V. — DE LA SANCTION
Le sens moral, par où nous entendons toiyours l'inluitioil fondamentale de la conscience, ne nous fait pas seulement entendre l'impératif catégorique, il ne nous inflige pas seulement l'intolérable soulTrance du remords, après le mal commis, il nous fait pressentir le châtiment. Nous ne croyons pas Seulement â la loi morale mais k sa sanction; s'il y a un sentiment universel, c'est celui d'une justice rétributive qui
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attache la peiae à la faute et le bonheur au bien. C'est ici que nous attendent les utilitaires pour prétendre que toute notre morale de l'obligation Quit par se confondre avec leurs théories et que le devoir aboutit à l'utile. Nous avons trouvé une meilleure banque dont les échéances, pour être plus lointaines, nous paraissent plus sûres et où nous pouvons placer à plus gros intérêt, puisque nous devons recueillir une félicité éternelle en échange de privations aussi courtes que la vie. C'est bien l'objection dernière que l'utihtarisme nous oppose.
Nous lui ferons remarquer d'abord qu'il n'est pas fondé à prétendre que parce que le monde est organisé de façon à ne pas donner raison au mal, le devoir et l'intérêt soient une seule et même chose. Les motifs de nos actions n'en différenl pas moins du tout au tout selon que nous agissons par devoir ou par intérêt. Dans le premier cas nous obéissons à une loi, nous nous sentons obligés. Dans le second cas nous csIcuIods. Dans le premier le principe est l'essentiel, dans le second nous ne i-egardons qu'aux conséquences. Cela est si vrai que dès que le point de vue du résultat imniédiat l'emporte en nous, nous mettons de cêté l'obligation @ans hésitation, sans remords, du moins sans que nos remords aient la moindre raison d'être. Ainsi il existe une différence essentielle dans les mobiles. En second lieu la sanction de la loi morale D*est pas le plaisir, la plus grande somme de plaisir, mais le bonheur. Or le bonheur dans sa haute acception, c'est le plein accomplissement de notre destinée, c'est donc la réalisation de notre idéal, c'est la perfection, la sainteté pour tout dire, car toute joie ou l'égoïsme domine est flétrie ; le ver rongeur est dans le fruit. Il n'y a vraiment bonheur que quand le moi est sorti de lui-même et s'est élevé au désintéressement. Cela est vrai de toutes les jouissances, de l'art, de la science, des affections elles-mêmes qui sont précaires et troublées tant qu'elles n'ont pas dépassé la sphère orageuse de la passion, toujours égoïste au fond. « Vivre pour
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rbumanilé qui vit de Dieu, dit M. Chorles Secrélan, vivre de Dieu soi-même et vivre en Dieu, réaliser par sa pensée et son activité, par la prière, la communication entre le monde et Dieu, voilà le bonheur (1). * La meilleure récompense du devoir accompli, c'est son accomplissement absolu, devenu une seconde nature pour nous ; le salaire de l'amour c'est d'aimer parfaitement. C'est ainsi que la liberté trouve sa consommation, car si elle doit débuter par la période du libre arbitre, elle n'est pas destinée à demeurer dans une perpétuelle indécision. A son degré supérieur où elle s'achève, elle devient l'acceptation de la vraie loi de notre être qui est le bien conforme à l'idéal divin.
