I. — U MORALE DU PLAISIR ET LA MORALE DE L'INTÉRÊT
L'école sensatioiiiste qui se retrouve avec ses modifications diverses dans tous les systèmes opposés à la Qualité soit pour l'homme, soit pour le monde, ne saurait accepter, sans se démentir, l'idée ou le fait de l'obligation morale, car celle-ci implique un élément a^non qui renverse tout son échaffaudage. La notion du devoir est en contradiction flagrante avec toute doctrine qui n'admet que les faits contingents et perçus parles sens. Une fois que la raison et la conscience oe sont que iâ produit des sensations combinées, on ne peut parler d'une loi antécédente qui commande à l'homme et le traite comme ayant ua moi libre et responsable. Le principe de son activité ne pouvant être pris au dedans de lui doit venir du dehors, par conséquent de la sensation. Pour celle-ci il n'y a pas d'autre catégorie que le plaisir et la peine ; le bien et le mal s'évanouissent dans la sensation agréable ou désagréable. La morale du plaisir est dans cette donnée forcément substituée à celle du devoir. Elle peut se compliquer, s'affiner, du simple plaisir seasuel s'élever au plaisir choisi, raffiné ; chercher à ooncilier te plaisir individuel avec le plaisir du prochain, rem-
placer le plaisir par l'utile qui n'est que le côté sérieux du plaisir, poursuivre l'utilité générale, l'intérêt du grand nombre; au travers de ces transformations nous retrouvons toujours le même principe : la recherche de la satisfaction personnelle, l'iatérôt opposé au devoir, à l'obligation. Tous les efforts tentés pour confondre ces deux principes ont écboué. — Parcourons rapidement les degrés de cette échelle dont le dernier échelon est posé dans la basse région des instincts, sans que le plus élevé atteigne une sphèrs vraiment supérieure.
Le grand maître de la morale du plaisir reste Ëpicure. Personne ne l'a exposée avec plus de logique et plus d'art qu'il ne l'a fait dans cette admirable langue philosophique de la Grèce, le plus bel instrument de l'entendement (1). Pour lui, la raison est la voix de la nature en nous et procède de la sensation, a L'intelligence est toute corporelle, dit-il; et le bien, c'est le plaisir. » Le plaisir est le principe et la On de la vie humaine (2). Nous n'avons à tenir compté d'aucun autre mobile. La philosophie n'a d'autre but que de nous faire trouver des moyens de plaisir; elle est l'artiste de la volupté pour la rendre exquise (3). Epicure admet un certain choix dans les plaisirs, quand bien même il reconnaît sans hésiter que la racine de tout bien est la satisfaction du ventre (4). Ce choix no tient à aucune supériorité intrinsèque de tel ou tel plaisir, ce qui supposerait un critère moral étranger à la sensation ; il s'agit uniquement d'éviter le plus possible la soulfrance; le meilleur moyen pour cela est de fuir les excès, de faire une part aux satisfactions de l'intelligence et surtout de se retirer de la vie publique, ot de pratiquer le moins
(1) Voîf sur Épîcure i Rîttep, Histoire de ta philosophie antique, t. Ill, traducl. Tissot ; RUtcp et Pfellei', tiistoria pHlosophiic e fonlibUs hausta ; La mortUe d'Êpiaire H leS rapports avec les doclriTies contemporûini;s^ par M. Goyaui Paria, Oepnler-BaiUi6re, 1878.
(S) \n% «i Tii.,: DioRèno Loerte, t. X, 128.
(3) Artifetf conguti^end/e et componenda voluptatis. CIcéron, Le fiiti, \i I", ch. 23.
