Stuart Jiill ne voit pas que toute sa théorie de l'association des idées est une prodigieuse pétition de principes. Que cherche-t-il par ce moyen, sinon à expliquer la présence de l'idée de cause dans l'homme? Qu'est-ce à dire, sinon qu'il en cherche l'origine? AiQsi, dans l'eiTort même qu'il fait pour éliminer le principe de causalité, il lui rend hommageet le consacre; car, d'après lui, l'association des idées est la cause de l'idée de cause, elle en donne à la fois le comment et le pourquoi, et pour l'élaboreril a dû faire incessamment usage du principe de causalité. C'est surtout quand nous considérons son explication de la conscience du moi qu'éclate l'insuffisance de sa théorie.
(1) M. Stuart Mlll croît se tirer d'aiTaire en parlmt d'antMdentB InrarlftbleB, mais il ne dous dit pas commeat U les distingue.
(2) Janet, Ptychologk, cbap. i, SI, 92.
Comraeat esl-il possible de réduire le moi à o'ëtre qu'un résidu, une. complexité, un point de reocoatre de seasatioDs, même en ne lui demandant pas des foDCtloos plus hautes que ne le fait Stuart Mill? Pour associe^ deux idées, il laut que le moi ait au moins conscience de durer plus que l'une et l'autre et de les dominer pour les combiner. Il n'est pas possible qu'il.soitsimplement le total de ces deux idées ou sensations, puisqu'il les rapproche et les associe. Il faudrait alors le définir une addition qui s'additionne elle-même, ce qui est un non-seus.Acôtéde l'élément de durée qui le distingue des sensations, le moi possède aussi un élément d'activité, une énergie qui lui est propre et sans laquelle il ne les associerait pas ; car dire qu'elles s'associent toutes seules eu le traversant, c'est ne rien dire. De deux choses l'une, ou elles traversent simplement le moi, et alors elles ne laissent point de trace, ou elles marquent leur passage en subissant une réaction. Cette réaction suppose un élémcut actif, quelque chose qui n'est pas seulement le flot poussant le flot, mais une force qui s'en distingue. Pour que la chaîne de l'association soit perçue, c'est-à-dire ait la moindre réalité, il est indispensable qu'au moins un des chaînons s'en sépare, s'élève au-dessus d'elle et en ait conscience. Le fait de conscience implique la distinction entre l'objet et le sujet, sinou il s'anéantit; il n'y a plus de pensée, plus de connaissance, mais le simple mouvement des choses, mouvement qui, ne laissant point de trace, est comme s'il n'existait pas.
Stuart Mill 'a bien eu conscience lui-même de l'insuffisance de son explication du moi. D'abord il emploie fréquemment des formules qui dépassent sa théorie, comme quand il parle « de cette réalité qui par le groupement des phénomènes établit la loi des êtres, qui fait que l'immédiat et l'actuel s'enchatne au médiat, au possible. « Pour accomplir une pareille opération, il faut être "plus qu'un paquet de sensations ou une complexité d'impressions. Avec sa haute loyauté, l'émineut penseur a lui-même reconnu que nous ne
4ï LES ORIGINES.
pouvions nous contenter des explications de Hame sur ce point capital : « Le lien, dit-il, l'union organique qui rattache la conscience présente à la conscience passée qu'elle nous rappelle est la plus grande approximation que nous puissions atteindre d'une conception positive du moi. Je crois d'une manière indubitable qu'il y a quelque chose de réel dans ce lien, réel comme la sensation elle-même et qui n'est pas un pur produit des lois de la pensée sans un fait qui lui corresponde, A ce titre, j'attribue une unité au moi, à mon propre esprit en dehors de l'existence des possibilités permaueates (1). « Voilà le point Rxe que nous cherchions^ la réalité du moi ; quelque incomplète et dépouillée que soit encore cette réalité, elle nous permet de reprendre pied. Sans ce poiiit fixe, la pensée roule dans le néant; car le dernier composant qu'atteigne l'analyse dans nos idées n'est qu'une sensation, c'est-à-dire une représentation. Par quoi ou par qui a-t-elle été posée ? Où cette représentation a-t-elle pris adhérence? Qu'y a-t-il derrière elle? Nous ne pouvons rien supposer au delà, et ainsi nous ne sortons pas des représentations qui ne représentent rien et qui n'ont pas de foyer concentrateur. Ni rayon ni miroir; c'est le néant, à moins que le moi n'ait sa réalité. Malheureusement, Stuart Mill s'est contenté de faire de la mémoire le seul l'acteur et le facteur bien insuffisant du moi. âa théorie de la morale, ne s'élevant pas au-dessus de l'utilitarisme, ne lui permettait pas de donner à la personnalité sa base la plus indestructible dans l'absolu moral.
