I. — CARACTÈRE SPÉCIFIQUE DE LA SOCIÉTÉ HUMAINE. LE CONTRAT
PlaçoDS-nous d'abord devant le fait à expliquer, devant la société humaine telle qu'elle se présente â nous, ea la prenant dans son pleia développement, conformément à ce grand principe d'Aristote que la vraie nature d'un ëlre se révèle dans son achèvement. Or, d'après lui, la fmde l'homme est une fin sociale, et la société humaine n'est achevée que le jour où elle se fonde sur la communion des idées du bien et du mal, du juste et de l'injuste, le jour enfin où elle devient un oi^nisme moral (1). Sans doute Aristote ne place pas cette société en l'air, comme une pure création de la raison; il montre, avec son génie habituel d'observation pénétrante et profonde, comment elle subit l'influence de notre organisme, du milieu géographique ou historique, comment ses éléments n'ont rien d'arbitraire, mais se produisent dans une proportion si exacte que l'élimination ou la diminution de l'un d'eus suffit pour changer tout l'équilibre social (2J. Le gouvernement de la cité n'est pas autre chose que l'expression extérieure de l'oi^anisme social, le lien de subordination de ses parties diverses (3). Mais si grande que soit la part à faire aux conditions organiques de la société humaine, elle se distinguera toujours de toute autre et en particulier de la société animale, en ce qu'elle possède seule l'idée du juste (4).
Cette caractéristique de la société humaine reste absolument vraie après tant de siècles. Dès qu'une agrégation d'hommes
(1) Aristote, Politique, I, liv. le', 10.
(2) ïd.. Éthique,!, a.
(3) Id., Politique, liv. III, 6.
(t) Id., Biiloirt dts animaux, 1, 10.
LE PROBLEJIE'AHTHROPOLOGIQUE. 919
est sorlie de la barbarie, ses relations se règlent de plus en plus confârmcment à un principe de justice. Ses premières manirestations ont beau être grossières, incomplètes, le principe du droit est déjà à l'œuvre pour régler les rapports des hommes entre eux, qu'il s'f^isse de leurs actes ou de l'échange de leurs biens. Nous convenons que la sphère où le droit s'applique peut être plus ou moins restreinte, parce que la notion même de l'humaaité n'a pas dès le début toute son . ampleur. L'homme, en tant qu'homme, n'est respecté que bien plus tard. C'est une élite dont la supériorité s'est affirmée par la force, par la conquête, par l'âge, qui seule a des droits, mais ces droits n'en sont pas moins réciproques. Nul des membres de la cité, sauf par exception le chef dans lequel elle se personnirie, n'a la possibilité de tout faire ou de tout prendre. Il ne suffit pas d'être le plus fort pour violeuter et piller à son aise les copartageants de la vie sociale. Sans doute il y a de fréquentes exceptions à la règle, mais la règle subsiste néanmoins. Ces usurpations provoquent bientôt les châtiments du pouvoir central, quel qu'il soit, car sa fonction essentielle est de mettre un frein à la tbrce désordonnée. La justice sociale consiste à reconnaître à chacun ce qui lui est dû et à le lui conserver. C'est sur l'étendue de cette protection qu'ont porté ses variations; tantôt elie a méconnu des droits sacrés en eux-mêmes, comme la liberté de conscience, l'État antique n'admettant aucune divei^ence religieuse; tantôt elle a laissé sans défense toute une portion de la population, méconnaissant les droits du vaincu, du faible, du pauvre, de l'esclave, et aussi ceux de la femme fet de l'enfant ; mais ces restrictions déplorables ne l'annulent jamais complètement. Le prières de la société consiste à les abolir l'une après l'autre, à reconnaître non seulement le droit du palricien, du citoyen, du chef de famille, mais encore le droit de l'homme en tant qu'homme, et à lui donner pour sanction non plus un pouvoir despotique ou aristocratique, mais la souveraineté de la nation se limitant elle-même et
330 LES OItIGINES.
mettant le gouvernetneDt au service de la justice sous le contrôle de la liberté.
Peu Qous importe que l'on nous oppose tous les démentis donnés par l'histoire à cette grande idée de la société humaine, ou que l'on nous objecte son apparition tardive ; il noua suffit du principe d'Aristote que l'on |doit juger d'un être par son achèvement pour conclure sans hésitation que la société telle qu'elle nous apparaît aujourd'hui sous sa meilleure forme, telle qu'elle a été façonnée sous la double influence de la réforme du xv!" siècle et de la Révolution ^nçaise, est bien la vraie société humaine répondant à sa destioation, à son idéal. Cette idée ou cet idéal a joué, dans ses périodes préliminaires et confuses, le rôle de l'idée directrice admise par nos plus éminents physiologues, comme le ferment caché qui tire de la vie embryonnaire et de ses éléments en apparence incohérents l'ârganisme auquel elle doit aboutir.
Nous nous trouvons entièrement d'accord dans cette caractéristique de la société humaine avec un cminent philosophe qu'on n'accusera certes pas de parti pris spiritualiste. M, Fouillée, dans son livre sur la Sciffnce sociale contemporaine, reconnaît après Aristote « que, pour comprendre les choses et les êtres dans le monde social comme dans te monde physique, nous devons tâcher de les saisir dans leur essence même et dans leur fin, c'est-à-dire dans leur perfection naturelle et dans leur achèvement, et que c'est là qu'est le véritable état de nature dont se préoccupèrent Rousseau et le xvm" siècle(1]. » Cet achèvement dé la société humaine lui parait comme à nous l'établissement de la justice par la liberté. Ainsi se réalise le vrai contrat social qu'il ne faut point confondre avec l'utopie connue sous ce nom. Il n'a aucune analogie avec cette espèce de convention arbitraire conclue un beau jour par des sauvages sous l'ombre épaisse de la forêt viei^e, sans qu'on nous dise comment ils ont été soudain
(1) Fouillée, la ScitTtce sociale contemporaine, p, 76.
LE PROBLÈllE ANTHROPOLOGIQUE. 331
illuminés et comment, après s'être disputé leurs glands, ils ont fait sortir de cette délibération improvisée le pacte de justice et de liberté qui aurait dû être appliqué depuis longtemps pour qu'ils fussent en état de le conclure. C'est là l'illusion et l'erreur de Rousseau. Ce qu'il y a de profondément vrai dans sa conception, c'est que la société n'est réellement fondée,' qu'elle n'est vraiment humaine qu'en s'élevant de la sociabilité toute naturelle et tout instinctive au consentement mutuel, par l'effet duquel chacun de ses membres est un être libre qui doit faire acte de liberté. Grâce au concours de toutes ces libertés consentantes^ la société, de simple fait de nature, devient un fait moral, bumain. Laissons de cAté toutes les erreurs que le grand tribun du xvni» siècle a mêlées à sa conception première et dont la plus grave est d'avoir fait sortir la tyrannie des libertés individuelles en ne permettant à celles-ci de s'unir que pour constituer un pouvoir central absolu et pour se fondre si bien dans la souveraineté collective qu'elles y disparaissent. Cette erreur n'empècbe pas ^a'il n'ait eu raison de faire reposer la société bumaine sur le consentement de ses membres. Rousseau se trompe quand Il prétend que c'est ce consentement qui la crée de toutes pièces comme si elle n'existait pas auparavant. Sur ce point, l'école du droit bigtorique a cent fois raison. Non, 1b société . existe originairement à l'état de nature, mais le fait naturel doit devenir un fait moral, et pour cela il faut le libre vouloir de l'homme mis au service de cette notion du juste et du droit qui existe en lui à l'état virtuel et qui fait partie de sa nature supérieure. C'est sa nature morale qui, en se développant ou plutôt en se manifestant par des actes à la fois libres et conscients, élève la société de fait et de nécessité à la hauteur d'une société voulue. Aussi peut^n dire dans ce sens que le contrat social est doublement naturel, sans faire aucune part aux illusions de Rousseau. Reconnaître de plus en plus le droit humain, l'accepter par un acte de volonté en votant la loi qui le consacre et en désignant par l'élection le pouvoir
su LES ORIGINES.
qui l'applique et le sauv^arde, voilà la véritable évolution de la société qui, de l'existence purement instinctive par laquelle elle débute, comme toute l'existence de l'homme, l'élève à la vie libre, mwale et réfléchie. « L'Étal idéal, dit eacore M. Fouillée, a pour matériaux et instruments les forces naturelles ; mais le plan et l'idée directrice, c'est-à-dire le contrat universel, doivent être dans toutes les pensées (1). Ce qui constitue une société vraiment humaine entre les hommes, c'est l'acte de volonté par lequel Ils formulent et acceptent présentement leur situation réciproque et leur passé en se traçant une commune règle pour l'avenir (2). Dans la science sociale, tout se ramène à un rapport essentiel entre les éléments mêmes de la société, c'est-à-dire entre les personnes; ce rapport primitif, cette combinaison première dont tout le reste doit être la transformation, c'est le contrat qui maintient l'égalité des libertés dans leur association'mutuelle. La liberté est le but suprême à atteindre (3). Dans [la société humaine, les hommes arrivent à connaître et à vouloir te tout qu'ils doivent former, l'État où tous doivent vivre. La société humaine est un organisme qui se réalise eu se concevant et en se voulant lui-même, une société d'intelligence, une solidarité comprise et voulue, un organisme résultant du choix et non plus de la nécessité (4). »
Ce môme caractère moral et conscient se retrouve dans les diverses sphères sociales depuis la famille jusqu'à la grande solidarité humaine, en passant par les états particuliers. Ainsi se trouve nettement marquée l'infranchissable distance entre l'homme, comme être social, et l'animal (S).Chez le dei^ nier, la sympathie est tout instinctive; dans l'humanité les volontés devenues intelligentes se connaissent mutuellement
(l)PouUlée, OUÏT, citt, p. 17.
(2) Id., p. 21.
(3} Id., p. 12-73.
(i) ld.,p. 91.