possible le devoir social. A ce prix on arrivera à l'ataraxie, à cette espèce de tranquillité d'âme qui équivaut à l'insensibifité. (1) Pour la rendre plus complète Ëpicure s'elTurce de chasser de l'esprit humain l'importun fantùme de la vie à venir et du jugement divin. Il écarte les dieux avant tout comme des trouble-fètes, sans pourtant constester absolument leur existence. Pour rendre possible le choix entre les plaisirs, Ëpicure a reconnu à l'homme uue certaine liberté et pour lui donner une base, il l'a attribuée aux atomes dont les combinaisons ont formé le monde. Il admettait qu'ils u'avaienl pas toujours été soumis dans leurs mouvements à des lois inflexibles et qu'ils avaient subi quelques dcclioaisons dues au hazard; ce qui donnait un certain jeu à la liberté dans leurs composés humains. C'est ce qu'on entendait dans son école par le dinamen (2). 11 faut avouer qu'ils furent rares parmi les épicuriens ceux qui profitèrent de cette liberté de choix pour préférer la tempérance et les jouissances de l'esprit; la plupart cherchèrent leur satisfaction dans le déchaînement de la sensualité. Après tout ils savaient bien que la morale du plaisir est une nfl'alre de préférence et qu'on ne dispute pas des goûts, aussi ont-ils suivi les leurs sans scrupule et méprisé pour la plupart les fruits exquis que le maitre espérait cultiver sur l'arbre de la volupté. Ils s'en sont tenus à ces appétits grossiers qu'il n'avait point interdits. C'était le pi-emier mot du système et on peut dire d'eux sans leur faire tort que Il Ce qu'ils savaient le mieux, c'était leur commencement. «
Ils ont fini par former ce fameux troupeau qu'Horace n'eut pas flétri d'un mot si dur s'il lui eut vraiment appartenu.
En réalité cette doctrine du plaisir ne donnait pas ce qu'elle promettait ; chez le maitre elle aboutissait à une sorte de pessimisme, car l'ataraxie qu'il recommandait et qui n'était
(1) Luorèci', be nalurù m-uni, liv. II, v. 111,
(2) QoÉron, De fin., liv. 1«>, ch. 15,
LOniGINE DE LA MORALE ET DE LA KELIGIOH. 373
complète que dans le célibat, était une coadamnation de la vie dans son déploiemeat naturel, surtout au seiu de ces sociétés antiques où la vie publique était tout. Epicure reconnaissait qu'une existence laidement humaine était nécessairemeat malheureuse. Se retirer du monde, quand on ne croit qu'au plaisir, c'est avouer qu'on ne l'y trouve pas. Cette existence diminuée, éteinte, réduite, sans couleur, qui a pour devise : « Abstiens-toi », est un commencement de suicide. Aussi n'est-il pas étonnant qn'Epîcure ait conseillé la mort volontaire pour le cas où la vie deviendrait intolérable. Il avait cru consoler l'homme en étoulTant en lui le désir de l'immortalité et voici que son plus illustre disciple, Lucrèce, se dit dévoré et comme béant, pour employer son expression, d'une soif inextinguible (1). Ce poète du plaisir pousse un des cris les plus désespérés que le monde ait entendus; il déclare que la vie humaiae n'est qu'une mort et que le vautour de Prométhée dévore son cteur (2). il fallait donc que la morale du plaisir se modifiât et s'élargît de manière à procurer le contentement sans lequel elle n'est qu'une dérision. Il fallait aussi qu'elle se montrât capable d'aboutir à des applications sociales et de rendre la vie commune possible et supportable.
Les épicuriens du svhi" siècle essayèrent de mettre d'accord leur doctrine avec les aspirations de leur temps. Repoussant le système de tyrannie absolue que Hobbes en avait tiré avec une logique irréprochable, ils essayèrent avec Helvétius d'attribuer à l'Etat un rôle démoralisation. La législation était destinée à remplacer la loi intérieure qui n'existe pas, et devait apprendre aux hommes à concilier leur intérêt particulier avec l'intérêt général. Semblable à un sculpteur qui d'un tronc d'arbre peut faire un Dieu la loi forme à son gré des gens vertueux. Helvétius oublie de nous dire où son
(1) Et ailis lenel semper hiantes. De nolurâ renim, lib. i
(2) Mena stbi cotiscia Promelheiis Mors vila est. Id.
législateur prendra l'idée même de ta vertu, de quelle façoD il réalisera le bien tout le premieret l'inculquera à des êtres qui n'ont aucune prédisposition à l'accepter. Après avoir répété le mot bien connu de Lamétrie : « Les sens sont mes maîtres et ma philosophie, » il ne pouvait aboutir qu'à la recherche brutale de la jouissance ; car il n'a pas plus de principe moral à donner à la société qu'à l'individu. Le panthéisme de Spinoza qui faisait disparaître toute distinction entre le sujet et l'objet ne pouvait pas davanta§;e s'élever è une idée quelconque de la loi morale ou sociale.