HBRBEHT St>BNCER
Herbert Spencer a élargi l'explication de Stuart Mill en la complétant par sa théorie de l'évolution. 11 a ainsi donné du
(1) Btusrt MIU, Philoiophie d^Hamillon, p. 2B2.
LE PROBLÈME DE LA CONNAISSANCE. i3
champ à l'association des idées, grâce aux efTets accumulés de l'hérédité qui nous porte bien en deçà des étroites limites de la vie individuelle ; car l'hérédité, c'est la succçssioa des génératioDS à travers les siècle» ioflnis. Chacune a pu fgouter son coatiogeut à ce trésor îutellectuel qui coDsUtue l'esprit humain tel que nous le connaissons aitjourd'bui et qui n'est que la leote accumulation des expériences séculaires de la race. Herbert Spencer rattache étroitement sa psycholi^ie à sa cosmologie, que nous n'envisageons qu'au poiat de vue duproblème de la connaissance, réservant pour plus tard la discussion de ses principes. 11 pose à la base de son système un axiome sur lequel il Eait tout reposer : c'est la permanence de la force, laquelle ne peut ni diminuer ni s'accroître, mais seulement se transformer. Celte force toujours identique, c'est l'homc^ne primitif, l'unité confuse qui tend par une nécessité intérieure à L'hélérogène ou à la dilférenciatioD, laquelle produit une détermioation toujours plus grande dans l'être. L'être tend incessamment à s'adapter à son milieu. De là sa croissance, son évolution depuis les degrés inférieurs de l'indétermination jusqu'à la vie la plus riche, la plus comprébensive, la mieux déterminée, telle qu'elle nous apparaît dans l'humanité. Dans sa théorie dé la connaissance qui doit seule nous occuper actuellement, Herbert Spencer(l) se contente de tirer les conséquences de sa cosmologie. La connaissance, elle aussi, a traversé des phases Innombrables depuis les degrés inférieurs jusqu'aux supérieurs, conformément à la double loi du passage nécessaire de l'homc^ène à l'hétérogène et de l'adaptation de l'être à son milieu. La vie intellectuelle ne se distingue pas d'abord de la vie physique. Elle se constitue peu à peu par des additions successives. Ily 8 progrès continu depuis l'action réflexe par laquelle l'enfant tette sa mère jusqu'au raisonnement compliqué de l'homme '
(1) Herbert Spencer, Premiers pHncipe». Principe* de psychologie, 2 ?ol. (Germer-Bdllière].
44 LES ORIGIKES.
adulte.Ce progresse manifeste parla difTérenciation et la spécialisation des éléments qui étaient d'abord enveloppés dans la confusion de l'homogénéité. Action réflexe, à sesjlébuts, l'intelligence devient instinct, puis mémoire, enfin raison, en se mettant peu à peu eu corrélation avec son milieu. L'accumulation des expériences et la transmission héréditaire jouent un grand rôle dans cette évolution de l'intelligence. C'est ainsi que ce qui n'a été d'abord qu'une expérience, une association d'idées devient une notion tellement identifiée à la pensée qu''elle a toutes les apparences de l'intuition. L'hérédité simule parfaitement l'innéité. L'individu humain n'a pas besoin rfojourd'hui de procéder comme ses premiers ancêtres, par des expériences et des liaisons d'idées ou de sensations, pour acquérir les notions fondamentales de son intelligence; il suffit qu'elles aient été acquises par les générations antérieures; elles lui ont été transmises immédiatement et lien use comme si elles faisaient réellement partie originairement de sou esprit. Peu imporle que ces bases fondamentales de sa vie intellectuelle aient été formées comme certaines roches grain de sable par grain de sable, grâce à une lente accumulation ; les siècles les ont cimentées de telle sorte qu'elles remplissent la fonction des notions intuitives et axiomatiques de l'ancienne psychologie, car ces notions ne furent pas toujours des axiomes; elles le sont devenues. Elles ne sont pas nécessaires, dans ce sens qu'elles ne sont pas éternelles, absolues, fondées sur la constitution même de l'esprit, mais elle* le sont actuellement, car elles ne peuvent disparaître. Elles le peuvent d'autant moins que l'appareil physique lui-même s'est modifié sous l'influence de ces acquisitions de l'empirisme et s'est accru. L'hérédité l'a modifié comme elle modirie les autres organes. Le cerveau de l'Européen a fmi par avoir quelques pouces de plus que le celui du Papou.