(5)Id., p. 251.
et s'unissent par un lien supérieur, par le consentemeat ou le contrat, a La société humaine est un organisme volontaire {!}. »
Tel est le fait social dans son épanouissement ou son achèvement, c'est-à-dire dans la pleine réalisation de son idée constitutive au 3ein de noire race, et cela-4e l'aveu d'un philosophe qui Unit par tout ramener aux simples lois mécaniques. M. Fouillée ne connaît en définitive qu'une seule et même évolution, depuis l'agrégation des molécules formant le minéral, jusqu'à l'association tiumaine fondée sur le consentement et le contrat. S'il admet l'idée de la liberté, c'est à la condition de lui enlever toute réalité, car il conclut au déterminisme absolu pour les raisons ordinaires que nous discuterons plus tard quand nous traiterons de l'origine de la .morale. D'après lui, l'idée de la liberté est une de ces forcesidées qui deviennent des causes d'activité et produisent à l'état d'illusion les mêmes effets que si elles étaient vraies. L'idéal est un ferment dans la réalité, bien qu'il ne corresponde qu'à une chimère ; voilà pourquoi l'idée de liberté à elle toute seule, quoique absolument contraire à la réalité des choses, suffit pour modeler la société humaine et pour y introduire le consentement, le contrat.
Les contradictions abondent dans cette conception hybride- Tout d'abord, nous objecterons à M. Fouillée que ce prétendu consentement est un leurre, une fiction, sinon la liberté serait une réalité et il y aurait dès lors une brèche à sa muraille chinoise, à son déterminisme absolu. Si le contrat est une fiction, l'idée de liberté n'a aucune efficacité, Il s'ensuit que ses forces-idées sont de pures abstractions, car des idées qui ne produisent aucun effet réel sont sans forces réelles. En outre, comment admettre que ces forces-idées amènent un prières' social quelconque, puisque, pour l'opérer, il faut qu'on y croie et qu'elles ne seront efficaces que dans
(OFoniUéo, p. i».
la mesure où l'on y croira? Or le progrès social, ayant pour elTet naturel de répandre la vraie notion des choses, ne manquera pas de dissiper l'illusion contenue dans l'idée de liberté. 11 amènera les esprits éclairés à n'y voir toujours davantage qu'une illusion ; elle sera donc réduite de plus en plus à l'impuissance. II se trouvera que ce qui, d'après M. Fouillée, doit produire le progrès social sera frappé. de mort et de stérilité parce progrès lui-même. Il serait curieux de savoir de quelle façon il sortira de ce cercle vicieux. Cette foret' idée, d'où vient-elle? De quelle vapeur s'est formée' cette lueur étrange qui est à la fois un feu follet et un guide sûr pour l'humanité? Comment celle-ci l'a-t-elle connue? Comment est-elle arrivée à avoir conscience d'elle-même, à penser, à vouloir, à concevoir la justice? M. Fouillée nous renvoie aux applications mécaniques de l'évolutionisme matérialiste, la conscience n'étant que l'envers du mouvement, son côté interne. Comme elle ne s'en distingue pas réellement, elle existe à l'élat sourd dans les forces cosmiques, quitte à s'en dégager peu à peu. Nous ne recommencerons pas ici la polémique que nous avons dirigée contre ces explications mécaniques qui etfacent arbitrairement la différence entre des phénomènes aussi dissemblables que le mouvement et la conscience du mouvement. Remarquons seulement que M. Fouillée s'est rendu la tâche particulièrement difficile en mettant en lumière, comme il l'a fait avec autant de sincérité que d'élévation, les caractères spécifiques de la société faumaine où il reconnaît l'apparition de la finalité, bien plus de la finalité consciente, de la notion de but, de la pensée réfléchie, de la volonté qui s'affirme, du consentement enHn. Il nous est impossible d'imaginer comment il fait sortir soudain cette Tinalité, cette conscience, ce vouloir de la nébuleuse primitive qui ne les contient pas même virtuellement, et comment ce qu'il appelle une sympathie toute mécanique chez l'animal devient cbez l'bomme un concours de volontés intelligentes, conscientes, se connaissant mutuellement et s'unissant par un lien supé-
:.çi,i,zec)i!vG0OQlc
LE PROBLÈME ANTHROPOLOGIQUE. 33li
rieur. Ou il ne faiiait pas autant accorder à la société humaine, ou il fallait ne pas se contenter de cette biologie toute mécanique que du reste l'éminent écrivain se contente d'affirmer sans la démontrer.
II. — RÉFUTATION DE LA SOCIOLOGIE DU POSITIVISME ET DE LA NOUVELLE PSYCHOLOGIE ALLEMANDE ET ANGLAISE.
fïDOIinE GOUTE, LrTTRB, BUCKLE, BïaKHOT, lOOSK, HEBBHRT IFBNCER)
Cette inconséquence qui nous a ^appé dans l'un des derniers et des plus brillants essais de sociologie contemporaine, nous la retrouvons à l'origine même du grand mouvement intellectuel d'où procèdent toutes les tentatives d'enlever à la société humaine son caractère moral. C'est Auguste Comte qui le premier a cherché dans sa vaste synthèse de philosophie pasitive à rattacher la sociologie par un lien étroit aux sciences de la matière. La sociologie était pour lui le couronnement de l'édifice, mais en étant à tel point appuyée sur ses étages inférieurs qu'elle, faisait corps avec eux. Aussi l'appelait-il la physique sociale. «. La fondation de la physique Hociale, disait-il dans son Cours de philosophie positive, complète enfin le système des sciences naturelles; il devient possible et même nécessaire de résumer les diverses connaissances acquises, parvenues à un état flse et homogène, pour les coordonner en les présentant comme autant de branches d'un tronc unique (1). « Auguste Comte accordait bien à la physique sociale un champ d'observation à elle, mais elle n'en était pas moins entièrement dominée par les sciences mécaniques ou physiologiques. Il a cherché le premier dans la zoologie l'ébauche des lois qui gouvernent les faits sociaux, et
(1) Au f^sle Comte, Couridt philoiophie poiiHve, t. 1", p. !8.
OD ûe peut lui refuser de l'avoir fait avec une rare sagacité, tittré, demeuré plus Adèle que son maître à ce point de vue physiologique, le rt^sumait en ces lermes sufflsammeot clairs : i II est à peine besoin d'indiquer le rapport de subordination dans lequel la- biologie est à l'égard de la sociolc^ie. L'étude de l'homme en société a pour fondement nécessaire l'étude de l'homme en tant qu'individu; elle requiert Bîosi pour donner de la consistance à ses théories la connaissance des conditions générales sous lesquelles la vie se mamfesle(1]. » Littré va jusqu'à subordonner entièrement la sociologie à la biologie ; la première est mise par lui dans l'absolue dépendance de la seconde, bien qu'elle la complète en montrant sa fin dernière. La physique sociale est une résultante de la physique générale. Le progrès, dans l'histoire de l'humanité, consiste à se rapprocher de cette conception positive des choses, à franchir surce point, comme sur tous les autres, l'état théoiogique et métaphysique de l'esprit humalu pour aboutir à la période purement scientifique ou positive. ' Il n'était pas possible de formuler plus nettement l'explication mécanique du fait social, et cependant c'est le chef et le fondateur même de l'école qui a le premier déserté le drapeau. Nous ïivons vu, dans notre discussion générale des principes du positivisme, Auguste Comte, parvenu à la dernière évolution de sa pensée, subordonner l'inférieur au supérieur dans l'explication des choses, donnant ainsi une adhésion implicite au principe de finalité; il faisait en outre une très large part aux intuitions du cœur par son culte de l'humanité. Cet athée n'est plus qu'un idolâtre. Sa première sociologie est complètement bouleversée par ce changement de l^nt. 11 n'est plus possible de parler d'une simple constatation de faits positifs, une fois qu'il est reconnu que le seutiment peut devancer la science et construire une synthèse qui ne résulte pas uniquement de la réalité patiemment ob-
(1) Uttré, Fragmenta de phUosophie pûâlive,-^, 16.
servée. On De saurait réduire la sociologie à une simple physique sociale, s'il est admis que la vie affective doit être l'inspiration dominante de la reconstitution de la société, sans parler de l'adoration de ce grand Être qui, comprenant tous les hommes présents et passés, échappe entièrement aux prises de l'observation positive (1). L'amour universel devient la clef de voille de la science sociale. Désormais le mécanisme pur est éliminé, a S'il est vrai, comme le fait remarquer M. Espinas, que les plus hautes propriétés vitales, la pensée et l'amour, ont pour condition les propriétés les plus basses, on n'en peut pas moins affirmer que l'esprit est d'une nature hétérogène à ses instruments et dépasse les conditions du sein desquelles il surgît; l'àme par rapport à ses oi^anes corporels n'est donc plus une simple résultante, mais hien plutôt un but, une raison d'être, la seule suffisante (2). » Une théorie semblable interdit absolument de confondre la société humaine avec la société animale; la première a sa fin en elle-même et elle a beau avoir été ébauchée et préparée par la seconde, elle a son caractère propre.
Nous pourrions nous contenter de renvoyer à Auguste Comte les positivistes anglais qui -se sont le plus directement rattachés à son école. Nul n'a représenté sa première conception avec plus de vigueur et de savoir que M. Buckie, dans l'introduction de son Histoire de la civilisation <ÏAngleterre{Z]. Lui aussi, au début de son livre, ne semble vouloir admettre que la physique sociale. Partant des résultats bien connus de la statistiquequi concluent à une certaine fixité dans la criminalité, il formule dès le début le déterminisme le plus absolu, sans.faire l'honneur au système contraire de la moindre discussion de principes. Pour lui, la loi dominante dans le déve-
(l) Voir le Dàcours iur fetuembU du positivisme. Ptaraiêre partie. (S) Espinas, Soàiti animale. Introduction historique, p. 111. (3) "Voir l'Introduction dans le 1" ïoI,
loppement des sociétés humaines est leur dépendance complète vis-à-vis de la nature ; tout en revient pour elles au plus ou moins d'abondance ou de facilité de l'alimentation, qui elle-même est en raison directe de la fertilité du sol et de certaines condilions climatériques. Là où elle coûte peu de travail, la main-d'œuvre est a bas prix, et là distance outre les salariés et les possesseurs de la terre est d'autant plus grande. De là le développement des sociétés aristocratiques et despotiques en Asie comme dans l'ancienne Âtïique centrale, tandis qu'en Europe l'égalité des conditions se proportionne au taux des salaires qui s'élèvent eu raison de la valeur da travail sur un sol moins abondant, u Une eoquêle, dit l'auteur, sur la distribution de la richesse (laquelle provient du (aux des salaires) est en réalité une enquête sur la distribution de la puissance et jettera par conséquent une grande lumière sur l'origine de ces inégalités sociales et politiques dont la formation et les résistances forment une partie considérable de l'hisloire de toute contrée civilisée (1). Toutes choses restant égales, la nourriture d'un peuple détermine l'accroissement dans sa population, et cet accroissement détermine le taux du salaire. Quand le salaire est invariablement bas, la distribution de la richesse étant très inégale, la distribution du pouvoir politique et de l'inHuence sociale sera également très inégale. Ainsi se manifeste le rapport intime entre le monde moral et le monde physique (2). » Sans discuter une théorie si exclusive, qui méconnaît entièrement les grands facteurs moraux sous l'influence desquels un peuple dans une contrée demeurée identique par son sol et son climat, modifie profondément sa constitution sociale d'une époque à l'autre, il en ressort évidemment que pour Buckie la sociologie ne se dégage jamais de la vie matérielle. Tout en revient, poui l'homme comme pour l'animal, à une question de pâturage.
if,l. I", p. 61.