Bentham fit un effort sérieux pour tirer de la philosophie d'Epicure auquel il resta invariablement fidèle un principe social qui, en élargissant la sphère de l'individu, donnât une satisfaction à son besoin d'activité, ne fût-ce que pour échapper au tourment de Toisivelé (1). 11 essaya de réagir contre les deux grondes imperfections de l'épicurisme,, qui sont d'une part l'esprit d'isolement, mortel au corps social, et de l'autre Tincurable souffrance de l'inactivité pour un ôtre destiné à l'action. Pour l'hamme, ne pas agir, c'est tourner dans le vide cette roue d'ixion, dont parle Lucrèce, Bentham cherche à justifier et à agrandir la morale du plaisir en en faisant la morale de l'utile et en lui donnant pour Qn l'intérêt du plus grand nombre (2). Il n'est pas moins opposé qu'Epicure à la morale intuitive; il repousse avec dédain ce qu'il appelle VIpsoMxisjne écartant par ce nom bizarre tout ce qui supposerait que Dieu nous a parlé lui-même au fond de notre conscience {Ipse dixU) (3) : « J'ai accepté pour
(1) LeB principaux ouvrages de Bentham sont ; Déontologie. — Inlroduetion aux princijtea de moi-ale et de légUlatùm.
(S) Voir le livre de Guyaii : La morale anglaise coiilemjmratne, morale de l'utilité et de t évolution. Germer-Brillière, 1879. — Voir aussi : Refittalion de la morale utilitaire, exposition et critique de) syatèmea qui fondent la morale sur l'idée du bonheur, par Ludovic Caireu. Paris, Didot, 1S80.
(3)Diion(o%.,t. I", p. 293.
guide, dit Benlham, le principe de l'intérêt, je le suivrai partout où il me conduira ». La vertu doit être écartée en tant que rattachée à la chimère du sens moral. « Quand le moraliste parle du devoir, chacun pense à sou intérêt I (1) » La conscience n'est que l'opinion favorable qu'un homme conçoit de sa condition et elle n'a de valeur qu'en tant qu'elle est conforme au principe de l'utilité. Une action n'est bonne que dans la proportion où elle est utile, a La vertu est un économe habile qui rentre dans ses intérêts. » Elle n'est qu'un sacrifice provisoire tendant au maximum du plaisir, une avance de capital qui doit s'augmenter par le revenu compensateur (2). L'ivrogne a raison en tant qu'il cherche la jouissance dans l'excès de la boisson ; son erreur est de ne se procurer qu'une moindre jouissance que l'homme tempérant, mêlée d'ailleurs d'intolérables soulfrances. Le sacrifice est en soi une folie ; c'est le péché essentiel aux yeux de l'utilitarisme. Dès que le plaisir n'est pas compensé ou surpassé par la peine il est légitime. La morale utilitaire n'est, de son propre aveu, qu'une régularisation de l'égoïsme; seulement l'intérêt bien entendu fait rentrer dans l'égoïsme les jouissances que nous procurent la sympathie et la bienveillance sans compter la réciprocité que nous valent ces beaux sentiments. La solidarité, dès qu'elle est acceptée, est une source de jouissances et de proQts qui tendent sans cesse à s'augmenter. C'est ainsi que Bentham identifie toujours davantage l'intérêt privé et l'intérêt public. B La vertu sociale est le sacrifice qu'un homme fait de son plaisir pour obtenir en .servant l'intérêt d'autrui la plus grande somme de plaisir pour lui-même. » il n'y a pas de plus sûr moyen d'arriver au maximum de bonheur. Désormais nos actes n'étant plus jugés que par leurs résultats, en dehors de toute considération de mobile, la morale
{l) ODVr. dté t. l", p. 3S.
