I. — LE SENTIMENT DE L'IDÉAL
La plus noble de ces aspirations est celle qui tend à l'idéal, à ce qui est au delà de la réalité, au delà des satisfactions présentes, de toutes celles que la terre nous donne, et aussi de celles qu'elle peut donner. Ce derniertrait achève de marquer la ligne infranchissable entre l'homme et l'animal. Cette aspiration  l'idéal ne doit pas se confondre avec cette intuition de l'infini à laquelle la raison s'élève ni avec cette notion de la perfection qui est ou fond de l'obligation morale. Elle leur est sans doute étroitement associée, mais elle s'en distingue. On pourrait en effet admettre que l'homme se contentât de ces hautes idées d'infini et de perfection telles qu'il les possède sans chercher à sortir de sa condition actuelle. 11 pourrait les contempler comme deux splendides étoiles lui envoyant du fond des cieux leurs pures clartés, tandis que lui' même suivrait sa'route dans ce monde, sans éprouver ce poignant tourment de l'idédl, sans rechercher partout l'au delà. Cela ne Veut pas dire qu'il serait satisfait de sa destinée ; il lui en coûterait de ne pas tout savoir et il connaîtrait l'angoisse du remords après la faute accomplie, mais il se consolerait par la foi au progrès graduel dans la science et dans la pratique du bien et il n'éprouverait pas cet étrange mal du pays qui ne cesse de le consumer ici bas. L'aspiration à l'idéal n'est pas simplement le désir d'accroître la somme du savoir et du bien, c'est le sentiment profond et amer que nous n'éldn-
L'ORIGINE DE LA MORALE ET DE LA RELIGION. 431 cherooa jamais sur la terre notre soit de bonheur, de vérité, de pureté. Il n'y a pas de sentiment plus universel, plus indestructible et plus bumaîn.
Il se manifeste dans tous les domaines de notre existencer, même dans le plus inférieur, dans celui de la simple jouissance. Quand l'animal est rassasié.que tous ses sens sont repus, il éprouve une satisfaction sans mélange jusqu'à ceque l'aiguillon du besoin excite de nouveau son organisme. L'bomme au contraire ne cesse jamais de s'agiter et de demander plus, môme sans sortir de cette basse sphère du plaisir. Nous n'entendons point par là simplement parler de ces révoltes du cœur qui lui font maudire la débauche, à l'exemple de ce grand poète qui l'assimilait au supplice du condamné antique enfermé dans les flancs brâlants d'un taureau d'airain (1). Non, à la manière même dont l'homme tourmente la jouissance sensuelle, si on peut ainsi dire, à la manière dont il la dénature, l'exagère, quand il s'y livre tout entier, on reconnaît qu'il lui a demandé plus qu'elle ne saurait lui donner. Il aboutit promptemeut soit à l'orgie qui, poussée à outrance, est une forme de suicide, soit au monstrueux ; il viole la nature pour lui faire dépasser ses bornes. Le monstrueux est comme un faux inûni cherché dans le domaine où tout se limile et s'épuise promptemeut. La fièvre de dissipation qui jette tant de vies dans le tourbillon du plaisir n'a pas d'autres causes. On veut oublier à tout prix le fond de la vie, parce qu'on le sent triste et insuffisant.
Ce même inassouvissement se retrouve dans la sphère plus élevée du sentiment, quand il ne rampe plus dans la fange de la sensualité déchainéei La passion pousse ses idolâtries jusqu'à la démencej elle a quelque chose d'effréné qui Inontre qu'elle n'est jamais satisfaite; puis soudain elle est prise d'une insurmontable lassitude; Le cœur est promptemeut atteint d'un incurable ennui. Ce n'est pas la satiété qui l'accablef
(1} Biographie d'Alfred de Muiiet par ton trère.
<43S . LES ORiGiNËS.
£'esl le contraire. La réalité est misérablement au-dessous de ^ourêve, aussi éprouve-t-il un vide étrange au pied de. la créature adorée. Il lui faudrait plus et mieus. Sans doute, i'amour, même simplement humain, ne meurt pas de cette jnévitable déception, mais c'est à la condition d'avoir en lui quelque chose de divin, d'immortel, qui ne soit pas seulement .la satisfaction d'un besoin égoïste. Pour que le bonheur qu'il donne puisse durer, même en étant partagé, il faut qu'il ^it pénétré de dévouement, car le dévouement abaisse la Jiarrière de l'égoïsme, et, par conséquent, du Uni. L'amour terrestre est encore trop mêlé d'éléments inférieurs pour n'être pas inflniment au-dessous de l'aspiration du coeur bujnain qui, au travers de toutes ses affections, pressent, désire, appelle un amour plus grand, seul assez vaste pour le remplir, car rien ne montre mieux sa grandeur que la profondeur de J'abîme creusé en lui par ces aspirations. Cor humanum inguieium est, dmec reguiescai in Beo, a dit un homme qui avait connu tous les enchantements de la passion avant de posséder le seul amour digne de notre âme. . Cette aspiration infinie est l'aiguillon Incessant de la pensée ; elle l'empêche de jamais s'arrêter dans aucun système, dans aucune conceptioa philosophique. Il lui semble parfois qu'elle a atteint la hauteur lumineuse et elle s'écrie : Dressons notre tente, il fait bon ici. — Mais soudain d'autres cimes plus hautes apparaissent dans le lointain et elle entend cette voix mystérieuse qui lui dit : Marche, marche — et elle marche. Parfois elle s'arrête lasse et brisée. Elle se dit : a Je ne marcherai plus, je ne chercherai plus, je me ferai du dou,te un oreiller commode et j'y chercherai l'apaisement. » Mais c'est en vain ; le doute, s'il est, comme l'a dit un généreux penseur, Verny, l'amusement des esprits frivoles, est l'inconsolable douleur des âmes profondes. L'humanité, plutêt que de s'y endormir, se précipite dans les afOrmations ou les n^ations les plus tranchantes, elle essaye de tuer la pensée elle-même, de lui démontrer qu'elle n'est pas, ou, ce qui revient au même.