Le bien ne s'arrête jamais à l'individu, il ne s'accomplit tout à fait que dans sa réalisation sociale et lai^ment humaine, n n'y a pas de bonheur dans l'isolement égoïste, car rien n'est plus contraire à la loi de notre nature, en tant que nous sommes les fils de l'humanité. La vraie félicité est dans la communauté du bien et sa première condition est le dévouement actif qui travaille à la réaliser. Si on fait le bien autrement, on ne le fait pas vraiment, on n'est, qu'un mercenaire. Le mahométan qui rêve de houris et de festins éternels dans la vie future n'est qu'un grossier utilitaire; le prétendu chrétien qui n'a d'autre motif pour éviter le mal que le feu de l'enfer ne vaut pas mieux. La peur de ta peine n'est que la. contre-partie de ta recherche du plaisir. L'épicuréisme se retrouve sous la robe du pharisien, comme sous le cilice du fakir, au fond de toutes les dévotions intéressées qui veulent acheter le ciel et dans le ciel une félicité distincte de la sainteté. Après cela nous reconnaissons que, à moins de nier toute finalité morale dans le monde, nous devons admettre qu'il a été organisé de telle sorte qu'il ne donne pas définitivement raison au mal qui viole la première, la plus haute de ses lois. Le bien doit aboutir au bonheur com-
(1) Charles Secrélan, Diteourt laiquei, p. 269. Paris, Flachbacher, 1S7T
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plet, non seulement par la satisEaction du cœur, mais aussi par le rétablissemeat de l'harmonie entre les cooditions ialérieureset les candiliouB extérieures de l'existence. Il faut dire avec Proudhon que Dieu c'est Ib mal, si le mal a le dernier mot. II n'aurait le dernier mot que s'il avait le premier. Mais direqueDieuc'estle mal, c'est dire qu'il n'existe pas, qu'il n'y 8 pas de cause intelligente et libre à la vie universelle, et que celle-ci n'est qu'un chaos, où l'ordre s'est fait par hasard. Nous avonsditsufflsammentpourquoi nous repoussons cette solutiOD. Si Dieu existe, s'il a poursuivi un dessein dans l'organisation du monde, si les forces morales sont les fins par excellence, le bien doit ahoutir, je ne dis pas au plaisir, mais au bonheur, lequel du reste est inséparable de l'accomplissement parfait de la loi ; l'obligation morale se retrouve donc à la fin comme au commencement du développement de la vie supérieure. Seulement la distance peut être longue entre le point de départ et le point d'arrivée. Constamment, dans les conditions actuelles d'existence, le conflit éclate entre le devoir et l'iolérèt; le chemin du premier est un chemin de larmes, de sang, de déceptions, de défaite, d'immolation. Le mal célèbre incessamment dlntâmes triomphes et, selon le mot de l'Écriture, il arrive souvent que le juste meure par l'efTet même de sa justice et que- personne n'y fasse attention. La gloire va fréquemment du côté des félicités coupables. Il ne peut en être autrement dans un monde où le mal abonde. Sans doute quand la pensée domine les siècles, elle reconnaît que, même de ce côté de la tombe, les grandes déviations morales finissent par le châtiment, au moins pour les sociétés humaines. Pourtant ,1a rétribution n'est jamais complète. Aussi Kant a-t-il été l'interprète de la conscience quand il a statué la vie future comme un postulat sans lequel la loi morale n'aurait pas de sanction suffisante. « Il serait insensé, dit M. Janet, que l'homme fût obligé par la loi morale à la justice et qu'il n'y eût point de justice par rapport à lui. » Le bonheur, dans le sens élevé où nous l'avons pris est le
L'ORLGINE DE LA MORALE ET DE LA RELIGION, m rétabliBseiDCnt de l'ordre moral; le châtiment le rétablit à sa façoD, d'autant plus qu'il n'est jamais une simple pénalité, mais qu'il tend toujours à l'amendement du coupable, car du jour. où il perdrait ce caractère il ne serait plus moral. Supposer qu'il y ait une ptiase dans la vie à venir ob il ne soit plus qu'une peine, fût-ce pour le plus pervers des êtres, c'est faire ii^jureà Dieu. Ainsi le châtiment lui-même poursuit une fin morale et le véritable rétablissement de l'ordre qui est le triomphe du bien.
Cette morale est ancienne, nous en convenons. Aussi inspire-t-elle un grand dédain au pessimisme, quoiqu'il ne soit guère plus jeune, puisqu'il n'a fait que renouveler l'anlique bouddhisme. A l'en croire lui seul'écarterait l'utilitarisme, et fonderait vraiment la. morale du désioléressement. Il nous faut encore, avant de conclure, examhier cette prétention. Pour la métaphysique du pessimisme nous nous en référons â l'exposition que nous avons faite. On sait que pour Scbopenhauer poussant à outrance le crilicisme de Kant, le principe des choses ne peut être atteint par l'intelligence qui est enfermée dans les liens d'une irrémédiable subjectivité mais seulement par la conscience (1). Celle-ci n'y voit qu'une volonté impersonnelle, sans aucun contact avec l'intelligence. On se demande ce que cette volonté transcendante peut bien vouloir puisqu'elle ne peut fiïire aucun choix entre des possibles qu'elle ne' connaît pas, et qu'elle se borne à vouloir vivre. Ce vouloir obscur et sourd est la source cachée de toutes nos douleurs. Il n'y a pas eu d'autre acte de liberté que cet acte intemporel. En ce qui nous concerne nous en procédons mais sans le renouveler à aucun degré, car notre caractère est absolument déterminé. Il nous domine et nous contraint à tous nos actes. Velle non disciiur. On n'apprend jamais à vouloir, puisque la volonté
(1) Schopenhaner, Lt fondement de ta morale, tradalt de l'ftllemand pat M. Bourdeau. Germer-Bdllière, 1S79. Voir la belle diBcuBsion de M. Fouillée sur la Morale de Schi^enhaver et de Hartmann. Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1881.