(2) Id., l. I", p. 174.
peut se plier aux lois de l'arithmétique. Le mal étant la dépense et le bien la recette, nous pouvons estimer et presque chilTrer nos plaisirs en tenant compte des caractères suivants : 1" l'intensilé; 2° la durée; 3° la certitude; V la proximité; 5" la fécondité; 6° la pureté, qui est tout simplement l'absence de tout mélange de peine ; 7° l'étendue (1). Le maximum de plaisir est réalisé par la conciliation de nos intérêts avec ceux d'autrui, l'égalité doit pour le moins s'établir en définitive, entre le plaisir sacrifié et le plaisir obtenu. Le droit naturel est supprimé en même temps que le devoir. La société n'est plus qu'une garantie d'intérêts. Le délit est ce qui compromet l'intérêt général. La pénalité n'a rien à voir avec une culpabilité qui n'existe pas ; elle est uniquement destinée à sauvegarder l'intérêt du plus grand nombre et elle doit être proporlionnée au degré de sensibilité des délinquants. De là les études pathologiques de Bentham. La loi étant toujours une diminution de notre jouissance individuelle, il faut, contrairement aux théories absolutistes de Hobbes, la restreindre le plus possible. La morale se résume désormais dans celte formule : Cherche (ou bonhew dans celui d'autrui, la politique dans celle-ci : Cherche le bonheur de tous dans celui de chacun. La sympathie et l'égoïsme sont une seule et même chose. Adam Smith en mettant l'accent sur la sympathie avec une chaleur d'âme qui l'honore n'a pas modifié le fond du système.
Sans entrer en aucune façon pour le moment dans la discussion du principe de la morale utilitaire sous la forme que lui a donnée Bentham, nous constatons qu'elle ne répond pas à sa destination, car elle ne fournil pas le moyen de faire prédominer l'intérêt général, ce qui est la condition indispensable de la vie sociale. Le prc^rès sur Epicure n'est donc qu'apparent et r utilitarisme doit chercher une autre sanction. En effet,
(1) Bentham, ouvr. dté, t. \", p. 9S.
rien n'est plus arbitraire que le calcul d'intérêt sur lequel repose le système de BenLham, puisque suivant notre disposition du moment nous sommes différemment alTectés par les impressions du dehors, nos sensations suivant les variétés de notre tempérament et les caprices de notre santé. Au point de vue de Bentham nousn'avons d'antre molifd'agir que de chercher le maximum de notre plaisir. Pouradmeltre que ce maximum ne saurait ôtre atteint qu'en subordonnant notre intérêt actuel, immédiat, à l'intérêt général, qui nous dédommagera plus tard, il faut tout un raisonnement. Hien ne nous contraint de le mener jusqu'au bout et de conclure dans !e sens de l'intérêt général, La passion est là qui nous sollicite et qui nous brûle de sa flamme ; elle l'emportera à coup sûr sur cette froide ai^umenlalion qui n'a rien à lui opposer de vraiment supérieur à elle, Untiens, vaut mieux pour elle que cent, que mille; 7w l'auras, ou ; Nous Vaurons. Cette balance où il s'agit de peser nos profits et nos pertes pour dous décider à renoncer au plaisir du jour, fléchira bieutêt du côté de la satisraction immédiate. Il faudrait pour qu'il en fut autrement qu'on put opposer sentiment à sentiment, sans recourir à des prévisions toujours fort chanceuses ou aune arithmétique nécessairement vouée à l'impuissance. La conscience morale y réussit avec ses intuitions spontanées, mais on n'en veut pas. Il faut pourtant obtenir quelque chose d'équivalent, quelque chose qui sans être une intuition la simule, la remplace, et réagisse puissamment, sur nous, à l'heure même où nous devons nous décider, contre l'attrait du plaisir prochain.