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qu'elle n'est pas autre chose qu'une vapeur d'un cerveau échauffé comme la brume que le soleil fait mouler des plaiaes humides, mais, à l'énei^ie même de son effort pour se détruire et pour se nier, on la sent vivante et frémissante. Le pèlerin reprend sa course haletante; ni le narcotique versé dans le cristal ciselé du doute poétique ni les basses satisfactions et les honteuses coasolatloos de la Circé moderne, de cette magicienne sophistique dont tout l'effort tend à confondre l'humanité avec l'animalité, rien ne réussit à guérir la blessure. L'esprit humain souffre et gémit; il cherche, le crépuscule ne lui sufiit pas, il lui faut le plein jour, la grande lumière, la vérité complète, et, tantqu'il ne la possède pas, il se montre inquiet. Sans doute, cette luquiétude, cette agitation de l'esprit nuit à la recherche de la vérité partielle que nous pourrions atteindre, car elle trouble et précipite notre étude par suite de l'impatieDce qui nous dévore. « Notre volonté, dit admirablement Mallebranche dans sa Recherche de la vérité, toujours altérée d'une soif ardente, toujours agitée de désirs, d'empressements et d'inquiétudes pour le bien qu'elle ne possède pas, ne peut souffrir, sans beaucoup de peine, que l'esprit s'arrête pour quelque temps à des vérités abstraites qui ne le touchent point et qu'elle Juge incapables de la rendre heureuse. Ainsi elle le pousse sans cesse à chercher d'autres objets, et lorsque, dans cette agitation que la volonté lui communique, il rencontre quelque objet qui porte la marque du bien — je veux dire, qui fait sentir à l'âme par ses approches quelque douceur, et quelque satisfaction intérieure — alors cette soif du cœur s'excite de nouveau ; ces désirs, ces empressements, ces ardeurs se rallument et l'esprit, obligé de leur obéir, s'attaclie uniquement à l'objet qui les cause ou qui semble les causer, pour l'approcher ainsi de l'âme qui le goûte et s'en repaît pour quelque temps. Mais le vide des créatures ne peut-remplir la capacité inûnie du cœur de l'homme. Ces petits plaisirs, au lieu d'éteindre sa soif, ne fout que l'irriter et donner à l'âme une
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t3f LES ORIGINES,
sotie el vaîDe espérance de se satisfaire dans la multiplicité des plaisirs de la terre, ce qui produit encore une incoostaDce et une légèreté lacoocevables dans l'esprit. Il est vrai que lorsque l'esprit rencontre, par hasard, quelque chose qui tient de l'inHni, ou qui renferme en soi qu^que chose de grand, son inconstance et son agitation cessent pour quelque temps. Car, reconnaissant que cet obj^ porte le caractère de celui que l'âme désire, il s'y arrête et s'y attache, ou plutôt cette opini&treté de l'esprit à examiner des sujets infinis ou trop vastes, lui «st aussi inutile que cette légèreté avec laquelle il considère ceux qui sont proportionnés à sa capacité. 11 est trop faible pour venir i bout d'une entreprise aussi difficile, et c'est en vain qu'il s'efforce d'y réussir. Ce qui doit rendre une âme heureuse ce n'est pas, pour ainsi dire, \t compréhension d'un objet infini — elle n'en est pas capablemais l'amour et la jouissance du bien infini (1). >
On ie>ett, Hallebranchene sépare pas l'amour de la vérité de la recherche de la perfection morale^ Il a raison, car la vérité sans la possession du bien n'est plus la vérité. Aussi la même aspiration poignante et douloureuse que nous avons reconnue dans la sphère des afTeclions el dans celle de la pensée se retrouve-t-elle plus intense encore dans le domaine moral proprement dit. C'est là surtout que l'idéal semble désespérant ; la grandeur morale se mesure à ''^'étendue de ce désespoir. Les àraes mesquines et vulgaires 'sont les âmei satisfaites qui se contentent de peu. Pottoiut oii bat un cœur noble, c'est un cœur meurtri, brisé, aspirant au mieux, maudissant sa faiblesse, élançant un brûlant S^pir ou un I gémissement sublime vers la perfection qui lè^/int tou- i. jours. C'est que cette perfection morale, comme le B9te! F I comme l'amour, comme la vérité, doit atteindre l'inÛM l'infini, c'est-'Â-dire Dieu^ C'est lui qu'appellent
(1} MiUebranche, De la rechtrche dt lavinti. 1" ptrUej ohan ttoD t. Bonillet.
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L'ORIGINE DE LA MORALE ET DE LA RELIGION. tSS
les aspirations de l'être humoiQ, c'est donc sou nom qu'elles murmurent, montrant ainsi que l'humaniténe peut s'achever qu'en Dieu et que quelque chose de lui est au fond d'elle-même.