Appliquant ces ^théories générales aux principales idées que l'on a regardées comme primordiales et intuitives, Herbert Spencer, après Stuart Mill, essaye do montrer que la notfttn
LE PROBLÈME DE LA CONNAISSANCE. ts
d'espace et de temps procède d'une expérience des seos. Le temps est )a généralisation de toutes les expériences où nous percevons des successions, comme l'espace est l'abstrait de toutes celles où nous percevons d'es coexistences. Ces expériences ont pour point de départ l'exercice de nos muscles, qui nous* donnent la sensation de la force. Lumière, électri- . cité, magnétisme, action chimique, mouvement des masses, vie végétative , vie animale, vie intellectuelle, tout cela, c'est la force permanente, u Les forces vitales sont les forces d'où jaillissent dos pensées et nos sentiments et qui se dépensent à les produire. » D'où il résulte que, pour Herbert Spencer, la pensée n'est que la transformation d'un mouvement moléculaire.
La théorie de l'évolution ne nous semble pas rendre l'empirisme plus plausible. Tout d'abord elle se heurte aux mêmes objections que celle de l'associationisme sur tous les points où elle lui est conforme. Elle a cru l'aniélioreren lui donnant par l'hérédité uD temps inQni pour produire ses combinaisons et tisser une trame serrée ; mais on est en droit de lui appliquer te mot fameux :
0 Le temps ne fait rien à l'affaire. »
Les sensations multipliées et combinées pendant des myriades de siècles ne revêtent pas une vertu nouvelle; elles restent passives, successives, transitoires, et on est en droit de demander oii elles ont trouvé ce pouvoir étrange de se lier, de s'associer, puis de généraliser, d'abstraire et de conclure. Il y a là une véritable activité mentale; comment se dégagerait-elle de la passivité pure? On ne comprend pas davantage comment l'hérédité constituerait ce moi qui prend conscience et de lui-même et de ses modifications. 11 ne se dislingue pas de ses sensations, car il n'est qu'un faisceau d'impressiODS et pourtant il les enchaîne, il les concentre et en fait des idées; bien plus, ilsesent immobile, résistantdans la fuite incessante de ses modifications. Il y a là un mode d'existence sui generis. Comment s'est-il produit chez les fils, s'il n'était paschra les pères? Il faut reconualtre loyalement avecStuart
Mill que l'identité du moi ne peut s'expliquer par une simple liaison d'idées. Les idées se lieraient passivement pendant toute une éternité qu'elles n'enfanteraient pas' ce sentiment nouveau, cette conscience qui se distingue de leur enchaînement, ne fût-ce que pour le saisir.
Si nous en venons aux notions intuitives, qu'on prétend rapporter aux expériences accumulées, nous reconnaîtrons tout de suitequ'ellesne s'expliquent pas plus pour Herbert Spencer que pour Stuart Mill. Il ramène la notion de temps à celle de séquence constatée, et la notion d'espace à celle de coexistence ; mais ces mots de séquence et de coexistence ne sont proprement que des équivalents de l'idée de temps et d'espace — ce qui revient à dire que, pour obtenir l'expérience du temps et de l'espace, il faut en avoir d^"à l'idée préconçue. Le fait que deux mouvements se suivent n'implique pas l'idée de succession prolongée, indéfinie, pas plus que leur simultanéité n'implique leur coexistence continue. On peut encore objecter à l'empirisme que la notion de succession et de simultanéité accompagne dos perceptions les plus obscures et les plus basses. D'où il résulte que le temps et l'espace s'imposent à la perception élémentaire sans qu'une expérience prolongée soit aécessaire. Si nous étions réduits à nos sensations, nous aurions le sentiment d'une simultanéité vague, mais non celui d'une coexistence continue. Donc, l'idée de temps et d'espace précède l'expérience de la succession et de la simultanéité au-dessus de laquelle nos sens, à eux seuls, ne nous élèveraient jamais. « Quand même, dit très bien M. Janet, on réduirait toutes les lois de l'esprit à des associations de sensations héréditaires ou non, il y a au moins une loi qui ne s'y réduit pas, c'est la loi de l'association elle-même, car toute association suppose la réunion de deux sensations diverses dans une même conscience. Ainsi l'unité de conscience, le je pense, est au fond de tout. One simple succession ou simultanéité n'est qu'un rapport externe entre deux sensations; il faut un lien, un principe
de synthèse (1). » L'idée de temps ne saurait en aucuo cas être expliquée par une Simple association de sensations, car elle doit précéder toute association ; pour associer des sensa- ' lions, il faut avoir la notion d'une certaine succession et d'une certaine simultanéité, ce qui implique les rapports de temps. Herbert Spencer n'a pas été lui-même fidèle à son système. Comment n'a-t-il pas vu qu'il avait Introduit le loup dans la bergerie, en faisant une part à Va priori par son fameux axiome de la permanence de la force ? Il l'aflirme sans le prouver ; c'est pour lui un vrai postulat, et c'est grâce à ce postulat qu'il prétend nous refuser le droit d'en admettre d'autres. La contradiction est flagrante. L'usage qu'il en fait, d'ailleurs, est tout à fait abusif. De ce que la force est permanente, il conclut qu'il n'y a qu'une seule manifestation de la force, la force mécanique, et il en prétend tirer par l'évolution toutes les manifestations de la vie, y compris la pensée, sans jamais expliquer comment le mouvement se transforme en pensée. La matière qui cherche à se comprendre n'est plus la matière; le mouvement qui a conscience de lui-même n'est plus simplement le mouvement (2). L'évolution ne peut pas donner plus qu'elle ne possède ; le total d'une addition ne peut être que la somme des chiffres qui la composent. Pour arriver à tirer de la force mécanique la pensée, sans parler de la vie morale, il faut avoir subrepticement intercalé dans l'opération des quantités nouvelles.