C'est bien ce qu'avait tenté l'école associalioniste dans sa première phase, avec Mackiotosh et James lUill. À Stuart iklill était réservé l'honneur de pousser l'essai jusqu'au bout (1). Pas plus que Bentham il ne veut d'une intuition de la conscience, d'un a priori moraL Au fond malgré l'élévation de son grand esprit, il s'en tient au sensualisme d'Epicure ; lui
(t) stuart Mill, VtUitarUme et théorie du bonheur.
aussi n'admet que le plaisir, que l'utile comme critère moral. Cœur généreux, plein du plus sincère amour pour l'hnmanilé, il est plus préoccupé que Bentham de faire accorder l'intérêt' particulier avec l'intérêt général, sans se dissimuler que le premier l'emportera toujours sur le second, si la bienveillance, la sympathie, la persuasion intime de l'accord entre les deux intérêts n'a pas pénétré notre âme, ou ce que nous appelons de ce nom. Comme il n'est pas possible d'après lui de rattacher ces sentiments à des dispositions préexistantes, innées, il a recours k son grand procédé de l'association des , fdées, lesquelles, à force de se succéder, s'enchaînent spontanément et se ramènent les unes les autres sans qu'il soit nécessaire d'y réfléchir (1). De même que l'avare après avoir longtemps expériinenté les biens que procure l'or, n'a plus besoin d'y penser, mais associe presque spontanément et involontairement l'idée de ces biens au métal qui est l'objet de son culte, si bien que ce métal à lui tout seul lui représente tout ce qu'il pourrait acquérir par son moyen, de même l'homme, pour avoir expérimenté souvent que son bien particulier coïncidait avec le bien général, ne les sépare plus, et il n'est plus nécessaire qu'il raisonne ou calcule pour se décider en faveur du bien général, il reste incUné par une sorte d'instinct qui n'est que le produit d'une association d'idées fortifiée par l'habitude. La sanction de la morale n'a pas d'autre origine. La fréquence des conséquences fâcheuses de nos actes purement égoïstes finit par rattacher l'idée de peine à la recherche exclusivo de notre intérêt. Le remords est le résultat de cette association de sentiments, sans cesser jamais d'avoir un caractère purement passif. Le châtiment est une simple mesure défensive de la communauté contre tout ce qui lèse ses intérêts, et c'est à ce litre seul que nous le redoutons. Ainsi se forme en nous l'idée instinctive de la justice et du droit. Le sentiment de notre responsabilité est né de la
(1) Stuart Mill, ouvrage cité, ohap. m.
L'ORIGINE DE LA MORALE ET DE LA RELlfilOH. 379
crainte d'attirer sur nous le fticheux elTet de ces mesures défensives. A titre de préservation sociale, le châtiment est parfaitement légitime, sans qu'il soit nécessaire de faire aucune part à la responsabilité des coupables. Stuart Miil s'imagine échapper par ces subtilités aux lents calculs que réclamait l'utilitarisme de Bentham et obtenir de l'individu cette décision rapide qui l'amènera dans chaque cas particulier à subordonner son intérêt à celui de tous. Le problème n'est point résolu, car il suffit que l'individu se rende compte du lien tout artificiel qui unit l'idée de son intérêt particulier à celle de l'intérêt général pour qu'une association aussi extérieure perde toute inAuence sur son esprit. Le système moral de Stuart Mill a contre lui de s'être produit à la lumière, car plus il le formule habilement, plus aussi il évente ce secret qu'il faudrait cacher, plus il nous apprend à ne voir qu'une fiction dans ce sentiment d'obligation résultant d'une simple association d'idées. Il n'est pas possible à Tutilitarisme raffinéde l'éminent penseur d'échapper à cette conséquence, son principe s'effondre en se formulant. C'est assez qu'il soit connu pour ne plus rendre les services qu'on en attendait. Il suffit donc de considérer l'utilitarisme en lui-même, sans nous élever plus haut, pour qu'il se réduise à l'absurde et se perde dans une contradiction invincible. Nous savons bien que Stuart Mill s'est défendu contre tout retour à l'égoïsme pur qui répugnait à son noble cœur. Il a essayé d'établir une hiérarchie des plaisirs, et de les distinguer par leur qualité. Les plaisirs inférieurs doivent d'après lui se subordonner aux plaisirs délicats de l'esprit, au nom même de la dignité de l'homme qu'il ne craignait pas d'invoquer. « Il vaut mieux, disait-il, être un homme mécontent qu'un porc satisfait. » (1) Ces sentiment ui font honneur, mais il ne les devait pas à son principe utilitaire. Pour établir des degrés entre les plaisirs, il faut un autre critère que l'agréable ou l'utile, lequel ne nous fournit
(t) Ouvrage cité, chap. ii.
