IV. — LA MORALE INDÉPENDANTE
La morale indépendante qui, il y a quelques années, a provoqué des discussions animées, a un côté de vérité que nous acceptons. Nous reconnaissons que ta certitude morale est bien mieux fondée que la certitude métaphysique et que la conscience atlirme encore quand la science doute, à la condition toutefois que la raison n'ait pas sapé son propre fondement en rejetant ces premiers principes au delà desquels on ne remonte pas, car il y a un acte de foi, un acte intuitif à la base même de la raison. Le scepticisme une fois introduit dans ce domaine passe immédiatement dans le domaine moral. Nous reconnaissons néanmoins que, lors même que le principe de l'obligation a été théoriquement détruit et confondu avec la recherche du plaisir et de l'utile, il peut encore agir sur la vie par sa vertu propre; constamment la nature humaineest sauvée par l'inconséquence. Néanmoins cette contradiction
entre la Ihéorie et la pratique n'est pas sans péril et quand elle se produit, non plus chezies hommes d'élite à l'âmeélevée et pure, mais dans le troupeau servile des imitateurs, elle fiait certainement par avoir des eiïets funestes pour la vie sociale ou individuelle. Il n'y a pas deux manières d'être honnête homme, mais il y a diverses manières de comprendre et de déllnir l'idée de l'honnêteté, li en est qui, en la dénaturant théoriquement, finissent par lui nuire pratiquement, à moins qu'on n'ose affirmer qu'Epicure a été un maître aussi efficace que Platon pour apprendre à bien vivre et .à bien mourir. Quoiqu'il en soit, il n'estpas raisonnablement admissible que, pour construire la théorie de la morale, les fondations importent peu. On peut sans douta pousser jusqu'à l'absurde la connexité de la morale et de la métaphysique et soutenir qne la première ne peut se passer d'un dogmatisme complet et détaillé, en oubliant que c'est précisément quand il s'agit d'un tel dogmatisme religieux et métaphysique que les ombres les plus épaisses s'étendent sur l'esprit humain. Ed face de tels problèmes, il ne lui est donné de voir a que comme au travers d'un miroir n, selon l'expression du plus dogmaticien des apôtres du christianisme primitif. A prendre les choses sans étroitesse et sans minutie, il n'est pas douteux que nos conceptions générales qui sont toujours mêlées de métaphysique influent directement sur notre conception de la morale, sur l'étendue et la nature de nos obligations. N'est-il pas évident, par exemple, que l'évolututionisme qui n'admet que le principe de la permanence de la force aboutira à une notion morale entièrement différeote du spiritualisme ? La morale de l'utile est liée à la philosophie de la seasation comme un fruit à l'arbre qui le porte. La morale du devoir procède de la croyance au monde de l'esprit et du divin comme une conséquence de son principe, lors même que cette conséquence échapperaità tel ou tel penseur. Ilu'est pas possible de restreindre cette dépendance de la morale visà-vis de la conception générale des choses à la simple méta-
physique, et de refuser toute influence à la pensée religieuse. C'est pourtant ce que teole M. Fouillée au moment même où par une discussion lumineuse il établit que, par le fait seul que la morale qui s'occupe de la fin de l'homme, de sa capacité de la réaliser et de la nature même des biens qu'il doit poursuivre, en subordonnant toujours l'inférieur au supérieur, est ameoée par ces questions mêmes surle terrain de la métaphysique (Ij. Après avoir reconnu qu'elle ne saurait être indépendante de la solution donnée par la philosophie à ces immenses problèmes, il la sépare entièrement de la religion qui n'est pour lui que l'illusion pure, la projection en dehors de nous des idées fondamentales de notre conscience. L'éminent écrivain ne niera pas en tout cas que la négation de la religion n'ait en morale une conséquence immédiate, qui est de supprimer tout un ordre de devoirs, ceux envers ce Dieu qui n'existe plus, comme aussi de transformer l'idée de la sanction des lois morales. Donc, acceptée ou repoussée, la religion ne saurait être indifférente à la conception morale. L'histoire nous montre à quel point l'idée religieuse a agi sur le développement de la vie de l'humanité, si bien que l'on peut dire : Tel Dieu, telle société, telle morale.