Voilà, en efi'et, l'objection décisive contre la théorie de l'évolution : c'est qu'elle est nécessairement InQdèle â son propre principe. Elle introduit à chaque degré de développement entre l'antécédent et le conséquent un élément qui n'était pas dans l'antécédent, o Si petit que soit Tinter- ■ valle, il est infranchissable pour la pensée. Le second état est le premier plus quelqne chose. Toute différence spécifique
(1) Janel, TmiU de philosophie, cbttp. ii, p. 21*.
(a) Charles Seûrétan, Discours laïques {le Phénoménisme).
est pour la pensée irréductible aux quotités qui Tout précé* dée (i). » Le développement de la force mécanique n'explique point ce qui s'y ajoute aux divers degrés de développement ; elle rend compte de la série des phénomènes mécaniques, mais non pas des formes successives dont ils sont comme la matière, 11 n'y a que deux allernatives : ou bien ce qui appartient au terme du développement était implicitement enfermé dans son principe, et alors celui-ci o'élait pas simplement mécanique, ou bien quelque chose de nouveau est apparu pour produire un développement, et cet élément nouveau nous élève au-dessus de la mécanique. Il n'y a pas simple transformation d'une forme dans l'autre, et dans les deux cas l'évolution n'explique pas les choses. Cette règle s'applique parfaitement à la psychologie d'Herbert Spencer, pour laquelle il y a une simple évolution de la force mécanique, depuis le mouvement réflexe jusqu'à la raison, eu passant par l'insUnct. « 11 est impossible de méconnaître que du mouvement réflexe à l'instinct et de l'instinct à la raison, il y a un enrichissement dont les éléments u'étaient pas compris dans, les états antérieurs: Où étalent ces éléments? Étaient-ils enfermés dans l'objet de la connaissance, dans ce que nous appelons le monde? Alors les lois de la pensée seraient les lois mêmes du monde, ses lois primitives-; il aurait été créé conformément à elles et il trouverait son propre miroir dans l'esprit humain. Que devient alors révolution de la simple force mécanique, si celle-ci ne possède pas l'objet tout entier, s'il lui échappe eu partie par ces principes de développement supérieur? Les lois de l'esprit étant les lois du monde cessent d'être subjectives; elles deviennent objectives, et c'en est fait du phénoménisme. C'est bien autre chose si elles sont les lois fixes, inhérentes au sujet lui-même. C'est pour le coup que la théorie de l'évolution succombe. Mais si elles ne sont ni dans l'objet ni dans le sujet, alors
(Ij Liftrd, la Science H la Mélaphytique, liv. V, chap. :
l'évolution commence dans le néant pur; elle ne peut produire que ce qu'elle contient et, dans ce cas, il ftiut arrêter la psychologie au mouvement réflexe et retrancher violemment toute sa partie supérieure, parce qu'on ne peut l'expliquer. Oq De sortira pas de ce dilemme : Ou les notions universelles sont CD germe à l'origine de l'évolution, et alors celle-ci ne les crée pas, elle les développe et les formes de la pensée ont un commencement absolu; ou bien elles apparaissent à un degré quelconque de l'évolution, et leur commencement est encore absolu (1). j
n. — LA THÉORIE DE L'INTELLIGENCE DE M. TAINE
Le livre de M. Taine sur l'inlelligence appartient tout à fait à la nouvelle psychologie(2]. On y retrouve sans doute l'originalité, la vigueur de son talent, sa verve étincelanle, mais c'est bien le même fond d'idées; aussi pourrions-nous, sauf pour quelques points particuliers, nous contenter de la discussion à laquelle nous avons soumis l'associationisme. M. Taine a tiré un feu d'artillce français avec des poudres ai^laises. L'image est tout à fait juste, appliquée à son système; car, pour lui, le monde n'est pas autre chosç qu'un feu d'artifice, avec cette différence qu'il n'y a pas d'artificier, et que les fusées partent toutes seules, et décrivent leur courbe sans qu'il soit possible de savoir comment a commencé ce jeu étrange. Le système de M. Taine so dislingue, en effet, par un bizarre mélange de matérialisme absolu et d'idéalisme effréné. La sensation, pour lui, se réduit à un simple ébranlement moléculaire, transmis à nos nerfs, et cependant, en déllnitive, la madère n'est rien, et la corporalîté se réduit à un fan^
(!) Liard, la Science et la Métaphysique.