aucune éctielle de perfection. La dignité del'homme ne se conçoit que si son moi est autre chose qu'uiipoquet de sensations bien liées entre elles. L'tiomme satisfait de quelque façon que ce soit, vaut mieux que riiomme mc^content ou attristé, lors même que sa tristesse serait sublime, car l'utilitarisme n'a aucun droit à établir une différence spécifique entre lui et l'animal, fut-ce le plus vil. Stuart Mil! sent si bien qu'il n'a pas de critère moral pour établir une différence entre les plaisirs, qu'il incline son libre esprit devant l'opinion et s'en remet au jugement des hommes pour graduer les intérêts (1). Bain, son disciple et son émule, n'a pas craint d'attribuer à une sorte d'initiative de l'autorité civile le semblant d'obligation morale qu'il cherche à maintenir parce qu'il ne peut eu contester l'utilité. Le gouvernement intérieur se réduit pour lui à une simple copie du gouvernement dans l'Etat.
On le voit, l'associationisme anglais n'a pu conduire l'utilitarisme au point où il assurerait la paix générale en subordonnant l'intérêt particulier à l'intérêt du plus grand nombre.Il fallait quelque chose de moins incertain qu'un calcul, de moins artificiel qu'une liaison d'idées. La grande école de l'éyolutionisme a cru résoudre la question eu rattachant l'utilitarisme social à un développement à la fois mental et physioli^ique qui doit en faire une inéluctable nécessité. Elle avait été devancée dans cette voie par ie positivisme français, non moins ennemi de tout ce qui ressemble à l'd^nori, à l'intuition morale. D'après Auguste Comte et Littré les deux grandes fonctions de notre organisme, la nutrition et la reproduction, produisent deux ordres de sentiments. Les facultés de nutrition donnent naissance aux instincts égoïstes, celles de reproduction aux instincts qui nous portent en dehors de nous-mêmes, à la bienveillance^ à la sympathie, à ce que l'école appelle l'altruisme. Littré joignait à ces deux ordres de sentiments l'idée toute
(1) Ouvrage cité, ohap. m.
abstraite de l'égalité entre les hommes fondée sur une espèce d'équation mathématique sans aucune portée morale ; il attribuait en déiînitivo au fonctionnement du cerveau. Nous n'insisterons pas sur la théorie spéciale du positivisme parce qu'elle a été singulièrement élargie et complétée par révolutionisme. Celui-ci ne se contente pas de juxtaposer les deux ordres d'instincts procédant de la nutrition et de la reproduction ; il fait procéder les seconds des premiers par voie d'évolution. Darwin cherche à établir que l'inslinct social se développe chez les animaux sous l'influence de la recherche du plaisir. C'est la mémoire et la réflexion qui l'élcvent chez l'homme à la sociabilité, Herbert Spencer, a donné à la doctrine morale de l'é^'olution les développements les plus larges dans son livre sur les bases de l'éthique (1). On y admire sa puissance ordinaire d'argumentation et son incomparable richesse d'informations positives. L'éthique est rattachée par lui aux principes généraux de son système qui pivote tout entier, comme on le sait, autour de l'axiome de la permanence et de la transformation de la force ; dans la sphère morale nous retrouvons cette même force mécanique développée dans le temps et dans l'espace conformément aux lois de l'existence universelle qui veulent que partout l'homogène tend à l'hétérogène et l'hélérogène au défini, à l'individualisation. Chaque degré d'évolution est toujours le résuUat d'une nouvelle lutte pour la vie qui n'a laissé subsister que les éléments faits pour l'emporter en leur permettant de s'adapter â leur milieu et de transmettre par l'hérédité tous les avantages acquis. Le développement se poursuit ainsi dans une même ligne ascendante à ia fois psychique et physiologique. A la période d'intégration et de progrès succédera la période de désagrégation selon le rythme éternel du mouvement.