Pour saisir le lien indissoluble qui rattache la morale à la coQception générale du monde, il suffit de creuser la notion même de l'obligation où nous avons vu le fait élémentaire de conscience. Cette obligation, cette loi prise en soi ne peut être considérée comme extérieure à nous, imposée par une autorité du dehors. Pour qu'elle soit fondée sur la nature des choses et révèle un caractère absolu, indépendant des circonstances, il faut qu'elle soit la loi même de notre être. Aussi peut-on parfaitement la résumer dans la maxime stoïcienne : Agis confomiémenîà tanatitre. En d'autres termes : Sois ce que tu es, ce que tu dois être. Pour l'homme, réaliser son idée ou sa vraie nature, c'est réaliser son idéal. Or
(1) Revue de» Deux-Mondes, t" sept. ISBlt
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l'homme n'est pas un être isolé, il dépend d'un tout, et, dans ce tout, de la grande famille qui s'appelle l'humanité. i Nous formulons, dit très bien M. Charles Seerétan, la donnée expérimentale de la morale eu disant : Je me reconnais comme élément libre d'un tout; donc je dois me conduire comme élément libre d'un tout, ou autrement, je dois chercher la réalisation complète, la vérité, le bien du tout. Je dois chercher ma réalisation, ma vérité, mon bien propre, dans la réalisation, dans la vérité du tout » (1). C'est ainsi que Valtruisme est contenu dans l'impératif catégorique, au lieu de nous arriver par la voie sinueuse des expériences utilitaires toujours contestables.
h'allriiisiïie dont nous parlons actuellement n'a aucune analogie avec celui du transformisme qui est en rapport direct avec ses principes généraux. Il n'est pas vrai qu'il se confonde par les résultats pratiques avec le principe de justice et d'amour qui fait l'honneur de la morale de l'obligation. Il ne peut après tout se séparer de la grande loi de sélection qui attribue le progrès à la survivance des plus forts dans la lutte pour l'existence. Cette dure conséquence a été tirée de cette loi par M. Herbert Spencer qui n'hésite pas à blâmer une charité trop active pour les nonvaleurs sociales, du moins quand elle prend une forme collective ; il va même jusqu'à marquer une certaine antipathie pour une dilTusion trop générale de l'instruction, a Ceux, dit-il, qui entreprennent de protéger les incapables pris en masse, font un mal incontestable; ils arrêtent ce travail d'élimination naturelle par lequel la société s'épure constamment ellemême (2). Hoeckel, avec sa franchise ordinaire, soutient la même thèse. « La théorie de la descendance, dit-il, établit que, dans les sociétés humaines comme dans les sociétés
(1) flewue philosophique, janvier 1832.
(2) Herbert Spencer, Introduction à la science sUdale, p. 318 et ai Paria, Germer-Baillière, <8l*.
animales, ni les droits, ni les devoirs, ni les biens, ni les Jouissances de lous les membres associés ne seront et ne peuvent jamais être é^u\ (1). •> Voilà ce qu'il y a au fond de Vallrwisme troiisformisle. La morale y est absolument dépendante des principes philosopliiques de l'école.
CoDsidéroDS maintenant le véritable altruisme. Comme nous l'avons dit, il y a dans ce Tout dont nous faisons partie une portion qui nous louche de près, qui est la chair de notre chair, les os de nos os, c'est l'humanilé. Nous constatons dans chacun de ses fils le même fait de conscience qui est en nous. Ils sonl tenus aux mêmes obligations, aux mêmes devoirs- De là la grandeur de la personne humaine en elle-même, le respect que nous lui devons, l'obligation sacrée de tout faire pour qu'elle puisse accomplir sa loi sans contrainte et par conséquent la protection scrupuleuse de sa liberté. Nnus accomplissons ainsi le devoir de justice qui revêlant un caractère positif, s'élève au-dessus d'une notion purement négative comme celle d'une simple réparation des torts. Il D'y a pas seulement juxtaposition des personnes humaines, il y a entre elles solidarité étroite ; elles ne peuvent se passer les unes des autres, elles doivent s'aider, se secourir. Agir comme faisant partie du tout humain, c'est accomplir le devoir de fraternité et de charité et non seulement de justice. Entln l'homme au fond du moi a découvert un plus grand que le moi ; il l'a aussi pressenti au travers de ce monde si harint>niquement oi^anisé où les perfections divines se voient comme à l'œil. Partie du Tout, il dépend lui aussi du principe même du Tout, de la cause intelligente et libre qui est le Bien absolu et qui ne saurait avoir un autre caractère, une fois le fait de conscience élémentaire accepté, car si l'homme a la notion du bien, celui dont il émane ne peut être que le bien dans sa plénitude, ou il faut renoncer à l'axiome de causa-
(1) Heckelj Les preuve» du transformisme, réponse à Vlrchow. Traducl. Julea Soury, obap. vi, p. ilO et Buiv.