(2) De l'Intelligence, pur Henri Taine, 2 vol., 3* édilion, chez Hachetifl,
tome tout aussi bien que la conscience. Laissons-Ifl résumer lui-même'ce singulier système dans sa langue colorée : « Toute science, dit-il, aboutità des vues d'eusemble, hasardeuses si l'on veut, mais que pourtant on aurait tort de se refuser, car elles sont le couronnement du reste, et c'est pour monter è ce haut belvédère que de génération en génération on a bâti. La psychologie aussi a le sien d'autant plus élevé qu'elle remonte à l'origine de nos connaissances, et dépasse tout de suite le point de vue ordinaire, qui est seulement pour l'usage et la pratique. Au sortir de ce point de vue, on s'aperçoit qu'il n'y a rien de réel dans le moi, sauf la Ole de ses événements; que ces événements, divers d'aspect, sont les mêmes en nature et'se ramènent tous à la sensation ; que la sensation elle-même, considérée du dehors et par ce moyen indirect qu'on appelle la perception extérieure, se réduit à un groupe de mouvements moléculaires. Un flux, un faisceau de sensations et d'impulsions, qui, vus par une autre face, sont aussi un flux et un faisceau de vibrations nerveuses, voilà l'esprit. Ce feu d'artillce, prodigieusement multiple et complexe, monte et se renouvelle incessamment par des myriades de fusées; mais nous n'en apercevons que la cime. La plus grande partie de nous-mêmes reste en dehors de nos prises. Le moi visible est incomparablement plus petit que le moi obscur, invisible; ce moi n'est qu'un chef de file, un centre supérieur au-dessous duquel s'échelonnent dons les segments de la moelle et dans les ganglions nerveux une foule d'autres centres subordonnés, en sorte que l'homme total se présente comme une hiérarchie de centres de sensations et d'impulsions ayant chacun leur initiative sous le gouvernement d'un centre plus parfait, qui leur envoie les injonctions générales. Si, maintenant, après l'esprit, noua considérons la nature, nous dépassons, dès le premier pas, l'observation ordinaire. De même que la substance spirituelle est un fantôme créé par la conscience, de même la substance matérielle est un fantôme créé par les sens. Les corps n'étant
que des mobiles moteurs, il n'y a rien de réel en eux que leurs mouvements ; à cela se ramènent tous les événements physiques. Mais le mouvement se ramène à une suite de sensations infiniment simplifiées et réduites; ainsi les événements physiques ne sont qu'une forme rudimentaire des événements moraux, et nous arrivons à concevoir le corps sur le modèle de l'esprit. L'un et l'autre sont un courant d'événements homogènes que la conscience appelle des sensations, que les sens appellent des mouvements et qui, de leur nature, sont toujours en train de périr et de naître. A côté de la gerbe lumineuse qui est en nous-mêmes, il en est d'autres analogues qui composent le monde corporel, différentes d'aspect, mais les mêmes en nature, et dont les jets étages remplissent, avec le nôtre, l'immensité de l'espace et du temps. Une infinité de fusées, toutes de même espèce, qui, à divers degrés de complication et de hauteur, s'élancent et redescendent incessamment et éternellement dans I^ noirceur du vide, voilà les êtres physiques et moraux. Chacun d'eux n'est qu'une ligne d'événements dont rien ne dure que la forme, et on peut se représenter la nature comme une grande aurore boréale (1). • -
La théorie qui est ici enveloppée d'un brillant manteau de métaphores peut se réduire à des termes assez simples, surtout en tenant compte des développements étendus dans lesquels est entré l'auteur. Quand bien même nous y avons reconnu en substance l'associationisme anglais, il vaut la peine de nous arrêter quelque peu à cette élaboration française de la nouvelle psychologie. Nous y retrouvons d'abord le principe fondamental de l'école, que toute connaissance doit être ramenée à la sensation. Celle-ci est identifiée à un mouvement de molécules, du moins dans ses origines obscures, dans cet arrière-fond qui précède la conscience. Il faut que la sensation, après en être sortie, subisse une éla-
(I) Taine, De CInteiligenc; 1 vol. InlroducdoD, p. 19.