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se distingue toujours de l'iDlelligence et lui est antérieure. Nous eo savons assez pour conclure que la prétendue base métaphysique donnée par Schopenbauer à la morale ne peut la soutenir et que les principes premiers de son syslèoie la rendent impossible. M. de Hartmann ne lui donnne pas un fondement plus solide. Pour lut le monde est un pur acte de démence de l'Inconscient, la volonté ayant Tait le monde à l'insu de la raison inconsciente et ayant inauguré ainsi te supplice de ce Dieu stupide pour lequel l'existence est une douleur. Ainsi le vouloir essentiel, te vouloir intemporel est aveugle, sans une lueur de raison, même inconsciente. Ce n'est que dans les conditions actuelles de l'existence qu'il s'unit à la conscience, laquelle est née tout à fait accidentellement à la suite du développement physiol(^que dn cerveau. Ce vouloir devenu conscient doit recoanaître le malbeuf incurable, la folie de l'esisteace et tendre à la supprimer. C'est en cela que consiste l'obligation morale. Mais n'oublions pas. que toute cette sphère de la vie consciente appartient à un monde transitoire et purement phénoménal qui n'est qu'un fugitif éclair dans une nuit éternelle, l'apparition d'une vague éphémère sur l'océan du grand TV)»; inconscient. En définitive le devoir doit amener un état de choses où tout devoir aura disparu.
. Si nous considérons maintenant en quoi consiste ce devoir si mal fondé par Schopenbauer et Hartmann, nous reconniû- Irons que le caractère de désintéreBsement qu'ils lui attribuent est une pure apparence. Schopenhauer réduit toute la morale à la pitié, puisque la vie en soi est un malheur. Mais cette pitié n'est qu'un leurre, car effaçant entièrement toute distinction entre les êtres, il n'y a plus de dualité réelle dans le monde. « Avoir pitié de mou frère, dit-il, c'est avoir pitié de moi, car lui c'est moi absolument, et lui et moi nous pouvons nous dire, selon le vieux proverbe indien, devant chaque objet perçu par moi : «.Tu es celai « Donc la morale se termine en définitive à moi-même et je ne vois pas pourquoi
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la pitié bien ordonaée ne commencerait pas et ne finirait pas par ma personne. Il en résulte que cette morale de désintéressement D'est plus qu'un colossal égoïsme. Hartmann y met moins de façon. L'existence étant le mal par excellence, nous devons viser à l'anéantir. « L'homme, dit Hartmann, doit devenir le grand prêtre, le grand sacrificateur du pessimisme. L'existence réelle est tout ensemble l'iocar' nation et la passion de la divinité du Dieu fait cbair et en même temps la voie qui mène à la libération du crucifié. La moralité consiste à travailler à l'abréviation du supplice ; l'idéal à poursuivre en revient à ce que l'homme concentre en lui la somme d'éner^e nécessaire au grand suicide. >
Au point de vue de ce pessimisme absolu, la pitié recommandée par Schopenhauer est une inconséquence, surtout si ' elle devient secourable, car en rendant la vie supportable, en améliorant les conditions économiques, elle diminue la somme des malheurs sentis et retarde la grande et universelle délivrance. Aussi rien n'est-il plus dur et plus implacable que la morale sociale de Hartmann ; il n'admet qu'un progrès, celui qui facilite l'unification de l'humanité pour arriver plus vite au suicide final. Il n'en reste pas moins des privil^iés. Leur demande-tHin de s'immoler pour délivrer l'humanité? Non, ils n'ont qu'à travailler à l'unification de la race, car le suicide ne doit pas s'éparpiller. Aussi les voit-on se marier, jouer à la bourse, faire la meilleure figure possible dans ce monde, en attendant que la comédie finisse et que la nuit de l'Inconscient enveloppe de ses voiles tout ce qui a vécu et l'endorme dans l'éternel silence. Rien ne garantit toutefois que i'Un Tout ne soit pris d'un nouvel accès de démence et ne commette une de ces sottises qui s'appellent un monde. Il n'en demeure pas moins que l'Inconscient dont nous sommes les. marionnettes remplit toute la scène de l'histoire. Il ne poursuit en nous qu'une fin toute ^ïste puisque son bonheur est de ne plus être, et ce désintéressement absolu n'est que l'infini de