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lité. Chercher la réalisation complète, la vérité, le bien du ■Tout, c'est donc rattacher le Tout à son principe, s'y rattacher soi-même, en se regardant comme son agent libre appelé à travailler au bien universel, en commençant par la sphère d'action la plus rapprochée, je veux dire l'humanité (1]. . 11 serait facile, je crois, d'établir que cette analyse de l'obligatioD morale répond à ses manifestations les plus diverses même quand elles sont enveloppées de superstitions grossières. On le voit, nous dépassons le postulat moral du kantisme soit sous sa forme primitive, soit dans l'école criticiste française. On a reproché à celle-ci, non sans raison, d'être ■trop fonnelle, de manquer de contenu. Il ne pouvait en être autrement une fois que le monde de la réalité immédiate était réduit au pliénoménisme pur. On sait jusqu'où est allée dans cette voie l'école de M. Renouvier, puisqu'elle n'admet pus même comme Kant l'existence de l'être en soi, du norimène, au-delà des apparences que nous ne dépassons pas. Désormais la morale n'est pas seulement le sublime parti pria de la raison pratique, et comme son coup d'état elle ne saurait fhinchir les limites de la conscience sans inconséquence ; d^ lors le devoir reste nécessairement abstrait, il ne dépasse pas le seul phénomène dont nous soyons certains, c'esl- {h-dire notre propre personne que nous retrouvons chez les autres hommes. Nous comprenons très bien comment le phénoménisme de M. Renouvier l'empêche de faire rentrer dans l'obUgalioD morale une autre notion que celle de ju»* tice, car avec la justice telle qu'il la comprend nous ne sortons pas du phénomène humain, puisque c'est nous-même que nous faisons respecter par autrui en respectant notre prochain. Il y a réciprocité et non fraternité. La pensée de l'éminent philosophe ressort clairement de ces mots : < C'est en généralisant la personne de l'agent que nous arrivons à la règle générale et universelle du juste. Nous commençons par cher-
(Ij Cbarles Swrétan, Revue philoiopkigue, janvitr 18SI.
(fS LES ORIGINES,
cher pour nous même la rè^le de nos actes et puis nous géaéralisoDs la personne de l'agent (1). i C'est en cela que consiste la justice ~ justice après tout native, car dès qu'elle dépasse le froid respect du droit d'autrui, qu'elle comprend ce qu'implique la loi de solidarité entre les membres de l'humanité appelés à concourir à leur plein développemeut réciproque, elle devient de l'amour. La justice se consomme dans .la charité ; tant qu'elle reste en dessous, elle u'est pas tout à foit la justice (2).
Le pbénoméoisme qui n'admet pas la réalité de l'objet en dehors du sujet ne peut sortir de sa monade subjective, du moins métaphysiquement. Il se corrige lui-même par ses généreux postulats, mais au point de vue strict de son principe philosophique il ne peut sortir du moi et sa morale se réduit à la généralisation de la personne. Pour faire rentrer la fraternité dans l'obligation, il faut admettre la réalité du Tout dont on fait partie et dont on doit poursuivre le bien. Pour que la charité ait un fondement solide, il faut que j'admette la réalité objective de ce qui n'est pas moi, la réalité du Tout Impliquant celle de l'humanité ; alors la morale cesse d'être formelle, elle est positive comme le monde, réelle comme Dieu.
Nous avons essayé, dans une autre partie de ce livre, d'établir comment on, peut concevoir l'objectivité du monde sans renier la généreuse réaction du criticisme contre le fatalisme métaphysique, en faisant de laliberlél'axeet comme le principe de l'univerï. Nous savons bien que te criticisme multiplie tes postulats qui ne sont au fond que des actes de volonté pour ne pas laisser la morale en l'air. Par ces postulais qui vontjusqu'â statuer Dieu et l'immortalité, le criticisme nous conduit, comme le dit M. Fouillée, jusque sur le seuil du
(1) ReDouvier, Science de la morale, vol. I*r, p. 139.
(î) PoDillée, Article sur le nto-criticitMe et la morale de Kant. Revve pMloiophigue, 1881. Volraiirtout les artldesdêjk cités de M. Charlea Swrèlan dans le mémo reouell^
sanctuaire. Nous pensons, quant à nous, qu'on peut non seulement en approcher mais y eotrer en demeurant fidèles au priacipe de la certitude. Cette cause agissante et libre que le plus simple exercice de notre \ouloir nous a montrée à l'œuvre non seulement en noua mais en dehors de nous, nous l'avons reportée dans l'absolu par un aothropomorphisme qui n'est que la conséquence naturelle du principe de causalité, lequel ne permet pas que l'homme soit plus grand que son auteur. Il ne peut non plus être meilleur; aussi sa notion du bien telle qu'elle résulte de l'obligation morale, l'idée du bien librement voulu qui se réalise par la justice et la bonté, ne peut venir que de l'absolu où elle trouve son type suprême. Cet absolu d'ailleurs est le principe même et la source incessante de vie pour ce Tout dont nous faisons partie et très particulièrement pour l'humanité dont nous sommes membres. Voilà pourquoi nos devoirs envers lui ne font qu'un avec nos devoirs envers l'humanité. Il a fait lui-même un seul et même commandement de l'amour que nous lui devons et de l'amour pour nos frères. Nous l'aimons en les aimant. C'est le principe foadomental de toute religion qui n'est pas une dévolion mercenaire. Ainsi s'unissent étroitement dans la conscience l'idée morale et l'idée religieuse. Cette union va ressortir non moins évidente de la notion de la sanction.