boratioD compliquée pour s'organiser dans ce feiscesu bieo lié qui s'appelle le moi et qui n'est qu'un simjile composé. KvidemmeQt elle ne parviendrait jamais à constituer ce faisceau, qui implique une certaine' persistance, si elle restait à son état primitif; car la sensation, comme telle, ne fait que passer et disparaître. Pour produire cette élaboration, deux facteurs sont nécessaires, la mémoire et la faculté d'abstraire, de généraliser. La généralisation est au fond un procédé mécanique. Pour que la sensation se fixe, il faut qu'elle se transforme en image; celle-ci est son substitut, mais non son équivalent, puisqu'elle n'est plus la sensation actuelle, la seule qui soit tout à fait réelle. Les images seraient trop encombrantes si elles n'avaient aussi leur substitut. Elles le trouvent dans le signe, qui est une image isolée rappelant la série dont elle fait partie, ou du moins le couple dont elle est UD des termes, sans qu'il soit nécessaire que les deux termes soient à la fois représentés. C'est ainsi qu'il nous suffit de voir du haut d'un monument une multitude de taches noires pour que nous sachions que sous ces taches noires il y a des corps vivants, des personnalités humaines. Les noms propres sont des signes représentatifs d'images. La faculté d'abstraction et de généralisation rend un signe toujours plus cornpréhensif et, en étendant la mémoire, permet l'accroissement du faisceau de sensations qui constitue le moi par le groupement, l'association des images. « En résumé, la nature a d'abord institué la sensation, qui traduit le fait avec une justesse et une finesse plus ou moins grande, puis la sensation survivante et capable de résurrection indéfinie, c'estr-à-dire l'image qui répète ta sensation et qui par suite traduit le fait lui-même, puis le nom, sensation ou image d'une espèce particulière, qui, en vertu de propriétés acquises, représente le caractère général de plusieurs faits semblables (1), »
(1) De etnUlligence, l. I", p. 238.
De géDéralisatioa eu géoéralisation, nous arrivons à la ootioD des sensations possibles qui joue ud si grand rôle dans le système de Stuart Miil. Cette notion des sensations possibles obtenue par une sorte d'induction spontanée devient une faculté permanente et achève de constituer le moi dont l'élaboration a déjà commencé par l'association des images. Le moi est ainsi la possibililé d'avoir des sensations nouvelles et identiques dans des conditions analogues. Si cette possibilité, considérée du point de vue subjectif, achève la notion du moi, dès qu'on l'envisage au point de vue objectif, elle constitue le corps ; car la matière est le réservoir des excitations qui sont le point de départ de la sensation. Quant aux prétendues idées intuitives ou axiomes, elles ne procèdent nullement de la constitution foncière de l'esprit humain ; elles résultent empiriquement des associations affectives qui se sont formées entre les idées ou les sensations. L'idée de cause n'est que la généralisation de ta simple association entre les antécédents et les conséquents. Il en résulte que, de même que le moi n'est qu'un composé abstrait, de même toutes les idées nécessairàs ne sont que des associations généralisées.
La part considérable faite à la faculté d'abstraction et de généralisation explique comment, pour W. Taine, en dehors du mouvement des molécules, tout, dans le sujet comme dans l'objet, n'est que chimère ; car il est de l'essence de l'abstraction et de la généralisation de s'éloigner toujours davantage de la. réalité, c'est-à-dire de la sensation actuelle, bleu que celle-ci lui fasse subir une première transformation. Ce moi qui n'est qu'un composé abstrait n'est donc qu'un fantdme. Le corps, la matière, qui n'est qu'une possibilité de sensation, ne sont pas moins fantastiques. Nos perceptions ne sont que des hallucinations dont la concordance fait toute la vérité. Les fusées montent et redescendent dans le trou non*.