LE PROBLÈME ANTHROPOLOGIQUE. éis
Pourtantraiiteur.dans la seconde partie de son introduction, semble s'élever au-dessus de ce matérialisme étroit, en admettant une seconde loi de développement pour les sociétés humaines, je veux dire l'action de l'esprit sur la nature. Quand on y regarde de près, la contradiction n'est qu'apparente ; car, pour M. Buckte, l'esprit ne se soustrait au pouvoir de la nature que quand celle-ci cesse d'être opulente ou formidable, comme dans les violents climats de l'Orient ou des tropiques. Partout où elle prodigue ses prestiges ou ses épouvantes, l'esprit succombe ; il n'échappe à l'ivresse sensuelle que pour tomber dans la superstition, mère de la religion, la retigion n'étant que l'écho dans son àme des terreurs provoquées par leS' convulsions de la nature. Pour qu'il la domine, il faut qu'elle ait tempéré la manifestation de sa force comme en Europe. II dépend toujours d'elle, en définitive, comme l'esclave dont la chaîne peut s'allonger sans se briser. N'oublions pas, en outre, que Buckie réduft la puissance civilisatrice de l'esprit humain au simple développement scientifique et qu'il refuse loute action éducative à la morale et à la religion. Et pourtant l'histoire nous montre toujours la société humaine s'organisant conformément à ses croyances morales et religieuses comme autour de son axe. L'auteur place le grand moteur social dans l'intelligence, qu'il sépare complètement de la volonté ; elle est désormais tout à fait passive comme chez l'animal, car la pensée sans la volonté n'est plus la pensée réfléchie, et tant qu'on en reste à ce point la vraie tigne de démarcation entre l'humanité et l'animalilé n'est pas tracée. Reconnaissons pourtant que Bûckle, qui ne se pique point de systématiser, nous fait un tableau du développement scientifique de l'esprit humain qui est inexplicable sans le développement de sa spontanéité. La soif de la connaissance telle qu'il la dépeint et l'activité concentrée que l'esprit déploie pour la satisfaire impliquent l'énergie du vouloir à son plus haut degré. Il serait facile, sans sorlir du terrain limité où l'auteur enferme le progrès social, d'y recon-
quérir cette intervention des facultés morales sans lesquelles l'esprit reste inerte, écrasé par les choses au lieu de s'en distinguer, de les dominer, — ce qui est l'unique moyen poor lui — de s'élever à la science. 11 suffit de ce que Buckle nous concède pour que la société humaine conserve un caractère qui lui appartienne en propre. Pour que l'intelligence atteigne le développement qu'il lui accorde, il faut qu'elle échappe à la vie simplement naturelle et qu'elle aborde une région plus haute où l'animal ne parvient jamais.
Le positivisme n'a pas réussi, en s'en tenant à ses premières données, à identtiier la sociologie à la physique sociale ; aussi le problème a-t-il été repris par cette grande école de l'évolution via-à-vis de laquelle il a toujours fait ses réserves, parce qu'elle l'eût forcé à dépasser ses prémisses et à aborder ces questions d'origine auxquelles il se dérobait systématiquement. Ne citons que pour mémoire le livre ingénieux de Bagehot Sur les lois scientifiques du dé-seloppement des nations (1). L'auteur donne la première place au principe d'hérédité qui fixe, en les accroissant, tous les avantages obtenus dans la lutte pour l'existence. La victoire appartient au groupe social qui, sous telle ou telle influence générale ou individuelle, a su plus tôt que ses voisins se discipliner et s'unifter sous une domination énerçique. C'est à ce prix qu'il a acquis à la fois une véritable supériorité militaire et des éléments d'organisation propres à la manifestation de son vrai génie. Après avoir constitué de la sorte son type national, il s'est rendu capable de traverser les bienfaisaotes étapes de la liberté politique. L'Anglais est en droit de se dire, en lisant le livre de Bagehot: De te fabula narratur.
C'est encore à Herbert Spencer que nous devons demander la formule la plus hardie de l'évolution dans son application à la sociologie. Nous aurons à rechercher si elle est assez vaste pour embrasser tous les faits sociaux, tels que nous les
(1} Paris, Oermer-Bdllière, 1813.
LE PROBLËHE ANTHROPOLOGIÛOE. 341
avons coDstatés et caractérisés. Le livre savant et ingénieux de M. Espinas sur les sociétés animales, quoique appartenant à la même école, nous fournira plus d'un élément de réfutation, grâce à l'abondance des renseignements prodigués par l'auteur avec la plus parfaite loyauté, et non sans des réserves importantes dont nous ferons noire profit légitime.
La sociologie, dans la vaste synltièse philosophique de M. Herbert Spencer, est une application particulière de son principe fondamental de la permanence de la force à travers toutes ses transformations, qui nous la fout toujours retrouver identique à elle-même, obéissant aux mêmes lois d'évolution. La société, comme loute chose dans l'univers, sort de l'homogène primitif suivant la loi déjà expliquée par nous, qui pousse l'homc^ène vers l'hétérogène, et qui ensuite amène le multiple, riodéûni au déAni, le progrès des êtres se mesurant à la précision croissante de leurs déterminations. Ces déterminations, de plus en plus accentuées, ne se distinguent pas seulement les unes des autres, elles s'accordent encore entre elles, et de leur concours résulte un tout. Cbaque être particulier est le résultat de ce travail de spécialisation et d'uniilcation. Ce même travail unit les diverses individualités les unes aux autres; ainsi se forment les sociétés, qui secomposentelles-mèmes d'associations préexistantes; car tout être est une société, à commencer parle cristal. Du bas en haut de l'échelle, c'est toujours la même loi mécanique qui fonctionne. La société humaine est soumise comme toutes les autres au grand rythme du mouvement, c'est-à-dire qu'après la période d'évolution viendra celle de désagrégation et de dissolution. Il ne faut donc pas parler de progrès; caria , fin des choses est, non pas l'anéantissement, puisque la force est permanente, mais la désagrégation. Cette vue finale dte beaucoup d'intérêt à l'histoire des développements sociolOr giques, puisqu'ils ne peuvent empêcher le terme fatal.
Sans revenir à la réfutation, que nous avons présentée antérieurement, du principe général de cet évolutionisme déaes-
péraut, Dous noua boroons â rappeler une fois de plus qu'il n'explique aucun des progrès réels de l'être ; qu'il ne rend point compte de son élévation de la pure existence mécanique i la vie proprement dite, qui n'est point un simple composé chimique, et qu'il ne jette aucune lumière sur le passage de la vie inconBciente à la vie consciente, surtout à la vie réfléchie, caractériséç par la spontanéité et la liberté. Nous insisterons davantage sur l'identification établie par l'auteur des Principes de sociologie entre la vie sociale et la vie simplement organique. Pour M. Herbert Spencer, l'expression a corps politique n n'est point une métaphore ; c'est bien une réalité. Il ne se passe rien de plus, rien d'essentiellement différent, dans la société humaine, que dans un corps bien' constitué. Tout d'abord, dai>s les deux cas, l'organisme est arrivé à son plein développement par la différenciation toujours plus grande des parties qui le composent ; celles-ci finissent par se coordonner et par concourir à la même activité, grâce à une division croissante du travail commun et à une eommunication toujours plus facile entre elles. La société humaine, comme la société animale, progresse dans la mesure où elle se fractionne en éléments plus distincts accomplissant chacun leur tâche, se mettant d'accord pour l'œuvre commune et communiquant toujours plus facilement entre eux. Les mêmes oi^anes qui permettent à la vie physique de fonctionner sont en jeu dans la vie sociale. Les organes qui sont destinés dans le corps à assurer la nutrition, la circulation et la vie de relation, sont l'estomac, le cœur, les vaisseaux sanguins, le cerveau auquel aboutit l'appareil nerveux. Nous les retrouvons modlRés, mais très reconnaissablés dans le corps social. Quand l'organisme social parvient à une structure élevée, il se développe en lui une organisation commerciale étendue et compliquée pour distribuer les marchandises ; elle envoie ses courants à travers tout le pays, par des canaux qui vont aboutir à la boutique du détaillant. Elle met sous sa main le nécessaire et le superflu,
LE PROBLEME ANTHROPOLOCIQUE. 3t3
tandis que lui-même travaille à produire sa part de richesse (1 ). Le centre de direction qui facilite et proportionne l'aclion combinée des diverses parties et leur permet de l'adapter aux diverses circonstances coastitue la vie organique du oopps politique. Le gouvernement est un véritable cerveau auquel aboutissent tous les centres locaux destinés à communiquer les informations et les impulsions; c'est lui qui est chargé de faire coïncider toutes les sortes d'activités des différentes parties (2), La société possède donc en réalité un système nerveux complet. C'est à l'industrie qu'est confié le soin d'élaborer sa matière nutritive. Ainsi l'accord est absolu entre la physiologie et la sociologie; pour la seconde comme pour la première, la condition du progrès est due à là loi de sélection, au combat pour la vie dont les implacables conditions ne changent pas en passant d'une sphère à l'autre; car M. Herbert Spencer, conséquent jusqu'au bout avec les principes de son système, blâme l'inutile philanthropie qui exagère la protection des êtres faibles et ignorants, et par là court le risque d'entraver la sélection naturelle.