Considérons de quelle façon ces lois de l'être ou du raouve-
3gl LES ORIGINES.
ment sont appliquées à la morale par (lerberl Spencer. Paptanl du principe d'un pur mécanisme, il écarte d'emblée tout ce qui forait une part à l'intuition, à un principe inné; comme elle procède de la sensation, elle ne vise qu'au plaisir, à l'utile. Seulement selon la loi qui pousse riiétérogèue à se diversifier, elle ne reste pas à l'étal de sensation confuse, elle se complique en progressant, elle se précise, s'organise et s'approprie toujours plus harmoniquement à des milieux toujours plus complexes jusqu'à ce que dans la société humaiDe elle arrive à cet ensemble de relations multiples qui, en se coordonnant de mieux en mieux, font sortir l'intérêt général des intérêts particuliers, comme leur résultante ; il s'ensuit que Vallruistne procède tout naturellement de l'égoïsme. Grâce aux transmissions héréditaires il devient une sorte d'instinct nécessaire qui correspond nu développement physiolc^ique de l'espèce, sans qu'on puisse jamais méconnaître, au travers des transformations successives dues à l'évolution, la racine primordiale de celle morale qui est toujours la recherche du plaisir, c'est-à-dire l'égoïsme.
Précisant davantage sa notion de la morale dans son livre sur les bases de l'élhique, Herbert Spencer la déllnit la science de la conduite. La conduite n'est pas autre chose que l'appropriation de l'être à son milieu en se conformant à la loi qui le fait passer de l'homogène à l'hétérogène et multiplie à la fois les complications et les coordinations. Dans cette large acception il y a une conduite de la nature physique, puisqu'elle ne subsiste et ne se développe que grâce à cette adaptation. Des chaussures bien ajustées à nos pieds, des bottes bien failes, voilà le type même de la morale d'après une image chère à Herbert Spencer. Morale et conduite, c'est tout un. Il y a une conduite de l'animalité, et même une conduite de Volcanisme. Les orçanes comme les fondions ont leur morale qui consiste à atteindre leur équilibre. Sous l'influence du sentiment du plaisir et de la peine, les facultés humaines tendent à leur tour à s'approprier toujours mieux à un milieu à la fois
L'ORIGINE DE Là MORALE ET DE LA RELIGION. 3S3
plus vaste et plus compliqué. A chaque phase de l'évolution coireapond une morale, c'est-à-dire une conduite particulière qui consiste précisément dans l'appropriation au milieu donné. Dans la phase de la vie sauvage la morale de l'homme est de la même nature que celle du loup ravisseur, car la violence est seule en rapport avec ses conditions d'existence. A un degré supérieur la morale ou la règle de conduite change avec le milieu ; l'entrelacement inextricable des intérêts dans une société civilisée fait surgir le sentiment de la solidarité, l'altruisme est seul approprié à ce milieu perfectionné. La notion du bien et du mal se transforme d'époque en époque, puisqu'elle doit suivre toutes les fluc- , tuations de l'évolution. C'est ainsi que sous l'influence d'expériences accumulées, portant toujours sur ce qui peut procurer le plus de plaisir et d'utilité à chaque phase et dans chaque nouveau milieu de l'histoire humaine, s'est formée de trans^ mission héréditaire en transmission héréditaire la conscience actuelle de la race qui du moins dans ses représentants supérieurs nous pousse à pratiquer Valtruisme, c'est-à-dire à solidariser notre intérêt avec celui des autres hommes. Il s'ensuit que c'est par la voie de l'égoïsme et de l'utilitarisme que nous arrivons aux résultats cherchés dans la voie contraire par la morale intuitive. Nous en venons, sans recourir à l'obligation, à nous sentir, à nous croire du moins, obligés à Valiruisf/te, grâce à cet instinct que nous devons à l'hérédité et qui est le résultat de siècles d'expérience. L'école de l'évolution espère résoudre de cette façon les difficultés de pratique demeurées insurmontables pour Benlham et même pour Stuart MiU, et nous fournir l'équivalent de celle intuition morale qui avait l'avantage de nous donner un mobile immédiat pour remplir le devoir social, sans nous forcer de recourir soit à un froid calcul incapable de résister à la passion, soit à une associa^ tion d'idées dont le lien frêle et artiliciel ne tient pas devant la réflexion.