Voilà bien l'idéalisme le plus e^né qu'on puisse imagi-
ner. Et pourtant, par une bizarre inconséqueacâ, M. Taine insiste sur la corrélation étroite qui doit exister entre la formation des idées générales et l'appareil physiologique de la sensation qui aboutit au cerveau. « Constituées par des groupes de sensations élémenlaires, les sensations totales des centres sensitifs se répètent dans les lobes centraux par leurs images. Ces images, ayant la propriété de ressusciter spontanément, s'associent et s'évoquent entre elles selon leur tendance plus ou moins grande à renaître, et forment ainsi des groupes. Ces groupes plus ou moins complexes, accolés aux sensations et les uns aux autres, constituent, selon l'espèce ou le degré de leur afUnité ou de leur antagonisme, des perceptions extérieures, des souvenirs, des prévisions, des conceptions simples, des actes de conscience proprement dite. Enfin, les signes qui les remplacent forment des idées générales, et par suite des jugements généraux (1). » Ce point de vue physiologique s'accuse plus nettement encore dans le passage suivant : s Toutes les idées, toutes les connaissances-se réduisent à des images associées. Ces associatloDS ont pour cause la propriété que les images ont de renaître ; les images sont des sensations qui renaissant spontanément. Tout acte a une origine physiologique. L'action se produit dans un des centres sensitifs. Elle éveille la sensibilité brute. Une action semblable se développe dans les lobes cérébraux et y éveille la sensation secondaire ou image capable de se répéter. Le cerveau est le répétiteur des centres sensitifs. L'écorce cérébrale étant composée d'éléments similaires, la répétition se propage de l'un à l'autre et peut renaître indéfmimenl [2]. » Nous voici en pleine physiologie, tout s'explique par la constitution du cerveau. Ce serait très bien si le cerveau ne faisait lui-même partie de ce corps qui n'est qu'une abstraction, une possibilité de sensation, et qui
(1) laine, De flnktiigence, t. H. p. «9. (î) De t'InteUigeace, 1. 1", pi Î73.
De saurait par conséqueot avoir un ràle eïceptiooael comme s'il était vraiment quelque chose d'autre. La contradiction est tlagrantc ; elle alleint toutes les théories historiques de l'éminent écrivain qui a partout soutenu l'influence toute-puissante du milieu matériel sur te développement de l'humanité. Ce milieu matériel n'est lui-même qu'une chimère de la faculté généralisatrice incapable de prendre pied dans la réalité. Comment peut-il exercer cette action? I/esprit et le corps ne sont que les deux faces, l'envers et l'eadroit, le dedans et le dehors d'une même ahstraction.
Ce n'est pas seulement sur ce point que le système se heurte à d'insolubles contradictions. Je ne rappelle que pour mémoire celles que nous avons signalées chez ses devanciers, l'Impossibilité de fonder aucune induction sur les sensations toujours fuyantes qui ne permettent que la conclusion de la minute sans autoriser aucune anticipation sur l'avenir; l'incapacité où se trouve l'associalionisme d'expliquer la mémoire, inséparable du sentiment de la durée personnelle, comme de s'élever à la notion du possible, qui échappe entièrement aux prises des sens, enfin tout ce qu'a d'irrationnet cette idée d'un moi qui, pour associer tes idées, doit à tout prix posséder une force de liaison difTérente des éléments qu'il s'agit de lier. Cette dernière objection est singulièrement aggravée par l'importance que donne M. Taine à cette étrange faculté qu'il reconnaît à l'homme « de saisir des analogies fixes et de démêler des rapports entre des objets éloignés, u Je demande comment la sensation peut remplir un pareil rôle, d'où lui vient à elle, qui n'est qu'un ébranlement molécu^ laire, cette capacité de saisir les analogies et de démêler les rapports. Comment ce pouvoir d'uDiQcation appartiendrait-il à ce qui est essentiellement mobile, divisé ? D'où vient cette faculté admirable de généraliser qui doit produire le moi, si le moi n'existe pas? Il faut qu'il existe déjà pour l'exercer; car généraliser, c'est dominer la confusion et la dispersion des ch(»es. Nous ne sortons pas du cercle vicieux. M. Taine,
dans une image spirituelle, compare la vie inlâUectuelle à une comédie où les acteurs viennent tour é. tour réciter leur rôle (1) ; mais il ne dit pas qui a fait la pièce et qui a distribué les rôles. Je sais bien que le dernier mot de la cbarade doit être le moi humain; mais comment sera-t-il le dernier s'il n'en est le premier t Le pouvoir qui a tout ordonné, tout disposé pour foire converger à l'unité tant d'éléments disparates, n'est-ce pas déjà le moi ? Ailleurs, il compare la vie intellectuelle à une merveilleuse télégraphie transmettant les dépêches après les avoir concentrées; mais comment l'expliquer s'il n'y a pas de tét^aphiste ?