On sait tout ce que l'auteur des Principes de sociologie a accumulé de savoir étendu, d'observations fines et sagaces dans ses livres sur la constitution de la société (3}. En représentant authentique de sa race, il conclut à la plus grande autonomie des individus ; il pense que le meilleur moyen de réaliser le principe si fécond de la division du travail est de réduire le plus possible la part d'action du pouvoir central. Herbert Spencer se trouve sur ce point en désaccord tranché avec uD autre écrivain de la même école qui, en bon Prussien impérialiste, met sa science au service de la politique de sou
(1) [ntroduclion à la science sociale, p. 35S.
(2) Id., p. 359.
(3) Herbert Spencer, Id. Voir aussi l'ouvrage de ScbaefQe : Bau und Leben des socialea Korpers. (Tubingen, 137S.) L'auteur pousse aussi loin que possible l'analogie entre le corps social et l'oi^anisme. C'est ainsi qu'il noQs montre la richesse comme la substance înlercellulaire sociale.
grand chancelier. Où ne saurait reprocher à M. Jœgerde D'avoir p&s le courage de son opinion ; car il fait de la sociologie un simple chapitre de son Manuel de zoologie. Pour lui, il n'existe que deux grands types de société, le type décentralisateur et le type centralisateur. « Au plus bas degré, dit-il, sont placés les États d'agrégation formés par le concours en un ni<^me lieu d'individus qui n'ont point de rapport de parenté. Cette sorte d'États ne se rencontre que parmi les hommes. Telles sont l'Amérique et la Suisse. Au-dessus sont les États de génération, ainsi nommés parce qu'ils se forment à la suite de l'accroissement numérique de la famille par la reproduction. Tels sont les États des fourmis et des abeilles et, chez les hommes.les États nationaux formés d'bommesdemèmerace, comme en Allemagne (1). » Ce dernier genre d'États est la perfection; car seul it consacre le principe de subordination en établissant la hiérarchie naturelle. Les États formés sur la base de la liberté individuelle sont destinés à périr, témoin la République française.
On le voit, toute la sociologie physiologique repose sur l'identification entre l'organisme social humain et l'organisme corporel. C'est bien te cas de répéter l'adage : « Comparaison n'est pas raison. » Sans doute, il y a certaines conditions générales qui se retrouvent dans tous les oi^anismes ; ils sont tous soumis aux lois de la croissance, de la spécialisation, du concours des parties pour constituer la vie du tout; mais, de ce qu'une société humaine comme un organisme corporel doit croître, spécialiser ses fonctions, mettre en relation ses oi^anes, établir entre eux un concours réel, il ne s'ensuit nullement qu'elle se comporte de la même façon que l'oi^anisation physique. Si elle est autre chosequ'un simple corps, un simple agrégat de cellules, si elle révèle des quahtés nouvelles.
(ijPouUl^e (ouvrage cité p. 181) donne un large eilrwt du livre de M. JœgBr. Voir le» appendices au livre sur les Sodétia animaUt de M. Qspiuu, p. S3B et uiivantes.
telles que la vie réfléchie, la conscience, la spontanéité, cette dilTérence fondamentale se retrouvera dans le jeu et le fonc~ tionnement des oi^anes. Elle s'accroîtra, elle spécialisera ses fonctions et les mettra d'accord en vue du tout, comme tous les organismes, mais en introduisant dans ces opérations ce qui la caractérise elle-même, je veux dire la réflexion, la conscience de ses actes, la liberté. Dire qu'elle fait du commerce comme elle digère et qu'elle se gouverne par un simple fonctionnement nerveux, c'est non seulement effacer la distinction entre la vie supérieure et la vie inférieure, c'est encore faire violence à notre expérience de tous les jours ; car on aura beau dire, digérer, se mouvoir automatiquement, est autre chose que faire de l'induslrie, du commerce et du gouvernement. Une association humaine ne modifle-t-elle pas incessamment ses procédés, parce qu'elle en a conscience et qu'elle en demeure maîtresse? C'est ce qui la distinguera toujours d'un simple oi^anisme, sans parler des grands principes moraux qui sont à sa base. Je sais bien que l'école évolutionniste s'en tire en confondant absolument dans l'individu humain la vie physique et la vie psychique, en se refusant à distinguer entre le monvemenl des particules cérébrales et la conscience de ce mouvement. Tant qu'elle part de cette assimilation, il ne lui coûte rien de prolonger la même confusion pour les faits sociaux ; mais les conséquences valent ce que valent les prémisses.
Ces dernières remarques s'appliquent en partie aux sociétés animales, qui ne sauraient être ramenées aux lois du monde inorganique; quand bien même, nous les maintenons à une infranchissable distance de la société humaine. Sommes-nous fondés à établir une aussi grande différence entre les deux sociétés? C'est le point qui nous reste à traiter en discutant les vues de MM. Espinas et Perrier.
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LES OniGINES.
- LES COLONIES El LES SOCIÉTÉS ANIMALES. MM. PERRIER ET ESPINAS
Blea que MM. Perrier et Espinas s'accordent sur l'idée générale du fait social et que, pour eux, la société commence dès qu'il y a agrégation de cellules — tout être vivant étant " une vraie colonie, selon le mot de M. Milne-Edwards, ou une société coopérative, pour employer l'image de Hceckel, — ils tirent de ce principe des conséquences assez différentes. Pour M. Perrier, tout animal est un être collectif, conformément à cette loi qui veiit que la substance vivante ne puisse exister qu'à l'état de masses de faible grandeur, distinctes les unes des autres, et constituant autant d'individus (1). Ces masses grandissent en s'incorporant des substances diverses, tant qu'elles demeurent au-dessous d'un certain volume limité; arrivées à ce volume, elles se divisent en deux ou plusieurs parties égales qui constiluent de nouveaux individus semblables entre eux et semblables à leur parent commun. Ces deux actes représenlent sous la forme la plus simple la nutrition et la reproduction (2). Il résulte de cette loi que les animaux et les végétaux ne peuvent être constitués que grâce à une accumulation de ces petites masses élémentaires. Ce sont de vraies sociétés composées d'individus innombrables. Klles forment des organismes, car l'organisation procède de leur réunion. Les diversités de ces organismes tiennent d'abord à l'influence même de la vie sociale qui modifie les associés les uns par les autres, puis à l'application des deux grandes lois de l'hérédité et de l'appropriation au milieu. M. Perrier suit au travers de toute l'échelle
(1) Perrier, CoUmies animaks,
LE PROBLE.HE ANTHROPOLOGIQUE. 3iT
zoologique le développemeat de ces assoeiatioDS vivaates, qi)i se compliquent de plus en plus; à partir du momeiit où . la colonie d'associés n'est plus liée au sol, comme le polype, et a passé de la forme rayonnée à la forme verticale. C'est ainsi qu'il explique la variété et les p^-ogrès de la substance vivante et qu'il nous fait parcourir tous les degrés de l'évolution depuis la colonie de simple juxtaposition jusqu'à l'associaliOD unifiée des animaux supérieurs. Son système se distingue du monisme transformiste sur deux points capitaux. D'abord, il admet la pluralité des protoplasmes d'où partent, d'après lui, des développements parallèles. En second lieu, l'organe ou l'appareil de la vie orçanique est, à ses yeux, autre cbuse qu'un simple développement de ia substance vivante. Il reconnaît dans le protoplasme des ressorts cachés qui rappellent les idées directrices de Claude Bernard; ils sont nécessaires à ta constitution et à la diversification des organismes spéciaux. Les associations vivantes, tant qu'elles restent à la forme primitive de colonie animale, c'est-à-dire à la simple juxtaposition, arrivent à une certaine unité ou analogie de conscience, la même sensation se propageant d'un associé à l'autre sous l'action d'une même incitation dans un milieu identique. Il n'en est pas de même de ces colonies vraiment uniilées qui sontau sommet de l'échelle zooJ(^ique; l'auteur n'admet pas que la conscience du moi soit la simple résullanle des consciences des membres de la colonie ; car les segments dont se compose l'appareil physiologique ne peuvent donner que ce qu'ils renferment, c'est-à-dire la diversité. L'unité du moi tient donc à une autre cause. Le moi est un individu psychologique « L'auteur, dit M. Ëspinas dans son article sur les éludes sociologiques en France (1), où H marque hautement sa dissidence avec .M. Perrier — quand il se trouve en face de l'individualité humaine, du moi psychologique, s'arrête et se reprend. Si, en effet, il admettait que
l\) Revue pliilotophiqur. Juin 1882.
su LES ORIGINES.
l'individu psychique n'est que l'écho du consensus organique et que celui-ci est le résultat d'une évolution conduite par le consensus universel, il donnerait implicitement les mains à toutes les conséquences qu'on a tirées du déterminisme évolutionniste dans l'ordre psychologique, moral, religieux. Il devrait reconnaître que la conscience est chose relative et que, de même que ces divers centres de conscience ne forment qu'une seule conscience, quand les divers organes se fondent en un même orgaoisme et que l'individualité psychique se transporte des parties au tout, de même, quand divers individus humains s'associent et s'organisent, les consciences partielles se fusionnent en une conscience totale et n'eu fout plus qu'une seule. Que deviendrait alors le caractère absolu, transcendant de la personne humaine? En effet, M. Perrier ne consent pas à sacrifier ce caractère et, pour lui, la vie psychique ne saurait procéder d'un fait simplement physiologique. S'il admet une certaine correspondance entre le développement des colonies animales et celui des sociétés humaines, s'il reconnaît que la spécialisation et la division du travail et l'accroissement de la solidarité sont pour les unes et les autres les conditions du pr-ogrès, il ne va pas jusqu'à les assimiler. Ilsulfit, en effet, qu'il ait vu dans l'unité du moi un fait purement psychologique pour qu'il ne puisse adhérer à cette conscience colleclive de l'humanité dans laquelle nous verrons M. Espinas dissoudre celte unité, u M. Perrier conclut son beau livre par une attestation formelle de la possibilité de l'immortalité pour l'homme. Il a beau invoquer à son appui ses théories sur l'éther infini, comme il les traite lui-même d'hypothèse, nous ne nous D'y arrêtons pas. Nous en tenons à la distinction fondameDtale qu'il a établie entre la société humaine et les colonies animales.
Nous avons déjà dit que le grand point de divei^eoce entre M. Espinas et M. Perrier est que le premier admet des consciences réellement collectives, aussi bien dans les ox^a-
nisraes rudimentaires que dans les sociétés humaines. Si on lui objecle que la sociéié n'existe que par l'association de consciences distioctes, il répond que, dans chaque cellule, est cachée une conscience sourde et que toutes ces consciences trouvent leur unité dans le cerveau ou dans l'organe unificateur qui le remplace chez les êtres inférieurs (1), Chaque individualité organique comprend donc une pluralité de sousindividualités, puisqu'il n'y a pas d'organisme qui ne soit une colonie de cellules, et que celles-ci constituent de véritables individus. Si la diversité individuelle- est en bas, là «ù n'apparaît que Tunité confuse, l'unité de conscience se retrouve en haut dans ces grandes associations qui s'appellent des nations et qui ne sont pas autre chose que de vastes individualités collectives. Il s'ensuit que si la société existe dans l'être informe qui nous semble un simple individu, l'individualité se retrouve dans ce qui paraît une association multiple (2).
Nous ne pouvons pas plus admettre la seconde hypothèse que la première. Élever l'agr^alion des cellules au rang d'une société véritable est un abus de langage ; car vous avez beau retrouver un élément de sensibilité dans l'anneau du ver coupé en morceaux ou dans la patte de l'animal greffée sur son congénère, vous n'en pouvez faire une conscience distincte; l'individu est uo agrégat de cellules et non pas une association d'individualités, car l'individualité ne commence qu'avec la conscience de la vie totale de ces cellules rassemblées. Que telle d'entre elles, séparée du tout, conserve une certaine sensibilité, par conséquent une certaine conscience, cela ne prouve rien contre notre définition; car elle est devenue un tout depuis sa séparation. Encore une fois, l'individualité n'existe que quand il y a chez un être la conscience de sa vie totale, et il n'y a société
(1) Espions, De) sociétés animaUt, p. 214-224,
(2) « La conscience sociale est une conscience individuelle, n Les sociétés aiûmalef, p. 546.
que quand il y a association d'individus. Donc un organisme a beau êlre composé de cellules vivantes, il n'est pas pour cela une société. Pour qu'il y ail société, il faut plusieurs organismes distincts ayant chacun une conscience unidée, quelque vague qu'elle puisse être. D'un autre côté nous ne saurions admettre qu'une société d'individualités constituées puisse n'avoir qu'une seule conscience, comme si elle était un organisme particulier. Le moi n'est conscient qu'en se distinguant du non-moi, c'est-à-dire de tout ce qui lui est étranget. II ne le peufque grâce à sa faculté d'unification servie par un appareil nerveux qui soit bien a lui (1). Prétendre que la distance entre les cellules nerveuses, même quand elles sont placées dans des organismes différents, ne rompt pas plus l'unité de conscience que la séparation des cellules dans un même tissu nerveux, c'est oublier que pour un oi^auisme unique, la répercussion de toutes ses sensations et de tous ses sentiments aboutit au même point central. Un moi collectif est un non-sens. « Des sujets divers, comme le fait remarquer avec raison M. Fouillée, peuvent percevoir un même objet, être émus de la même façon, s'accorder dans une même volonté, mais sans cesser d'être des sujets distincts, sépares. La solidarité familiale, nationale, humaine, peut aller très loin et constituer une véritable unité, mais sans détruire les individualités, ce qui arriverait si elles se confondaient dans une même conscience (2). » Cette uniUcation de consciences distinctes est surtout inadmissible au point de vue moral ; car il n'y a plus de responsabilité réelle, si la conscience générale absorbe la conscience individuelle. Remarquons, en effet, qu'il n'est possible d'admettre la conscience collective que si elle absorbe réellement les consciences individuelles. Si elle ne les absorbe pas, il n'y a plus identité entre la société et un organisme
particulier; comme les consciences individuelles aubslslent à part de la conscience générale, on ne peut plus parler que de solidarité. Nous verrons qu'il est possible de faire a ce grand fait humain la part la plus large sans détruire la distinction permanente des individualités.
En résumé, la société, pour nous, ne commence qu'avec l'association des individualités distinctes, et, si elle tend à les unir toujours plus étroitement par les liens de la solidarité et du concours, elle ne doit jamais les absorber dans une seule conscience, sous peine de perdre son caractère propre. Dans le système de M. Espinas, la société commence et finit trop tôt, car elle commence avant d'exisler dans l'isolement d'un organisme réduit à lui seul, et elle cesse d'être au moment même où elle va so constituer par le concours de ses membres, car ceux-ci, perdantleur individualité, ne sont plus des êtres distincts et par conséquent associables. Nous n'en reconnaissons pas moins que le progrès social se mesure à l'accroissement de l'unilé véritable qui, sans être une absorption, réalise toujours plus harmoniquement le concours <)e toutes les parties du tout. Cette unité s'élève dans la proportion où elle devient morale, consciente, voulue, ce qui ne s'eiïectue que dans la société humaine de l'aveu même de M. Espinas. Cela nous suffit pour maintenir entre cette société et les sociétés animales l'infranchissable distance que nous avons statuée.
La manière même dont l'auteur noua décrit l'évolution des sociétés animales achève de démontrer que si leur cercle de prf^pès est plus étendu que ne l'avait cru l'ancien cartésianisme, il n'atteint pourtant pas la- sphère de la vie pleinement morale et consciente, parce que, dans cette sphère, comme dans toutes les autres, l'animal est toujours dominé, par la sensation, s Celte limite, dit M. Espinas, qui sépare l'action spontanée non réfléchie de l'action en quelque sorte méthodique et régie par des principes abstraits, cette limite que rhumaaité a franchie uae fols, aucun animal ne la dépasse
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etne ladépassera jaiiiai3(l).DL'auteur àesSociétés animales nous décrit avec soin leur évolution depuis la simple société de nutrition jusqu'à celle qui constitue uoe sorte de peuplade; mais il est le premier à reconnaître que cette évolution ne constitue pas un progrès véritable, a Elle ne mérite pas ce nom dans le sens où ce mol a été appliqué à l'humanité ; elle est partielle; elle est confinée non seulement aux limites de l'espèce, mais aux limites de la variété et même de la race. L'accumulation des eiTels de l'intelligence ressemble dans la classe des oiseaux à l'accumulation de la pluie dans des flaques fermées et indépendantes ; l'eau remplit inégalement chacune d'elles suivant l'étendue de la dépression dont elle est le centre, mais elle ne forme pas no courant unique capable d'un accroissement indéfini (2). » L'auteur semble oublier parfois que c'est à la lumière de ces principes qu'il nous faut comparer l'évolution des sociétés humaines à celle des sociétés animales ; car, s'il y a entre les unes et les outres des analogies évidentes, il ne faut jamais oublier la différence fondamentale qui se retrouve à chaque degré de l'échelle du développement social et qui donne une signification tout à fait spéciale à des faits qui semblent pareils. Toujours chez l'animal la sensation domine, tandis que la réflexion et le vouloir jouent le rôle décisif dans l'humanité. Gardons-nous néanmoins d'oublier que la sensation, â elle toute seule, suffit pour élever l'animal au-dessus des agrégats simplement chimiques; que la sensation aboutit à la représentation mentale de l'objet, et que cette représentation, développée comme elle l'est chez les animaux supérieurs, crée un lien durable, sans qu'ils en aient pleinement conscience et sans qu'ils s'élèvent à cette relation pensée et voulue qui est l'esseDce même de la société humaine.
Parcourons, à la suite deM.Espinas, ces divers d^rés d'é-
(1) SaeUtés animatei, p. SS2.
LE PROBLÈME ANTHROPOLOCIQUE. 363
Yolution dans les sociélés animales; nous les verrons se reproduire dans la société humaine mais pour y subir une transformation profonde dans le sens indiqué. M. Espinas reconnaît trois genres de sociétés animales : ce sont les sociétés de nutrition, de reproduction et de relation. Chaque ordre supérieur reproduit les inférieurs. 11 est bien évident que les sociétés de reproduction sont aussi des sociétés de nutrition et que la vie de relation suppose l'alimenlation et la génération. Ce n'est qu'au plus has degré de l'échelle de l'animalité qu'on trouve un seiil élément d'association, comme chez les iufusoireset les zoophytes ; encore doit-on reconnaître que dès ses premiers développements l'association alimentaire aboutit à une sorte d'essai d'union génératrice. Au reste la reproduction est en rapport étroit avec la nutritioa, puisqu'elle consiste essenlielleiDeot à répandre au dehors et à communiquer la substance cellulaire accumulée par l'alimentation. Elle ne prend sa véritable importance comme élément d'association que lorsque la distinction des sexes a commencé, qu'elle a franchi les échelons inférieurs de ta sissiparite ou du boui^eonnement et que les organismes divers qui composent la société domestique, après s'être séparés matériellement, se ratlschent les uns aux autres par des liens afTectifs où l'on aperçoit des rudiments d'idées et de sentiments réciproques. L'instinct sexuel joue un rôle prédominant dans la formation des sociétés animales. Il est d'autant plus puissant qu'il est plus concentré, moins mêlé d'éléments d'idéalité. Il brûle le sang de ranimai comme un feu inextinguible; i! dirige vers un seul acte toutes ses énergies, provoquant tour à tour des luttes formidables pour se disputer la proie du désir ou bien un développement extraordinaire de la vie physique. C'est ce développement qui produit le chant merveilleux de l'oiseau et qui amène l'animal à déployer les avantages qu'il a acquis antérieurement (!}.
(1) Sociéléi aaimaiti, p. 232'233.