Laissons ces objections, que nous avons déjà opposées à l'associa tio ni sme anglais. Prenons maintenant à partie sa notion de la sensation, qui n'est pas moins contradictoire. M. Taine hasarde une hypothèse gratuite, qui ne résout pas même le problème par approximation. Non seulement il reconnaît avec une parfaite loyauté que les propriétés de la cellule échappent entièrement aux instruments les plus d^icats de l'expérimentation physiologique (2), mais encore il avoue que le passage du mouvement moléculaire à la sensation, même décomposée dans ses derniers éléments, est impossible à franchir. « De fait, dit-il, quelle que soit la structure des nerfs et des centres nerveux dont l'action provoque une sensation, ce qui se transmet d'un bout à l'autre du nerf jusqu'au dernier centre nerveux n'est jamais qu'un déploiement moléculaire plus ou moins rapide. Au fond de tous les événemeats corporels, on découvre un élément infinitésimal, imperceptible aux sens — le mouvement — dont les d^rés et les complications constituent le réel, phéuoroènes physiques, chimiques et physiologiques. Au fond de tous les événements moraux, on devine un élément infinitésimal, imperceptible à la conscience dont les degrés et les complications constituent
[i)Dt riatettigenct, t. Il, p.S78.
(3) W. t. II, p. «0.
la sensetioa, image et idée (1). i Pour que la théorie de la coanaissance filt fondée, il faudrait donc que' la seasation pût se réduire eir mouvement. Or, M. Taine parait donner son adhésion à ce mot décisif de Tyndall : « L'abîme qui existe entre ces deux classes de phénomènes est toujours intellectuellement in^anchissable. » Il reconnaît avec le célèbre naturaliste anglais, « qu'un mouvement quel qu'il soit, rolaloire, ondulatoire, ou tout autre, ne ressemble en rien à la sensation de l'amer, du froid ou de !a douleur(2). « Comment comprendre, après cela, que M. Taine en vienne à identifier le mouvement et la sensation et qu'il prétende que nous n'aurions qu'un même événement psychique qui nous serait siinplement connu de deux manières différentes? a Tandis que la sensation, dit-il, a un caractère immédiat, le mouvement moléculaire n'est perçu que d'une manière médiate par plusieurs intermédiaires qui sont nos sens. La sensation se sont au dedans de nous. Le mouvement, au contraire, vient du dehors (3). » D'où il conclut, non sans hardiesse, que l'événement cérébral et l'événement mental ne sont au fond qu'un seul et même événement à deux faces, l'une mentale, l'autre physique, l'une accessible à la conscience, l'autre aux sens (4). Mais on a beau faire, le mouvement se distingue de la sensation dès qu'il y a conscience. Pour ailirmer leur identité, il faut se plonger dans les fonds obscurs de l'inconscience, dont on ne peut rien savoir. Dès que l'on sait, la diiïérence existe. Elle est donc irréductible pour la conscience, et elle le demeure en soi, à moins qu'on ne recoure à cette singulière méthode d'expliquer le clair par l'obscur, le plus connu par le moins connu, le plus par le moins. On voit combien est fragile ce système de la connaissance, qui repose sur un fondement enfoui à une telle profondeur d'inconnu qu'il échappe à toute
(1) De l'Intelligence, liv. IV, chap. ii.
{S) Revue det cours tcitntifique», 1868, S-> édition.
(3) De l'InltUigenee, liv. IV. chap. ii.
(4) Id., ibid.
appréciatiuQ. Il nait dans les ténèbres profondes d'un impénétrable mystère. Il ne lui est pasper mis de les dissiper; car il faut que la sensation se réduise au mouvement moléculaire, sinon il y a quelqu'un qui sait, qui a conscience, il y a un sujet, il y a un esprit humain se dressant au-dessus du tourblllûo des sensations ou plutôt des molécules.
Nous avons volontairement tourné tout ce qui se rapporte à l'absolu moral, qui s'évanouit dans la psychologie de M. Taine, comme dans toutes les théories de l'empirisme. C'est pourtant là, comme nous le verrons, qu'est la base la plus solide de Va priori et de la réalité de l'esprit. Nous croyons, néanuToins, avoir établi sans sortir des données du philosophe français qu'il ne lui est pas possible de s'en tenir à son bizarre mélange du sensualisme et d'idéalisme, et qu'il ne fournit pas à sa propre théorie de la connaissance le point d'appui nécessaire pour qu'elle se tienne et ne se résolve pas en contradictions insolubles.