Quant à nous, nous voyons dans cette manifestation de la beauté animale l'eiTet d'une surescitalioa des sens bien plutôt qu'une manifestation proprement esthétique, car le beau ici ne répond à aucune notion générale, il n'est que l'efTervescence de la sensualité, il est tout objectif, tout extérieur ; né du désir qui est l'efTet de cette surexcition toute physique, il fait appel au désir et manque absolument du caractère désintéressé sans lequel il n'y a pas de sentiments esthétiques, comme nous l'établirons plus tard (1). L'odorat joue un rôle encore plus puissant, pour préparer l'union des sexes chez tes animaux, que tous les enchantements de l'ouïe et les ravissements de la vue. Chez certains animaux supérieurs la sensualité se mêle d'une certaine tendresse toujours passagère. La monogamie ne tient pas à un progrès réel dans les affections, mais simplement aux conditions d'existence des animaux qui la pratiquent, C'est ainsi que les grands oiseaux rapaceset les grands carnassiers, ayant besoin de posséder sans rivaux d'immenses domaines de chasse, sont amenés à vivre par couples isolés. La société animale formée sous l'influence de la reproduction atteint parfois une rare perfection, comme le prouvent les fourmilières et les ruches ; cette perfection qui est due principalement à l'instinct, infailllhie dès le premier jour, se développe encore par la surexcitation des sensations qui se produisent à certains moments, comme par exemple lorsque les sentinelles d'une ruche en s'ogitant d'une façon extraordinaire propagent de proche en proche leur agitation (2). L'amour maternel avec ses prodiges de dévouement procède également d'un instinct admirable combiné avec certaines sensations, comme celles qui amènent l'oiseau à couver ses œufs. En effet une certaine fièvre se développe ches la couveuse, surtout dans les vaisseaux sanguins placés sous le
(1) Voir le bel ariicls de M. Cb. LéTËqae aur la •ileotîon BexoeHe. A«t>ue
Hes Deux-Mondts, \." septembre 1673, (i) Sociétét animales, p. 403.
LE PROBLÈME ANTIfROPOLOGIQUE. m
ventre ; de là le besoia de se tenir en repos et de chercher du rafraîchissement au contact des œufs (1). Un mouvement organique initial est le plus souvent la cause déterminante du processus mental destiné à le servir. L'espèce de développement psychologique qui est incontestable au sein de la aociélé animale est toujours subordonné a la physiologie. 11 est certain que la différence entre le soin que le poisson prend de sa progéniture et la sollicitude presque tendre de l'oiseau pour la sienne tient essentiellement à la différence entre le nombre des œufâ produits. La ponte de l'oiseau n'est-elle pas toujours limitée, taudis que celle du poisson se multiplie sans mesure? La même loi trouve son application au degré plus élevé des sociétés animales, quand a commencéla vie de relation et que nous avons comme une ébauche de la tribu. L'amour prolongé de certains mâles pour leur prc^éniture confère aux liens de la famille une durée relative pour l'élevage des jeunes. La physiol<^ie explique ce progrès. Il faut une certaine modération naturelle dans la passion sexuelle, et une facilité plus grande à l'assouvir promptement pour que le mâle soit retenu près de la femelle, car il est prouvé que dans d'autres conditions physiques ils sont volages et polygames. L'amour du père et de la mère pour les jeunes dans les sociétés animales n'a qu'une saison dont le commencement comme la Qn est marqué par leur état physique. Ce que la vie de relation a de plus élevé est l'association d'animaux congénères formant une sorte de peuplade. La sympathie qui les unit tient eu grande partie, d'après M. Es' piuas, au plaisir qu'ils éprouvent à se retrouver dans leurs pareils — ce qui est pour eux le genre de représentation le plus facile et par conséquent le plus agréable — mais pour que cette association soit possible il l'aut des animaux herbivores qui trouvent facilement leur subsistance {2). Âristote avait d^à
(1) SociéUs anirnales, p. 41S.
(S) SodUés animales, p. 576.
3lt6 LES ORIGINES.
remarqué que loules les bêtes de proie étaient solilaires. Ici encore la condition physiologique domine l'état psychique. Bon nombre de ces peuplades n'existent qu'en dehors du temps de la reproduction. Il sufllt que l'instinct sexuel se réveille pour qu'elles soient rompues (1). Aussi a-t-on remarqué que le développement de la peuplade est en proportion inverse avec celui de la famille; l'instinct familial est isolant chez les animaux. Le fait social le plus étonnant dans l'aDÎmalité, c'est l'existence, surtout chez les mammifères, de chefs reconnus qui sont en général de vieux mâles, lesplus forts et les plus expérimentés. Leur supériorité ne dure qu'autant que leurvigueur; il leur a suffi de vaincre dans les luttes provoquées par l'instinct sexuel pour conquérir une autorité reconnue. Le désir des mâles de garder les femelles sous leur domiaatioD est l'origine de cette espèce de royauté, dont les sujets tirent prodt, car ils lui doivent protection et sûreté. II n'y a d'ailleurs aucun concert entre les chefs des troupeaux de chevaux erranls dans les solitudes de l'Amérique du sud, rien qui ressemble au contrat sur lequel repose la société humaine, parce que seule elle s'élève à la liberté et à la réflexion, c'està-dire à la vie consciente.
Nous allons voir reparaître dans ce hauldomaine de l'humanité chacun des éléments de la société animale, maïs transformés, pénétrés d'un sens nouveau, à condition toutefois que l'homme suive sa vraie destination, car étant libre il peut s'en détourner. Il est capable de s'abaisser comme de s'élever; il lui est loisible de retourner à l'animalité pure, de seplacersous la loi des instincts, de subordonner la noble vie de relation aux appétits de la nutrition ou de la reproduction et même de fausser ceux-ci . Même alors il n'est pas semblable à l'animal ; il devient pire parce qu'il lui est supérieur par l'intelligence et qu'il trouve moyen de prolonger outre mesure ses satisfactions sensuelles, de les raffiner et de les dénaturer. Son péril est
(1} Sociétés animaUi, p. iS2.
précisément de se précipiter volontairement dans les dernières fanges des instincts déchaînés et pervertis. Son honneur est, pouvant déchoir, de résister aux entraînements d'en bas et de réaliser la vraie société humaine, conforme à sa véritable idée ; alors il transfigure, en les marquant de l'empreinte de sa raison et de sa conscience, les principes inférieurs d'association tels que la nutrilion et la reproduction, mais il faut pour cela qu'il ait fait dominer en lui le principe supérieur de la sociabilité, cette grande notion de la société non plus simplement instinctive, mais contractuelle, fondée sur l'assentiment de ses ■ membres pour protéger leurs libertés, société qui repose sur le drgit et se donne pour Qn la solidarité ou la fraternité humaine et qui est notre An morale par excellence dans le domaine social. C'est ainsi qu'au lieu de la peuplade nous avons la nation organisée, l'Bltat défenseur du droit, contre toutes les violences individuelles grande institution de justice et de liberté, favorisant le développement de chacun, tirant sa force du consentement des citoyens, créant une véritable unité nationale qui ne ressemble en rien à la conscience collective substituée à la conscience personnelle, car c'est à l'individu moral qu'incombe la tâche de pratiquer jusqu'au bout la loi du bien.
Parcourons rapidement la phase de cette évolution morale que nous venons de caractériser à grands traits.
Une fois que l'inférieur est subordonné au supérieur, voyez à quel point cet inférieur se relève et comme il peut se piler aux tins les plus augustes de la vie intellectuelle et morale de l'humanité. S'il est un principe social qui semble destiné à ne jamais dépasser le domaine de la vie matérielle, c'est bien la nutrition — et cependant la société humaine, toutes les fois qu'elle répond à sa destination lui communique quelque chose de sa vie supérieure. Sans doute l'alimentation joue un rôle considérable dans l'humanité ; c'est pour elle la question d'être ou de ne pas être; il faut qu'elle soit tranchée sous peine de mort. Quand elle l'est d'une manière insutAsante
aS8 LES OBIGINES.
OU fausse, les résultais de l'erreur sont tragiques. Sous le stimulant de ce besoin universel et irrésistible, l'intelligence humaine est entrée en activité. Elle ne s'est pas contentée de chercher le territoire de chasse ou la forêt avec ses glands. Elle a observe, expérimenté et, avec cette capacité de se souvenir et de prévoir qui la caractérise, elle s'est donné des engins pour transformer et féconder la terre. Le premier outil façonné par l'homme a dénoté sa royauté sur la nature, car ce n'est pas d'elle qu'il le tenait ; elle ne pouvait lui fournir que la matière informe. Pour façonner celle-ci, pour l'approprier à son usage permanent il fallait dominer la sensation fugitive, travailler en vue de l'avenir ; il fallait en un mot faire arte de raison. Aussi l'outil est-il le vrai sceptre de l'homme ; peu importe qu'il soit taillé dans le silex, ou dans le bois de l'arbre, il est le produit de la pensée. Voilà pourquoi l'animal, guidé par l'instinct, peut opérer des merveilles de construction en se servant de ses membres, mais il ne façonne jamais l'outil. Les faits isolés qu'on invoque n'ont aucune importance ; un singe a pu s'appuyer un jour par hasard sur un bâton, il n'a pas modelé ce bâton, il ne l'a pas légué à sa descendance pour le perfectionner. L'homme, au contraire, en taillant l'outil le plus grossier a montré son aptitude ô façonner la matière pour la dominer. Cette aptitude ne fera que se développer dans les générations successives qui sauront prottter des progrès antérieurement accomplis. L'industrie est née le jour où la première flèche et le premier marteau furent tirés de la pierre du chemin. Bientôt aux armes de chasse succéda le soc déchirant le sol et préparant le développement t^ricole, puis vint la domestication des animaux capables de contribuer à la nourriture de l'homme; enttn son génie a créé ces admirable instruments du travail qui semblent transformer la planète en la fécondant. Que de merveilles n'a-t-il pas produites pour se vêtir et se loger? Le commerce établissant les communications et les échanges entre toutes les portions du globe est un produit non moins merveilleux de
l'iatelIlgeDce appliquée à la nutrition. Avec ses grandes facultés de générallsalion, l'esprit humain a dégagé les lois des faits économiques et agricoles ; l'économie politique est la science par excellence de l'alimentation, et on sait avec quel art elle en a constaté les conditions et assuré les progrès. Toutes les im" portantes questions qui se rattachent à la propriété, considérée comme la garantie de la liberté individuelle, appartiennent au même ordre ; leur solution a mis en œuvre les principes les plus élevés du droit. EnRn, ce n'est pas seulement la liberté et la justice qui se sont déployées dans cette sphère qui semblait tout d'abord limitée à des intérêts si inférieurs ; la fraternité humaine y a produit ses plus efficaces manifestations pour secourir les vaincus de ce rude combat du pain, ou pour le faciliter à ceux qui s'y engagent désormais. Quelques chimères qu'ait produites le mouvement socialiste contemporain, il n'en est pas moins la preuve de cette haute sociabililé humaine que, par une élrauge inconséquence, le matérialisme trop fréquent de ses adhérents tend à méconnaître. La charité chrétienne qui va de Ueu en lieu secourir les effroyables souffrances que cause la lutte pour la vie et très particulièrement pour la vie matérielle, répand sur cette région, qui semblait si basse, de la société de nutrition, les vivifiantes clartés de la plus sainte des puissances morales, celle de l'amour à la fois juste et compatissant. Enfin l'humble et sublime demande du pain quotidien par la place d'honneur qu'elle occupe dans la plus belle oraison de l'humanité, rattache au cielj comme par un anneau d'or, cette société d'alimentation qui semblait clouée au sol.
Nous avons vu quel rôle considérable joue l'instinct de la' reproduction dans le développement des sociétés animales ; sans jamais les affranchir des sensations troublantes qu'il éveille, il en tire parfois quelque chose comme la tendresse et le dévouement, mais jamais à lui seul il ne parvient à produire une affection qui survive à la sensation et qui soit capable de la dominer et de l'épurer. Ce n'est que chez
rhomme que celte épuration se produit et que le seQtimeDt, mêlé d'abord à l'insliact dans ses premières maaJfestatioQS, s'eQ dégage de plus en plus et revêl un caractère de uoblesse, de sympathie qui donne la première place à l'union des âmes sans supprimer l'attraction de la beauté et son charme souverain. La pudeur, totalement étrangère à l'animal, introduit l'élémeot moral dans les rapports entre les sexes en nous faisant rougir de l'abandon simplement physique. L'amour bumain commence par l'enchantement des yeux, mais il n'est vraiment digne de lui-même que lorsque, sous une forme charmante autant que fragile, il a rejoint l'âme et a goûté le ravissement du plein accord moral. Lui aussi est œuvre de liberté. Voilà pourquoi i! peut se renier et se traîner dans celte région des basses voluptés où il s'identifie à l'instinct animal, mais quand il remplit sa mission, qu'il se manifeste comme la pleine efflorescence d'un être où ia partie morale est faite pour dominer, il tend à fondre non pas simplement deux organismes , mais deux personnalités qui savent unir le respect à la tendresse. Son ivresse est chaste tout en laissant déborder cette poésie qui est comme le trop plein du cœur humain. Ainsi compris il s'élève bien haut au-dessus de la passion qui n'est qu'abandon et passivité au travers de tous ses enivrements ; Il ne se livre pas comme elle, il se donne librement et pour toujours, non seulement pour partager la joie mais encore la soulTrance; aussi n'est-il pas dévoré par sa propre flamme. N'étant point né de lai sensation, il dure quand elle a passé, et longtemps après que s'est effacé le sourire de la beauté dont il a savouré le charme aux jours de la jeunesse, il subsiste intact, plus grand, plus profond ; c'est qu'il y a de l'éternité en lui, et il n'est vrai qu'à ce titre. Cet idéal de l'amour souvent réalisé répond seul à sa destination. C'est lui qui éveille les harmonies les plus ravissantes de la lyre intérieure; il agite profondément lecœur, et sous tous les cieux fait palpiter l'âme humai ne d'une émotion puissante que jamais l'être inférieur n'a ni connue ai
LE PROBLÈME ANTHROPOLOfilQTJE. 361
reodue. Le chant de l'alouetle au lever de l'aurore égalera-t-il jamais ea beauté l'adieu de Roméo à Juliette? N'y a-t-il pas dans cette expression naïve et franche des jeunes tendresses quelque chose d'unique, d'incommunicable ? Que dire de cet autre amour où le dévouement le plus pur survit aux enchantements de l'admiralion pour la beauté et qui s'attache avant tout à la noblesse morale, cet amour plus fort que la mort et aussi que la vie, qui forme entre deux êtres immortels une chaîne de diamants dont les anneaux se resserrent au feu de la douleur et se retrouveront plus solides et plus brillants par delà la tombe I La poésie depuis qu'elle existe n'a cessé de chanter ou de peindre l'amour vraiment humain sous toutes ses formes et à tous ses degrés, faisant toujours, en définitive, resplendir son haut idéal. Que nous sommes donc loin de la société de reproduction et comme il est vrai que la vie instinctive en s'bumanisunt franchit un abîme sur lequel nu! évolutionisme n'est parvenu à jeter un pont?
La société humaine n'abandonne pas à lui-même cet amour capable de prendre un si haut essor ; elle en fait un engagement sacré devant la toi. Grâce au contrat, au consentement libre, l'union sexuelle devient le mariage; la famille est fondée avec ses garanties, 'ses devoirs et ses droits. Nous n'avons plus une union fortuite plus ou moins prolongée, fondée uniquement sur la relation sexuelle, nous avons une institution établie par la loi, qui de l'état de nature nous transporte dans la sphère de la liberté, de la vie consciente et voulue. Il ne suffit plus à l'homme de protéger quelques jours une progéniture encore faible, quitte à l'abandonner quand l'instinct ne parlera plus. Il s'agit de développer non seulement un corps mais un être moral, de lui transmettre autrement que par le sang de ses veines l'hérédité des avantages acquis, de façonner un esprit, de l'élever en l'enveloppant de tendresse, de lumière, en le formant à la lutte de la vie, en coiribattant avec lui ses premiers combats. De là tout ce qu'éveille dans le cœur de respect et d'amour
ces seuls noms de mère et de père. L'instinct a été transfiguré, illuminé par la vie consciente, par l'amour éclairé, voulu. Il n'y a pas de type égal à celui de la vraie mère — et ce mot dit tout — si ce n'est celui du vrai père, du père qui chérit, qui soutient et qui sait aussi pardonner! Quelle distance entre le mâle qui nourrit quelques jours sa débite progéniture et le père de l'enfant prodigue, cette image vivante de la justice et de ta miséricorde couvrant de la majesté la plus auguste la pitié la plus tendre?
Les familles constituent les nations el se placent sous l'égide de l'Etat, qui est la forme supérieure de la société humaine organisée. Nous n'avons pas à revenir sur son caractère essentiel qui est de remplacer la simple a^lomération naturelle par le contrat librement consenti sur les bases de la justice. La nation n'est point le dernier mot de la société humaine; elle fait partie d'un tout plus vaste, d'une communauté plus*large qui est l'humanité elle-même.
Quand bien même l'individu conserve pour nous une valeur absolue et ne saurait être jamais considéré comme une forme changeante d'une substance unique, comme une simple vague soulevée un instant sur l'océan humain, l'humanité n'est point à notre sens une simple abstraclion; elle est une réalité inconlestable. L'individu humain est uni aux autres individus de son espèce par le fond même de son être ; ils sont bien ses semblables. Ils le sont physiult^iquement et moralement. Voilà pourquoi IL y a de lui à eux transmission possible de la vie physique et de la vie psychique. Il n'est pas une des races humaines qui ne puisse se croiser avec une autre et rendre ce croisement fécond ; il n'est pas une intelligence, un cœur d'homme qui ne puisse se communiquer à un autre cœur d'homme. L'impénétrabilité morale n'existe pas plus d'homme à homme que l'impénétrabilité physique. Ce qu'est la génération pour la vie simplement organique, le langage l'est pour la vie supérieure. Il est l'organe de transmission pour la peusée et le sentiEuent. Or il ne peut transmettre que ce qui
est transmissible, communiquer que ce qui est communicable. ]l suppose une harmonie préalable entre les deux termes du rapport établi par lui entre celui qui parle et celui qui écoute. Donc leur constitution intellectuelle et morale est identique au fond, car te langage ne serait qu'un son s'il ne communiquait des idées et des sentiments compréhensibles, c'est à dirô préexistants au moins en germe. Les âmes humaines sont faites pour vibrer à l'unisson. Rien ne démontre mieux leur indestructible parenté, La puissance de la sympathie, ses enlraînements souvent irrésistibles nous conduisent à la même conclusion. Comment expliquer cet ascendant des hommes les uns sur les autres, ce courant qui s'établit entre oui et semble les mélanger, celle impulsion irrésistible d'une même pensée, d'un même sentiment qui enlève une grande assemblée et qui se retrouve dans l'intimité des relations privées? L'amour, qui attire les uns vers les autres les êtres humains, révèle avec plus de force encore leur affinité. La haine qui n'en est que la contre partie ne détruit pas celle affinité; au contraire, on l'éprouve d'autant plus vive que son objet nous est plus prochain et le conflit avec lui plus direct. Qui oserait nier d'ailleurs.qu'elle ne soit un désordre, une aberration? C'est précisément cette parenté indestructible entre tous les fils de l'humanité qui explique ce grand et puissant engrenage moral de la solidarité humaine dans lequel nous sommes tous engagés et qui nous soumet aux influences les plus variées dans la sphère de la famille, de la nation ou de la race, si bien que nous avons souvent peine à discerner ce qui est à nous en nous-mème de ce que nous devons à l'hérédité, au milieu, à l'histoire. Il est vrai que cette solidarité est réciproque, nous ne sommes pas seulement passifs, mais encore actifs, que nous apportons noire part d'influence dans le fond commun, mais à elle seule elle suffit à établir l'unité morale et intellectuelle de l'humanité. « Chaque société humaine, dit M. Marion, bien qu'elle soit composée d'individus dont chacun est une personne et a sa destinée à part, forme comme un
tout vivant dont les parties composantes sont solidaires entre elles dans un même temps, solidaires dans le cours de l'histoire. Et de même rhumanité entière toute composée qu'elle est de groupes distincts, ayant leur vie propre est à son tour une vivante unité (t). »
Cette unité ressort éKalemeat de nos premières obligations morales qui impliquent deux choses : tout d'abord, selon le principe formulé par Kant, le respect absolu de la personne humaine chez tous nos semblables, et ensuite le devoir de la fraternité qui donne comme terme et comme fin à la vie individuelle la subordination ou bien général. L'amour ne démontre pas moins l'unité humaine comme devoir que comme sentiment.
C'est qu'en dédnitive l'individu ne se conçoit pas sans l'espèce ; il lui doit son être, car la génération est essentiellement une fonction de l'espèce qui se perpétue par ce moyen. Il lui doit son développement physique, car elle ne lui transmet pas seulement son oi^anisme, mais encore elle lui ménage dans les soins du père et de !o mère tous les moyens do conserver la vacillante étincelle de l'existence et de la préserver de tout ce qui la menace alors qu'il est sans défense. Il lui doit son développement actuel, car c'est l'espèce qui lui transmet le langage qui n'est pas seulement un moyen de communication intellectuelle, mais encore le grand instrument de précision, car la pensée ne se possède qu'en s'exprimant. C'est l'espèce qui, dès le premier jour, lui transmet le trésor accumulé des progrès déjà accomplis, en sorte qu'il n'ait pas à recommencer l'histoire. C'est elle enlln qui lui donne le principal objet de son activité morale pour le déploiement de ses facultés et l'accomplissement de ses plus hautes ohligations(2). a Si l'homme isolé, ditexcellemmentM. Charles Secre-
(1) Vcnr Marion, De la solidarité morale, Basai de psychologie appliquée. Germer-Balllière, 1880, Introduction, p. 4.
(2) Marian, ouvrage ait£. M.
tan, dans sa Philosophie de la liberté, ne peut ni se perpétuer, ni subsister même un moment ; c'est que l'bomme n'est pas l'homme complet, et si dans l'individu quelque chose répond toujours à ses semblables, s'il jouit de leurs joies, 3'il SDulTre de leurs douleurs, s'il pense leurs pensées; c'est qu'il est tout autre chose qu'un tout à part, une monade séparée. L'individu est toujours plus et moinsqu'il ne semble. A la fois "tout et partie, il n'arrive à la conscience de sa plénitude qu'en accomplissant sa fonction particulière dans l'ensemble. La société est pour lui comme il est pour elle. Sans doute s'il n'était pas un être complet doué d'intelligence et de liberté il ne pourrait recevoir ce que lui communique l'espèce, car pour l'acquérir il faut avoir une réceptivité correspondante (1). » Nous devons ajouter que l'espèce ne serait rien sans l'individu, car elle ne peut réaliser ses fins les plus élevées que par l'individu. Ni la conscience, ni la volonté libre ne se conçoivent 'en dehors de l'individuatité. Le moi n'existe que dans la personne morale et celle-ci ne saurait se fondre dans une conscience collective, indéterminée, non unifiée comme nous l'avons déjà établi. Ce qu'on appelle conscience d'un peuple, conscience de l'humanité, est une résultante très réelle à ce titre, mais qui se dégage des consciences individuelles. Pour que l'humanité dise ; nous^ i! faut que chacun de ses fils ait dit : inoi. Un nom qui ne se résoudrait pas en des individuahtés distinctes ou, constituant chacun un VTaimoi, serait une vaine abstraction. Cela est surtout vrai quand il s'agit d'une unité morale ; elle est d'autant plus forte qu'elle repose davantage sur la liberté. Tout ce qui est enlevé aux unités particulières est enlevé au total. D'ailleurs âtez l'individualité, réduisez-la à n'être qu'une apparence et vous avez détruit du coup la morale. Donc l'iDdividualiléaunevaleur absolue, elle n'est pas faite pour se perdre dans l'espèce, mais en s'afllrmaat et en
(i) Charles Secrêtan, FhiloiopliU de la liberté, 2' édit. LauMDDe, vol. II, p. 204.
ses LES ORIGINES.
s'enrichissant, elle enrichit l'espèce elle-même, car dans ce domaine de la vie supérieure, le prc^ès se mesure à la précision croissante de la vie individuelle, et cela toujours dans l'intérêt de l'ensemble. Il s'ensuit qu'il n'y a aucune antinomie entre l'idée d'espèce et celle d'individualité.
.Pour nous en tenir aux faits que la science de la nature peut contrôler, nous sommes fort inclinés à admettre l'unité physiologique de l'espèce humaine, après avoir constaté son unité intellectuelle et morale. La part de vérité que nous avons reconnue dans le darwinisme milite en faveur de cette opinion défendue avec une grande vigueur de discussion par des savants aussi émînents que M. de Quatrefages. La variabilité résultant de la sélection naturelle, de l'influence dos milieux et des effets de l'hérédité, explique parfaitement la diversité de nos races, sans qu'il soit nécessaire de recourir à une pluralité d'espèces contre laquelle s'élève la fécondité reconnue de tous les croise-ments humains. Nous ne pouvons que renvoyer à la lumineuse démonstration de M. de Quatrefages qui n'explique pas seulement de la manière la plus- satisfaisante les diversilésdes races provenant d'une souche commune sous l'influence combinée des migrations et des croisements, mais encore* nous montre les mêmes causes produisant aujourd'hui les mêmes elfets sur une échelle réduite (1).
En tout cas, l'unité morale de l'humanilé demeure hors de contestation. Nous ne prétendons pas qu'elle ait senti, reconnu cette unité de tout temps. Elle a dû eu acquérir une conscience de plus en plus claire, et la transporter elle aussi de' la sphère purement naturelle dans la haute sphère de la vie morale pour finir par la vouloir. La plus haute forme de la société humaine devait recevoir ce sceau de la vie libre et consciente qui la sépare des sociétés animales. Voilà pourquoi il a fallu de longs siècles pour que l'idée d'hu-
(1} Voir BOn livre déji. cité l De l'espèce humaine.
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LE PROBLÈME ANTHROPOLOGlQUiE. 367
manité triompbât du particularisme de la tribu, de la peuplade et de la nation. Le monde antique était tout entier constitué sur l'idée contraire, chaque peuple jetait aux autres peuples le nom insultant de barbare. L'étranger comme le vaincu était mis hors la loi; le droit humain n'existait pas. Sans doute la pensée philosophique devançait les institutions. Cicéron eu vrai prophète de l'idéal parlait de la république du genre humain, mais il fallait que le Fils de l'homme apparut au milieu de l'histoire pour que fut protioneée cette grande parole ; Devant le Christ il n'y a plus ni Gh'ec, ni Scythe, ni esclave, ni libre. Ce jour là c'était bien la grande société humaine qui se dégageait des limitations de classe et de peuple. 11 fallut encore bien des siècles et bieu des luttes pour que l'idée d'humanité fut conçue dans sa grandeur et passât dans les institutions. Ses triomphes définitifs seront dus à la double influence de la Réforme et de la Révolution française. Elle aura toujours contre elle les égoïsmes individuels et nationaux, les hommes et les peuples de proie selon un mot admirable du Père Gralry. 11 n'en est pas moins vrai que tout progrès dans l'histoire est lié à son triomphe, c'est-à-dire à sa libre acceptation et à sa libre réalisation aboutissant au plus généreux des concours. C'est à cette hauteur qu'apparaît avec le plus de clarté la distinction entre la société humaine et la société animale, car il est impossible à la simple vie instinctive de nous y léever. C'est par là aussi que les deux sociétés diffèrent davantage au point de vue de leur fin, car tandis que la lutte pour la vie fait une nécessité aux diverses sociétés animales de se distinguer et de s'isoler le plus possible, les sociétés humaines trouvent au contraire les meilleures conditions du progrès dans une solidarité croissante établissant le libre concours des inlelligences et des affections. 0 Plus les hommes des différentes parties du globe, ditM.Carrau, atténuent les diversités qui les séparent et développentles facultés par lesquelles Ils se ressemblent, plus ils augmentent leurs forces produc-
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tives. Par l'isolemeot ils s'appauvrissent; ils s'enrichisseot par la fréquence des rapprochements et la multiplicité des échanges. On en comprend la raison : ces rapprochements el ces échanges ne stimulent pas seulement l'énergie individuelle, ils activent prodigieusement le développement de la science dont la puissance est en quelque sorte infinie, n (1] Chez les animaux la concurrence vitale est d'autant mieux supportée qu'ils ont des besoins et des goûts plus distincts. Les seules espèces qui vivent «n société, sont celles qui sont sûres de trouver toujours une nourriture abondante et facile à recueillir. Les sociétés humaines au contraire, mesurent leurs progrès à la réalisation du libre échange, entendu au sens le plus large, est encore plus nécesssaire dans l'ordre moral que dans la sphère économique. Beconstruire toujours davantage l'unité morale de l'espèce 'par un libre et universel consentement, c'est à la fois le plus haut idéal social et le plus grand intérêt de l'humanité (2).
(1] Carrau, L'homme et l'animal, p. 113-114.
(2) Les idées de M. Eepinaa sur la cnascieiic^ collective de rhumanité ont été développées avant lui dans un livre étrange qui n'a pas seulement des partisans, maiï encore des cramants. Il est intitulé : L'Univers visible el iitviiible, par Henri de May (S° édit., ïiandoz, Neuchatel 18S1). C'est plutâl un essai de IhéoaophJe qu'un ayetème de philosophie. L'auteur voit dans l'univers visible la révêlatian de l'univers invisible. 11 fait de l'analogie entre le premier et le second uoe loi absolue, universelle, la seule qu'il admette, car il refuse toute valeur li l'observnUon interne. La psychologie pour lui, procède de l'étndo de la nature. De ce que le fracUonnement j est la condition universelle d'existence, il conclut à la pluralité des Ames dans ce que nous appelons le moi et va même jusqu'à transporter ce fractionnement de l'être en Dieu lui-même, car pour M. de May l'inférieur est toujours le type et la révélation du supérieur. La collectivité d'imes qui conslitue le moi psychique dbit se dissoudre ; le divin se surajoute du dehors Il ce moi (ransUoire, De 11 un dualisme absolu dans l'être humain. Ce bizarre système où l'auteur voit la vraie pensée du Christian lame, a beau Ëire traversé de brillants éclairs el animé d'une inapivalion Iréa hauts il n'en rejoint pas moins ces gaoses taniastiquee de la primitive Église qui écliappent à la discussion par leur caractère tout imaginatif. Constamment 11 fait sortir le plus du moim.